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Mai 37 en Espagne, la contre-révolution stalinienne à l’oeuvre

Il y a 80 ans, Barcelone se soulève pour la seconde fois : 10 mois après l’insurrection victorieuse du 19 juillet 1936, la ville se couvre à nouveau de barricades. Si les barricades sont bien les mêmes (une grande partie des militants « destacados » influents de la CNT sont absents de ce mouvement), les défenseurs de l’ordre établi, eux, ont changé d’uniforme, changé de maître : ils œuvrent maintenant pour la défense de l’état républicain de plus en plus dominé par les communistes (eux-mêmes entièrement manipulés par les soviétiques) dont l’objectif prioritaire est de restaurer l’ordre républicain en éliminant la révolution sociale et ses propagateurs.

Ces combats du mois de mai 1937 vont faire plus de 500 morts et au moins 1000 blessés, c’est-à-dire qu’ils causeront plus de victimes que l’insurrection populaire du 19 juillet 1936 qui, dans une grande partie de l’Espagne, a vaincu le soulèvement des militaires fascistes.

Après la fin des combats, la ville, ainsi qu’une bonne partie de la Catalogne, seront quadrillées et les rafles, les arrestations, les exécutions se multiplieront. Des dizaines de cadavres seront retrouvés dont beaucoup portant des traces de torture ; de nombreuses disparitions seront signalées. Les victimes sont membres des Jeunesses Libertaires, de la CNT, du POUM.

Alors que des militants des comités de quartier et des comités de défense sont en première ligne, les « comités supérieurs » de la CNT (régional et national) optent pour une solution négociée et appellent à la cessation des hostilités. A la dureté des affrontements viennent s’ajouter, pour les militants de base, le désarroi et l’amertume. Comment les « comités supérieurs » ne comprennent-ils pas l’enjeu de ces combats ? Les appels au calme de Garcia Oliver et de Fédérica Montseny (alors ministres de la justice et de la santé) diffusés à la radio semblent tellement suspects que selon le militant et historien cénétiste, José Peirats « parmi les combattants libertaires, le bruit courait que les orateurs étaient séquestrés par les communistes et qu’ils étaient obligés de lire les textes qui leur étaient dictés ». Cette rumeur faisant de Garcia Oliver et de Fédérica Montseny les otages des communistes se répand si bien « que les militant confédéraux qui contrôlaient la forteresse de Montjuic pointèrent les canons vers la généralité, sans jamais les utiliser ».

De fait les « comités supérieurs », les dirigeants de la CNT n’étaient pas, au sens strict du terme, « otages » des communistes mais ils avaient dès le 23 juillet fait le choix de la collaboration avec les institutions étatiques, privilégiant la lutte contre le fascisme au détriment de la révolution sociale. Ce choix les liait donc, de fait, à ces dangereux partenaires. Ils avaient à la fois sous-estimé la redoutable capacité de nuisance des communistes, tenus pour quantité négligeable (or, leur nombre va s’accroître rapidement), surestimé leurs propres forces, et surtout très largement sous-estimé la difficulté de se mesurer à des politiciens professionnels sur leur terrain.

Si pour les comité supérieurs de la CNT, le fascisme était bien l’ennemi numéro un (ils ont en conséquence joué la carte de l’unité anti-fasciste de façon quasiment suicidaire), les communistes avaient, quant à eux, comme priorité absolue la marginalisation, voire l’élimination, des libertaires et des militants du POUM. Ceci constituait, de leur point de vue, une première étape nécessaire pour parvenir à la victoire contre le fascisme.

José Peirats rappelle qu’un des leaders du PSUC (parti communiste catalan) avait déclaré : « avant de prendre Saragosse (aux mains des fascistes), il faut prendre Barcelone (ou prédominait la CNT). Ce genre de propos en dit long sur l’état d’esprit qui animait les communistes à ce moment-là et illustre parfaitement leur conception de l’unité anti-fasciste. Il n’est pas inutile de rappeler que le PC espagnol n’était, à cette époque, pas implanté dans la classe ouvrière et que pour se développer, il se présentait, coté républicain comme le parti protecteur de l’ordre et de la propriété. Ainsi, il attirait à lui les membres de la petite et moyenne bourgeoisie effrayés par les mesures révolutionnaires (autogestion des entreprises, contrôle ouvrier, communautés rurales, etc) impulsées par les anarchosyndicalistes. A l’évidence, les intérêts de cette petite et moyenne bourgeoisie étaient diamétralement opposés à ceux du prolétariat gagné aux idées libertaires.

