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Misère politique du campisme

Le mouvement ouvrier et révolutionnaire, le camp de l’émancipation sociale, a historiquement souffert et souffre encore du campisme. De quoi s’agit-il ? De la mise en œuvre, pas forcément explicite ni consciente, de l’un au moins des deux principes suivants. Le premier principe veut que les ennemis de mes ennemis soient mes amis. C’est donc un principe qui délimite mon camp par opposition au camp adverse.

Selon le second principe, la solidarité vis-à-vis de mon camp implique de renoncer à toute critique à son endroit. C’est un principe qui limite ce que je peux et dois penser de mon camp. Ces deux principes pris ensemble se traduisent en une double injonction : choisis ton camp et défends-le contre toutes les attaques !

Le campisme offre un cadre simple et probablement confortable pour les paresseux. Sur le fond, il est une véritable nuisance, particulièrement aujourd’hui quand des courants politiques réactionnaires travaillent activement au brouillage des repères.

Kémi Séba est une vedette de la nébuleuse dissidente . Depuis plus de 10 ans, il anime un petit mouvement, auto-proclamé « panafricaniste », qui prend la forme d’une succession de groupuscules comme Le Mouvement des Damnés de l’Impérialisme ou Les Jeunesses Kémi Séba.

On voit le premier principe à l’œuvre dans toute une mouvance, pas tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite, mais quand même aussi à l’extrême gauche, dans la posture dite « anti-impérialiste ». Sous couvert d’un rejet légitime de l’impérialisme états-unien et plus généralement occidental, incluant l’Union européenne et Israël, on en vient à considérer que des États tels que Cuba, la Bolivie de Morales, mais aussi l’Iran de Ahmadinejad, la Libye de Kadhafi, la Syrie de Assad ou la Russie de Poutine sont dans notre camp. C’est évidemment mettre tout ce beau monde dans un même sac et oublier, ou feindre d’oublier, que certains de ces États comme la Syrie ou la Russie, jouent leur carte dans le concert des impérialismes et méprisent le droit des peuples autant que les grands impérialismes.

Le rouge brun Jean Bricmont, interviewé sur la chaîne d’extrême droite Meta TV.

Autre posture similaire à déclinaison nationale, le « souverainisme » qui, sous couvert d’un rejet légitime des institutions de l’Europe patronale, propose l’union du « peuple » et de la « nation », toutes classes et toutes tendances politiques confondues, pour restaurer sa souveraineté. On sait comment ce genre de stratégie se termine, la dernière personnalité ayant emprunté le toboggan étant Jacques Sapir, souverainiste « de gauche » qui va ouvrir la prochaine université d’été du FN.

Le premier principe du campisme a pour trait commun de se déployer sur des bases partielles et partant de conduire à des délimitations erronées. À rejeter l’impérialisme, ou les institutions internationales, ou le capital financier, ou les grands projets inutiles… on ne rejette jamais le capitalisme en tant que tel et on ne construit pas son camp sur des bases de classe. On se trouve dès lors potentiellement allié à certains de nos pires ennemis, comme en témoignent les nombreuses passerelles vers l’extrême droite, construites et entretenues par toutes sortes de militants confusionnistes qu’on ne citera pas ici. Le campisme est ici dramatique en ce qu’il conduit à s’allier à ses propres adversaires.

Conférence au sommet entre Etienne Chouard et Michel Collon.

Le second principe est plus subtil, et certains y succombent même en ayant résisté au premier – même si l’inverse est généralement faux. Ce principe est de l’ordre du réflexe qui veut qu’on ne touche pas à la famille quand bien même cette famille aurait des cadavres dans les placards. Le mouvement ouvrier politique du XXe siècle ne s’est pas relevé de cette forme de campisme : la solidarité de classe envers la révolution russe s’est muée en adhésion majoritaire aux crimes staliniens. Mais le campisme communiste n’est pas le seul. D’autres positionnements du mouvement ouvrier ont conduit et conduisent encore à fermer les yeux sur des aspects de dominations considérés comme secondaires car ne relevant pas de l’exploitation de l’Homme par l’Homme : la domination masculine, le racisme issu du colonialisme, l’homophobie…

Jean Bricmont et sa fixette monomaniaque sur BHL relayant RT, la chaîne propagandiste de Moscou. Dans ses contacts, on retrouve la bachariste Adeline Chenon Ramlat, Jonathan Moadab venant de la web tv d’extrême droite Agence Info-Libre et travaillant pour RT ou encore l’ex-dieudonniste belge Olivier Mukuna, dont l’interview d’Houria Bouteldja (PIR) sera refusé par tous les médias belges francophones mais diffusé sur le site d’extrême droite bachariste Le Cercle des Volontaires.

Cette stratégie ouvriériste peut aller loin, jusqu’à soutenir des positions antiféministes comme le PCF dans les années 1960. Symétriquement, des mouvements luttant contre diverses formes de domination ont succombé au campisme, en priorisant leur lutte au détriment des autres. On a vu et on voit ainsi des féministes (sincères) ignorer les questions de dominations sociale ou raciale, des soutiens (sincères) de la cause palestinienne ignorer l’antisémitisme, des supporters (sincères) de la laïcité ignorer le racisme. Les campistes sont alors les premiers idiots utiles de l’instrumentalisation de leur cause par certains de leurs pires adversaires.

