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Ecofascisme : leçons de l’expérience allemande

Le titre pourrait s’appeler Ecofascisme : les leçons de l’expérience allemande si un éditeur français avait pris la peine de le traduire. Malheureusement, ce n’est pas le cas et cet essai passionnant n’existe qu’en anglais.

 

 Le livre est composé de deux parties bien distinctes rédigées par deux auteurs s’inscrivant dans le courant de l’écologie sociale. La première a été rédigée par Peter Staudenmaier et s’intitule L’écologie fasciste : “l’aile verte” du Parti Nazi et ses antécédents historiques. Janet Biehl est l’auteur de la seconde partie : L’écologie et la modernisation du fascisme dans l’extrême droite allemande. Nous avons choisi de ne résumer que la première partie. Bien que l’essai de Janet Biehl soit très instructif sur la façon dont les néonazis infiltrent les mouvements écologistes contemporains en Allemagne, il nous a semblé que la lecture de son résumé serait fastidieuse pour qui ne connaît pas les différentes organisations politiques et écologiques allemandes.

L’écofascisme ou l’écologie réactionnaire

Nombre d’écologistes perçoivent leur mouvement comme nécessairement progressiste. Or, l’analyse critique de son histoire montre que dès ses origines, il comportait des courants réactionnaires pouvant mener droit à la barbarie. C’est ce que montre l’essai de Peter Staudenmaier : Fascist ecology : the « green wing » of the Nazi Party and its historical antecedents.

Loin de vouloir jeter le discrédit sur l’écologie l’auteur cherche à préserver l’intégrité des mouvements écologiques sérieux et appelle à plus de vigilance pour lutter contre les influences réactionnaires, qu’il qualifie d’écofascisme. Sous des apparences progressistes, ce « fascisme vert » est un fascisme pur et dur qui n’intègre les préoccupations écologiques que pour renforcer ses positions autoritaires, racistes, antisémites et sa haine de la raison.

Pour Peter Staudenmaier comme pour Janet Biehl, c’est en intégrant la crise écologique dans son contexte social et en cherchant des solutions du côté de la raison, de la science et de la technologie qu’on parviendra à lutter efficacement contre l’écofascisme.

Les racines de la mystique du sang et de la terre

Selon l’auteur, l’écofascisme trouve ses racines dans “l’Allemagne” [1] du XIXè siècle. Dans la première moitié du siècle, deux intellectuels se distinguent par leur approche de la nature : le premier s’appelle Ernst Moritz Arndt et développe une théorie combinant l’amour de la terre et un nationalisme xénophobe ; le second est Wilhelm Heinrich Riehl. Ce-dernier construit sur l’héritage de Arndt en mettant un accent particulier sur le romantisme agraire et la haine des villes.

Les théories d’Arndt et Riehl trouvent un écho favorable dans la deuxième moitié du XIXè grâce au développement du mouvement völkisch, que l’auteur définit comme un « populisme ethnocentrique avec un mysticisme de la nature ». Concrètement, le mouvement prône un retour à la terre et à la vie simple et s’attaque au rationalisme, au cosmopolitisme et la civilisation urbaine (donc aux Juifs, censés incarner l’ensemble).

Au même moment, un zoologiste allemand répondant au nom de Ernst Haeckel marque de façon indélébile l’histoire de l’écologie puisque c’est lui qui en invente le mot. Cet individu éminemment réactionnaire devient vite une référence pour les partisans du darwinisme social, du racisme, de l’antisémitisme et de l’impérialisme allemand. L’écologisme de Haeckel est profondément anti-humaniste. Il considère l’homme comme une créature insignifiante soumise aux lois de la nature (la loi du plus fort notamment), lesquels doivent également déterminer l’ordre social. Les disciples de Haeckel approfondiront ses théories en insistant sur la nécessité de lutter contre le déclin de la race en préservant sa pureté.

Le mouvement des jeunes et Weimar

 Sous la République de Weimar, l’Allemagne traverse une période difficile et peine à se relever de la Première Guerre Mondiale. Dans ce contexte, des “hippies de droite“, appelé les Wandervögel développent une contre-culture prônant plus d’harmonie avec la nature. Les Wandervögel se voulaient apolitiques et défendaient l’idée d’une transformation des rapports entre l’homme et la nature, sur le mode romantique. Une large partie d’entre eux a fini par être séduite par la rhétorique nazie sur le rapport mystique entre l’homme et la nature.