Les communistes espagnols vont bénéficier par ailleurs de l’appui inconditionnel des soviétiques. L’URSS est alors le seul état qui accepte de fournir des armes (moyennant l’envoi à Moscou des réserves de la banque d’Espagne : 500 tonnes d’or) aux républicains et leur influence ne va cesser de s’accroître. Les soviétiques, conseillers politiques ou militaires, diplomates ou agents de la Guépéou, s’introduisent dans tous les rouages de l’Etat républicain avec un objectif bien précis : le contrôler, entraver la marche de la révolution sociale qui inquiète les démocraties occidentales dont Staline souhaite se rapprocher. Le PCE et le PSUC ne sont, dans ce contexte, que les instruments dociles du maître du Kremlin.

Véritablement prisonniers de leur choix de privilégier à tout prix l’unité anti-fasciste, les dirigeants de la CNT vont être condamnés à la défensive, reculant sans cesse sur les conquêtes révolutionnaires, contraints à pactiser avec leurs adversaires politiques, laissant aux communistes et à leurs alliés (catalanistes et républicains bourgeois) l’avantage incontestable de l’offensive. Conscients de la force du mouvement libertaire mais aussi de ses faiblesses, et bien décidés à en tirer profit, les staliniens vont avoir recours à une véritable guérilla politique au sein des institutions étatiques en voie de reconstruction pour grignoter de plus en plus de postes clés et tenter d’affaiblir leurs principaux adversaires, les libertaires. En même temps, les staliniens vont se livrer à toute une série de provocations armées pour tester les réactions de la CNT et conforter dans l’absence de riposte leur avantage militaire.

Bien avant le mois de mai 37, les tensions entre anarchosyndicalistes et staliniens se multiplient. Les provocations de ces derniers gagnent en intensité, ne suscitant souvent que peu de réactions de la part des « comités supérieurs » aveuglés par leur collaboration et leur volonté de « coexistence pacifique » alors que les communistes ont fait le choix d’une agression continue. Dresser la liste exhaustive de ces provocations serait trop long, mais en voici quelques exemples :

– Le 31 octobre 36, à Valence, lors de l’enterrement d’un milicien anarchiste tué par la GPA, les communistes locaux ouvrent le feu à la mitrailleuse sur la foule des miliciens qui suivent le cercueil.

Abel Paz, historien du mouvement libertaire espagnol, rapporte que les « braves combattants du PC obtinrent une éclatante victoire, puisqu’elle fit 30 morts et plus de 80 blessés dans nos rangs ». Malgré le vif désir de revanche, on fit comprendre aux miliciens que le temps n’était pas à la vengeance mais à la lutte contre le fascisme et c’est ainsi, conclut Abel Paz, « qu’il n’y eut pas de réponse à cet odieux massacre ».

– Le 19 février à Almorta un milicien CNT très connu, Francisco Maroto, est accusé de trahison (il fait des incursions en terrain ennemi) par des communistes et condamné à des années de prison. La direction de la CNT le soutient très faiblement. 
-Le 8 mars 37 à Vilanesa les anarchistes défendent leur local contre une attaque policière (4 libertaires morts, 11 policiers tués).

– En ce même mois de mars, le cinquième régiment mené par le général stalinien Lister attaque et désorganise les collectivités rurales autogérées en Aragon, causant des dégâts considérables et de nombreuses victimes civiles.

– Le 27 avril, une attaque en règle contre la CNT en Cerdagne provoque la mort de plusieurs militants dont celle du leader anarchiste Antonio Martin Escudero.

– Enfin, rappelons que les circonstances de la mort de Durutti, le plus prestigieux des leaders de la CNT, n’ont jamais été éclaircies et que nombre de militants de l’époque accusèrent les communistes.