Dernier avatar du campisme, celui que Jacques Fortin, militant LGBT et d’extrême gauche, a appelé l’islamocampisme (voir sur son blog). C’est ce positionnement des opposants légitimes et sincères au racisme antimusulman, qualifié d’« islamophobie », qui ignorent tout ce que l’islam comme religion et l’islamisme comme courant politique portent de régressif pour le droit des femmes, des homosexuel.le.s et, plus généralement, pour les libertés. Cela conduit certains des défenseurs, encore une fois légitimes, des musulman.e.s contre le racisme dont ils sont victimes, à ignorer totalement les autres dominations subies par nombre de musulman.e.s (second principe), et dans le pire des cas, à ne pas être gênés de la compagnie d’islamistes plus ou moins « modérés » dont les valeurs sont à l’opposé des leurs (premier principe). Il y a eu une expression symptomatique de ce campisme à l’occasion de l’affaire du burkini cet été, quand de nombreux communiqués d’extrême gauche et libertaire ont dénoncé à juste titre les décrets anti-burkini et les arrestations sur les plages, mettant en avant la liberté individuelle des musulmanes mais ignorant totalement le sens politique, collectif, de la progression des voiles et burkinis sous toutes les latitudes. (Pour lire quelques textes qui prennent le contrepied de ce positionnement, voir ici.)

Première livraison de l’affiche du rendez-vous, le philo-négationniste Bruno Drweski mais aussi le groupe de la FA Regard Noir, dissout depuis, qui finiront par être retirés de l’affiche de cette réunion. Dans les intervenants, Alima Boumediene Thiery, proche d’Europalestine et victime de l’Ordre « sioniste » des Avocats, Yasser Louati qui a seulement quitté le CCIF en juin 2016 ou encore la militante anti-avortement Ismahane Chouder, un meeting et une pétition à l’initiative de l’association ALCIR 20.

En agglomérant systématiquement à son camp certains de ses adversaires ou au moins certaines de leurs positions, le campisme est l’ennemi de l’émancipation. Résister au campisme suppose de refuser certains alliés faciles et de ne rien lâcher dans le rejet des dominations. Lutter sans hiérarchie contre les dominations sociales, de genre, d’orientation sexuelle, religieuse ou nationale, lutter contre ces dominations non seulement quand elles sont incarnées par l’adversaire mais aussi dans notre propre camp, c’est à ce prix que nous pourrons contribuer à l’émancipation.

 

Raph

Article paru dans RésisteR ! #44, le 17 septembre 2016

 

 

Burning Man, l’eurodisney du néohippisme

Chaque année à la dernière semaine d’août, surgit d’un désert du Nevada une ville autogérée et éphémère ; c’est le festival Burning Man, concentré de tous les arts alternatifs sur fond de happening permanent, de rites spiritualistes, de bacchanales et autres fêtes païennes se clôturant par la mise à feu du mannequin de bois géant, le Burning Man.

 

Nous vous invitons ici à une petite rêverie survolant la session 2014 à travers les yeux de Trey Ratcliff.

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D’une fête de plage à San Francisco et de son feu de joie rituel de solstice d’été en 1986, la célébration du Burning Man s’est rapidement étoffée au fil des années en muant en festival alternatif à part entière après que ce dernier se soit exporté pour rejoindre  Black Rock City, un autre festival alternatif et radical créé en 1990 en plein désert et originellement diversement inspiré par le dadaïsme et les situationnistes.

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Au fur et à mesure d’un succès uniquement assuré par le bouche à oreille, cette ville éphémère en autogestion radicale a dû composer avec les autorités en se reniant progressivement et à mesure qu’elle passait de 10.000 festivaliers à 68.000.

Comme toujours avec les festivals qui se sont perdus en chemin, l’étude de l’évolution du prix du billet est significative.

1986-1994

1995-1996

1997

1998

1999

2000-2001

2002

2003-2004

2005

2006

2007

2008

2009-2010

2011

2012

2013

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35$

65$

80-90$

65-130$

200$

135-200$

145-225$

145-250$

185-280$

195-280$

210-295$

210-300$

210-360$

240-420$

380$

Cette hausse continuelle de prix a plus globalement suivi la pente du capitalisme dans la phase de la crise systémique qui est la sienne.

Une bipolarisation de la masse du salariat, dont seul celui affilié à l’optimisation de la plus-value se retrouve en capacité de pouvoir goûter à ce caisson de décompression annuel, authentique El Dorado festif, avant de retourner début septembre vendre des assurances ou tout autre service « à la mode »… des besoins capitalistes.

 

Ce Burning Man, rapporté à la perspective de dépassement du capitalisme, n’ouvre finalement qu’une petite lucarne sur une minuscule part de la poésie et de la créativité que pourrait offrir le socialisme.

En l’état, un simple ballon d’oxygène délivrant l’espace de quelques heures d’un monde irrespirable et d’une existence irrémédiablement aliénée par le capitalisme tant que ce dernier ne sera abattu que sous la forme de shoots transgressifs collectifs qui ne sont là que pour rappeler que la gueule de bois, elle, se traîne sur un an.

 

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Encore une petite prise?

 

Les Enragé-e-s