Les Wandervögel ont en outre été influencés par des intellectuels comme Ludwig Klages ou Martin Heidegger, deux figures qui ont contribué à construire des ponts entre la nature et le fascisme du fait de leur rejet de la modernité et de l’humanisme, mais aussi à cause de leur antisémitisme. Peter Staudenmaier considère que c’est parce que les Wandervögel ont refusé de mettre les problèmes écologiques dans un contexte social qu’ils ont pu être récupérés par le nazisme.

La nature dans l’idéologie nationale-socialiste

 La nature joue un rôle central dans l’idéologie nationale-socialiste et a grandement contribué à sa popularité. Les préoccupations écologiques semblent parfaitement cohérentes avec l’ensemble de la doctrine nazie. L’écologie national-socialiste rejette en effet la place centrale de l’homme et considère que celui-ci n’est qu’un élément dans la chaîne de la vie – comme n’importe quel autre organisme – ce qui amène à relativiser sérieusement le poids d’une vie humaine. Ces conceptions sont doublées d’une approche mystique de la nature (“le sang et la terre”, voir plus bas) et d’une conception organique de la société – chacun à sa place effectuant sans discuter les tâches qui lui ont été assignées – qui ouvrent la voie à un ordre social de type totalitaire.

Puisque la société doit s’inspirer des règles de la nature, le nazisme établit un lien entre la préservation de l’environnement et la protection de la pureté de la race : pas de pollution extérieure, pas de mélange des races. Pour rester en bonne santé, la race germanique a également besoin d’un espace vital, comme toutes les autres espèces.

Peter Staudenmaier insiste sur le fait que l’écologisme des nazis n’était pas un écologisme de façade et qu’il reposait sur de réelles convictions. Ainsi, il souligne que ” Hitler et Himmler étaient tous les deux de stricts végétariens et des amis des animaux, attirés par le mysticisme de la nature et les soins homéopathiques, et férocement opposés à la vivisection et à la cruauté envers les animaux. Himmler établit même des fermes biologiques expérimentales pour faire pousser des plantes destinées aux soins des SS. Et Hitler, parfois, pouvait avoir l’air d’un véritable utopiste vert, traitant avec autorité et dans le détail de diverses sources d’énergies renouvelables “. C’est ce qui explique que jusqu’en 1942, les dirigeants nazis se soient tenus à l’approche écologique. Pour eux, c’était un élément essentiel de la revigoration de la race.

Le sang et la terre comme doctrine officielle

 Haut dignitaire du parti nazi et Ministre de l’alimentation et de l’agriculture du Reich, Richard Walther Darré déclarait dès 1930 : ” L’unité du sang et de la terre doit être restaurée “. Derrière cette phrase devenue doctrine officielle, c’est une relation mystique entre la race et la terre qui se dessine. Incapables d’entretenir une relation profonde avec la terre, les étrangers et particulièrement les Juifs (parce que sans terre) sont indignes du sol allemand. Cette conception du rapport à la nature justifie aussi l’expansion impérialiste car elle légitime la conquête de terres considérées comme appartenant historiquement au peuple allemand.

La mise en pratique du programme écofasciste

 En apparence, l’écologisme du IIIè Reich peut sembler en contradiction avec les importants efforts de modernisation du pays entrepris par Hitler et ses acolytes. Cependant, l’auteur souligne que tous les grands projets – comme la construction d’autoroutes par exemple – devaient être visés par des dignitaires nazis (notamment Fritz Todt et Alwin Seifert) en charge du respect de la doctrine écologique du NSDAP.

Grâce au soutien de nazis du plus haut niveau comme Hitler, Himmler ou Rudolf Hess, le régime a mis en place un dispositif législatif complet visant à préserver l’environnement. L’Allemagne nazie créa même la première réserve naturelle en Europe. Elle implémenta également une vigoureuse politique de développement de l’agriculture et plus spécifiquement de l’agriculture biologique.

L’auteur précise néanmoins que tous les nazis n’étaient pas prêts à aller s’engager aussi loin sur la voie écologique, à l’image de Goebbels et Göring.