Sur le front, de nombreux incidents sont également à déplorer. Si les régiments communistes disposent d’armes modernes fournies par les russes, l’armement des colonnes anarchistes est obsolète et elles disposent de peu de munitions. Les assauts sont lancés sans couverture d’artillerie, ce qui entraîne d’énormes pertes. A l’arrière, les membres des forces la police, équipés par les soviétiques, disposent d’un équipement moderne. Tous ces faits sont largement connus et commentés, ce qui explique le sentiment de révolte partagé par beaucoup de libertaires : la coupe est pleine et il n’est plus possible de subir sans réagir. Aussi, le 3 mai 1937, lorsque les gardes d’assaut tentent d’occuper le central téléphonique de Barcelone aux mains de la CNT depuis le 19 juillet, les comités de défense et de quartiers veulent mettre un terme définitif aux ambitions des staliniens. Mais les stratèges de la CNT ont, eux, une vison autre. Obnubilés par la lutte contre le fascisme, ils ne veulent pas prendre le risque de faire exploser le front anti-fasciste et appellent à l’arrêt sans condition des combats. Pour César M. Lorenzo, historien du mouvement anarchiste espagnol, pourtant peu enclin au maximalisme, « il est hors de doute que si les leaders de la CNT avaient décidé de se lancer dans l’aventure, ils auraient vaincu sans aucune difficulté les staliniens du PSUC et leurs alliés » mais, ajoute-t-il plus loin, « l’Espagne républicaine aurait éclaté en plusieurs blocs antagonistes devenant une proie facile pour l’armée franquiste ». Pour Lorenzo cependant « … une fois de plus la CNT reculait, or ce retrait équivalait à une véritable déroute ».

L’échec de l’insurrection anti-stalinienne de mai 37 va condamner la CNT à une stratégie toujours plus défensive, laissant aux communistes et à leurs alliés l’initiative, le contrôle des forces armées à l’arrière et sur le front où l’armée républicaine professionnalisée à outrance va aller de défaites en défaites jusqu’à la déroute finale.

80 ans après mai 37, quels enseignements tirer de cette défaite ? 
Aujourd’hui, le néo-fascisme moderne et son corollaire obligé, l’anti-fascisme unitaire, refont surface. Pendant la révolution espagnole le prétexte de l’unité anti-fasciste fut utilisé comme un leurre destiné à permettre la reconstruction des institutions étatiques, mises à mal par la révolution libertaire. En 2017, la bourgeoisie républicaine française instrumentalise la peur qu’inspire le fascisme (même dans sa version light) pour consolider son pouvoir. Pourtant, ce sont bien les gouvernements issus de cette même bourgeoisie républicaine et libérale qui, sous prétexte de défendre la démocratie, mettent en place des mesures liberticides (État d’urgence) et proclament des lois contraires aux intérêts des travailleurs.

L’État, rempart de la bourgeoisie, quel que soit le masque sous lequel il se présente, est l’ennemi juré des militants de la liberté, de l’égalité et de la justice. Prétendre qu’il existerait une hiérarchie dans la dangerosité des ennemis de la Liberté, et en conclure qu’une sorte d’alliance avec les moins pires, serait possible est une illusion mortelle. L’échec de la révolution libertaire espagnole nous le rappelle cruellement.

 

CNT-AIT Toulouse

 

19 juillet 36, Révolution sociale et victoire sur le fascisme

19 juillet 36, Révolution sociale et victoire sur le fascisme

1936, le talon de fer de l’État et du capitalisme écrase l’Europe. En URSS le capitalisme d’État s’installe dans une dictature sanglante. En Allemagne c’est le cauchemar nazi. En Italie règne le fascisme mussolinien. Au Portugal, Salazar impose la terreur.

A l’opposé de cette domination bestiale qui étendra rapidement ses tentacules à tout le continent, les idéaux de liberté et d’égalité vont triompher un moment en Espagne grâce à la révolution sociale et libertaire du 19 Juillet 36.
Les militaires espagnols imbibés d’autoritarisme et de colonialisme, se sentaient un destin national de mercenaires au service des industriels et des grands propriétaires.