L’écologie fasciste en contexte

 

 La conclusion de Peter Staudenmaier est sans appel : ” Pour rendre cette consternante et dérangeante analyse plus acceptable, il est tentant d’en tirer exactement les mauvaises conclusions : à savoir, que même les engagements politiques les plus répréhensibles produisent parfois des effets louables. Mais la vraie leçon est exactement inverse : même la plus louable des causes peut être pervertie et instrumentalisée pour être mise au service de la sauvagerie criminelle. “L’aile verte” du NSDAP n’étaient pas un groupe d’idéalistes innocents, désorientés et manipulés, ni même des réformateurs de l’intérieur : ils étaient des promoteurs et des exécutants conscients d’un programme infâme ouvertement dédié à une violence raciste inhumaine, à une répression politique massive et à une domination militaire mondiale “.

Pour l’auteur, l’erreur de ceux qui ont apporté leur soutien à l’écofascisme a été de ne pas prendre en compte le contexte social dans l’analyse des problèmes écologique et de refuser de voir que ce contexte était le fruit d’intérêts divergents entre classes sociales. Autrement dit, aujourd’hui encore, ceux qui prétendent que l’écologie n’est ni de droite, ni de gauche commettent une dangereuse erreur : ” l’écologie seule ne prescrit pas de politique, elle doit être interprétée, envisagée à travers des théories de la société pour acquérir une signification politique “.

BIEHL, Janet et STAUDENMAIER, Peter, Ecofascism : lessons from the German experience, AK Press, 1996.

source: La révolution en charentaises

Notes

[1] Rappelons que l’Etat allemand proprement dit ne fut créé qu’en 1871.

19 juillet 36, Révolution sociale et victoire sur le fascisme

19 juillet 36, Révolution sociale et victoire sur le fascisme

1936, le talon de fer de l’État et du capitalisme écrase l’Europe. En URSS le capitalisme d’État s’installe dans une dictature sanglante. En Allemagne c’est le cauchemar nazi. En Italie règne le fascisme mussolinien. Au Portugal, Salazar impose la terreur.

A l’opposé de cette domination bestiale qui étendra rapidement ses tentacules à tout le continent, les idéaux de liberté et d’égalité vont triompher un moment en Espagne grâce à la révolution sociale et libertaire du 19 Juillet 36.
Les militaires espagnols imbibés d’autoritarisme et de colonialisme, se sentaient un destin national de mercenaires au service des industriels et des grands propriétaires.

Quand ils firent leur coup d’État, le 18 Juillet 1936, ils pensaient que tout irait vite, qu’en Espagne comme ce fut le cas en Allemagne ou en Italie, la population se soumettrait à la brutalité de la force armée. C’est l’inverse qui se produisit . Contre les généraux traîtres il se leva dans les 24 heures un ras de marée révolutionnaire qui allait submerger non seulement les militaires fascistes mais également la bourgeoisie dominante. Dans leur calcul, les réactionnaires et les fascistes d’Espagne avaient oublié que le contexte social de ce pays était différent du reste de l’Europe. Depuis des décennies que se succédaient dans ce pays les grèves de solidarité et que se multipliaient les “aténéos” (centres culturels libertaires), il s’y était développé une culture d’auto-organisation. Les luttes dans les quartiers et dans les entreprises, menées par la base, avaient forgé une mentalité qui refusait la soumission. Les ouvriers et les paysans ne suivaient pas les politiciens. Contrairement à de nombreux pays dans ces années, le Parti communiste et le parti fasciste (en Espagne, les phalangistes) étaient groupusculaires. Cette situation inédite qui a permis la première défaite historique du fascisme fut l’œuvre de l’anarchisme militant. La spécificité des militants anarchistes espagnols était d’être majoritairement issus des classes exploitées. D’origine paysanne ou ouvrière ils restaient dans leur milieu pour y mener la lutte de classe. A l’inverse de ce qui s’est produit en France, ils ne rejoignaient pas les appareils syndicaux réformistes. Ensemble, avec leurs collègues et avec leurs voisins, ils ont construit une fédération de groupes et de syndicats qui avaient tous pour projet le communisme libertaire et dont le fonctionnement et les tactiques essayaient d’être en cohérence avec leurs finalités.

En conséquence, Le 19 juillet 1936 vit non seulement la défaite des militaires factieux battus par le peuple en armes mais la naissance d’une révolution sociale et libertaire. Cette journée fut historique car la force et la confiance collective furent telles que spontanément des masses d’hommes et de femmes descendirent dans la rue pour s’opposer au coup d’État. Dans la plus grande partie du territoire on vit des militaires, au départ arrogants et prêts à toutes les brutalités, reculer devant des foules décidées à ne pas se laisser faire puis finir par se rendre au premier venu.

Tout comme ils avaient gagné leur liberté, tout aussi naturellement et dans un même mouvement les paysans se réapproprièrent les terres des grands possédants et les ouvriers prirent en main les machines. Dans les champs, surtout en Aragon, Valence et Catalogne, il y eut un regroupement des terres cultivées en commun au sein des Collectivités villageoises. Chacun était libre de participer ou pas à ces Collectivités. Mais même les plus sceptiques y adhéraient quand ils constataient que la Collectivité produisait mieux pour tous et avec moins de travail. Quant aux ouvriers catalans ils placèrent leur entreprise en auto-gestion et au service de tous.

Bien-entendu les privilèges, les traditions et l’obscurantisme religieux furent jetés par la fenêtre. Dans le pays de l’inquisition, on eut le droit de vivre en union libre ou de divorcer. C’était dans une atmosphère de liesse, de bonheur partagé et de fraternité que le peuple marchait vers un futur plus juste et plus humain en cet été de 1936.

Cela pouvait être contagieux. La bourgeoisie ne pouvait supporter un tel exemple. Elle était consciente de l’ampleur du vide politicien occasionné par la socialisation et l’autogestion des moyens de production qui ne laissaient aucune place aux gesticulations politiciennes. Le communisme libertaire était en marche et rendait inutile toute forme de pouvoir et de hiérarchie. Le premier acte des anciens dirigeants politiques fut d’inciter les anarchistes à participer à un gouvernement de front populaire. Ceux ci commirent l’erreur d’accepter. Certains, dont Fédérica Montseny, furent nommés ministres et ce n’est que trop tard qu’ils s’avisèrent d’avoir ainsi remis le pied à l’étrier aux adversaires de la révolution sociale. Ces derniers préféraient tout plutôt que l’émancipation sociale. Ils allaient peu à peu accomplir leur travail de sape. Les politiciens professionnels socialistes et communistes, alors qu’ils ne représentaient rien, siégèrent également dans le gouvernement républicain unitaire qui fut de moins en moins symbolique et de plus en plus réactionnaire. De plus, le capitalisme avait de nouveau un pied dans chaque camp et pouvait manœuvrer au niveau international.

Dans le camp fasciste, bien sûr, les nazis de Hitler et les chemises noires de Mussolini vinrent soutenir Franco. Dans le camp “démocrate”, les bourreaux staliniens furent invités par les dirigeants républicains. Le but des uns et des autres était commun : écraser les libertés et liquider les militants et les conquêtes révolutionnaires. Après les journées de mai 1937 à Barcelone ceci se réalisa au grand jour. On assista alors à la répression ouverte contre les dissidents anarchistes ou marxistes, puis à la destruction des collectivités par les chars du Parti Communiste Espagnol. Ce fut la militarisation de la société. La transformation par la force de la révolution en une guerre traditionnelle, dont l’épisode culminant fut l’imbécile bataille de l’Èbre, n’apporta que du sang et des larmes.

Ce fut à l’aube de la deuxième guerre mondiale -dont elle constitua de bien des manières une répétition générale- que prit fin la guerre d’Espagne.

C’était en 1939.

 

Un militant

 

cnt-ait.info

 

 

Aimé Césaire, discours sur le colonialisme

Extrait:

Je trouve que (…) le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.

Cela réglé, j’admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole ; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie.

Mais alors je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières d’« établir contact », était-elle la meilleure ?

Je réponds non.

Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine.

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé – et qu’en France on accepte –, une fillette violée – et qu’en France on accepte –, un Malgache supplicié – et qu’en France on accepte –, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’un Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.

J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu’on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l’Europe d’Adenauer, de Schuman , Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.

 

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955

 

CESAIRE
Aimé Césaire a été maire de Fort de France (1945 – 2001) et député de la Martinique (1945 – 1993)