Quand ils firent leur coup d’État, le 18 Juillet 1936, ils pensaient que tout irait vite, qu’en Espagne comme ce fut le cas en Allemagne ou en Italie, la population se soumettrait à la brutalité de la force armée. C’est l’inverse qui se produisit . Contre les généraux traîtres il se leva dans les 24 heures un ras de marée révolutionnaire qui allait submerger non seulement les militaires fascistes mais également la bourgeoisie dominante. Dans leur calcul, les réactionnaires et les fascistes d’Espagne avaient oublié que le contexte social de ce pays était différent du reste de l’Europe. Depuis des décennies que se succédaient dans ce pays les grèves de solidarité et que se multipliaient les « aténéos » (centres culturels libertaires), il s’y était développé une culture d’auto-organisation. Les luttes dans les quartiers et dans les entreprises, menées par la base, avaient forgé une mentalité qui refusait la soumission. Les ouvriers et les paysans ne suivaient pas les politiciens. Contrairement à de nombreux pays dans ces années, le Parti communiste et le parti fasciste (en Espagne, les phalangistes) étaient groupusculaires. Cette situation inédite qui a permis la première défaite historique du fascisme fut l’œuvre de l’anarchisme militant. La spécificité des militants anarchistes espagnols était d’être majoritairement issus des classes exploitées. D’origine paysanne ou ouvrière ils restaient dans leur milieu pour y mener la lutte de classe. A l’inverse de ce qui s’est produit en France, ils ne rejoignaient pas les appareils syndicaux réformistes. Ensemble, avec leurs collègues et avec leurs voisins, ils ont construit une fédération de groupes et de syndicats qui avaient tous pour projet le communisme libertaire et dont le fonctionnement et les tactiques essayaient d’être en cohérence avec leurs finalités.

En conséquence, Le 19 juillet 1936 vit non seulement la défaite des militaires factieux battus par le peuple en armes mais la naissance d’une révolution sociale et libertaire. Cette journée fut historique car la force et la confiance collective furent telles que spontanément des masses d’hommes et de femmes descendirent dans la rue pour s’opposer au coup d’État. Dans la plus grande partie du territoire on vit des militaires, au départ arrogants et prêts à toutes les brutalités, reculer devant des foules décidées à ne pas se laisser faire puis finir par se rendre au premier venu.

Tout comme ils avaient gagné leur liberté, tout aussi naturellement et dans un même mouvement les paysans se réapproprièrent les terres des grands possédants et les ouvriers prirent en main les machines. Dans les champs, surtout en Aragon, Valence et Catalogne, il y eut un regroupement des terres cultivées en commun au sein des Collectivités villageoises. Chacun était libre de participer ou pas à ces Collectivités. Mais même les plus sceptiques y adhéraient quand ils constataient que la Collectivité produisait mieux pour tous et avec moins de travail. Quant aux ouvriers catalans ils placèrent leur entreprise en auto-gestion et au service de tous.

Bien-entendu les privilèges, les traditions et l’obscurantisme religieux furent jetés par la fenêtre. Dans le pays de l’inquisition, on eut le droit de vivre en union libre ou de divorcer. C’était dans une atmosphère de liesse, de bonheur partagé et de fraternité que le peuple marchait vers un futur plus juste et plus humain en cet été de 1936.

Cela pouvait être contagieux. La bourgeoisie ne pouvait supporter un tel exemple. Elle était consciente de l’ampleur du vide politicien occasionné par la socialisation et l’autogestion des moyens de production qui ne laissaient aucune place aux gesticulations politiciennes. Le communisme libertaire était en marche et rendait inutile toute forme de pouvoir et de hiérarchie. Le premier acte des anciens dirigeants politiques fut d’inciter les anarchistes à participer à un gouvernement de front populaire. Ceux ci commirent l’erreur d’accepter. Certains, dont Fédérica Montseny, furent nommés ministres et ce n’est que trop tard qu’ils s’avisèrent d’avoir ainsi remis le pied à l’étrier aux adversaires de la révolution sociale. Ces derniers préféraient tout plutôt que l’émancipation sociale. Ils allaient peu à peu accomplir leur travail de sape. Les politiciens professionnels socialistes et communistes, alors qu’ils ne représentaient rien, siégèrent également dans le gouvernement républicain unitaire qui fut de moins en moins symbolique et de plus en plus réactionnaire. De plus, le capitalisme avait de nouveau un pied dans chaque camp et pouvait manœuvrer au niveau international.

Dans le camp fasciste, bien sûr, les nazis de Hitler et les chemises noires de Mussolini vinrent soutenir Franco. Dans le camp « démocrate », les bourreaux staliniens furent invités par les dirigeants républicains. Le but des uns et des autres était commun : écraser les libertés et liquider les militants et les conquêtes révolutionnaires. Après les journées de mai 1937 à Barcelone ceci se réalisa au grand jour. On assista alors à la répression ouverte contre les dissidents anarchistes ou marxistes, puis à la destruction des collectivités par les chars du Parti Communiste Espagnol. Ce fut la militarisation de la société. La transformation par la force de la révolution en une guerre traditionnelle, dont l’épisode culminant fut l’imbécile bataille de l’Èbre, n’apporta que du sang et des larmes.

Ce fut à l’aube de la deuxième guerre mondiale -dont elle constitua de bien des manières une répétition générale- que prit fin la guerre d’Espagne.

C’était en 1939.

 

Un militant

 

cnt-ait.info

 

 

La Clandestina, Espace de la Libre Ignorance

En solidarité avec le lieu autogéré La Clandestina, Espace de la Libre Ignorance, menacé par les autorités, nous allons illustrer cet article sur les mouvements d’occupation des logements par une série de clichés racontant l’avant-après de la réappropriation concrète de cet espace.

En effet le 14 avril, ce lieu fêtera son 7e mois d’occupation, une fête que la ville de Barcelone et ses spéculateurs semblent bien décidés à vouloir gâcher.

Quelques images de la cérémonie officielle d’ouverture de ce centre socio-culturel.

Le 12 avril est prévu un concert de soutien dès 13h00.

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Le 4 mai, appel à mobilisation

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Nous quittons Barcelone quelques instants pour retrouver l'avant-propos d'une compilation de textes décrivant les processus de réappropriation concrète des logements autour de l'année 1970 à travers l'exemple italien.

Les textes qui suivent ont le mérite de combler, à leur mesure, un des non-dits de l’histoire européenne que l’on apprend en classe, un de ces moments terriblement révolutionnaires que les pouvoirs en place préfèrent faire oublier. Ici, aussi, on rencontrera des lacunes  : le point de vue est très situé, ce sont des opéraïstes qui parlent, et par exemple on ne rencontrera pas de réelle remise en question du système de logement contemporain, avec ses tours de banlieue composées d’appartements individuels en périphérie des grandes mégapoles.
Cependant, ces textes montrent aussi combien les époques se suivent sans se ressembler. Les tentatives d’autoréduction que l’on connaît aujourd’hui sont souvent bien isolées, et vécues par les employés des magasins concernés, ou par les voisins des maisons occupées, comme des agressions, des actes parasitaires menés par quelques corporations surexcitées ou autres enfants de bourgeois en mal d’aventures. Nous ne vivons plus cette espèce d’entente populaire implicite, qui faisait que les actes de réappropriation révolutionnaires étaient compris, suivis ou soutenus par une grande partie de la population.
Est-ce que les gens ne savent plus danser ensemble  ? Certains regardent-ils trop la télé pendant que d’autres rêvent trop à jouer les avant-gardes d’une révolution de professionnels  ? Nous trouvons donc ici des outils pour nous souvenir à quoi ressemble une organisation collective «  socialisée  », c’est-à-dire des actions menées par plusieurs univers, rassemblés autour d’envies, de questions de survie et de formes de lutte communes. Mais il nous reste à penser comment retrouver cette communauté d’imaginaires et de façons de vivre susceptibles de renouer avec une culture populaire qui, dans l’individualisme et les querelles de chapelle, fait aujourd’hui cruellement défaut.

Ferdinand Cazalis pour Séditions, mai 2008.

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Arrivée sur les lieux, La Clandestina, premier jour de la réappropriation.

 

LE MOUVEMENT DES OCCUPATIONS DE MAISONS

Si le mouvement des autoréductions a pu se développer à une échelle de masse, c’est qu’il existait en Italie des luttes d’usines particulièrement fortes et permanentes. Mais c’est aussi parce qu’à la différence de l’Angleterre, où les ouvriers restent souvent enfermés au seul niveau de l’entreprise, au shop floor, les conflits sortent de l’usine. Ils investissent le terrain social grâce à la force qu’ils ont conquise dans l’usine, et reprenant toutes les contradictions de la société capitaliste, les reportent en usine pour relancer le combat. Les conseils d’usine ont servi directement par exemple pendant les autoréductions au rassemblement des quittances d’électricité.

Mais, avant de parvenir à l’autoréduction, les prolétaires ont parcouru un long cycle de luttes sur le terrain social. Les comités de quartiers qui ont propulsé l’autoréduction se sont construits à partir de 1969. La question du logement a permis cette socialisation, – cette massification – des luttes, comme disent les Italiens. En juillet, Nichelino, commune de la banlieue industrielle de Turin, avait été occupée, les ouvriers refusant de payer les loyers. Un an plus tard, via Tibaldi à Milan, prolétaires et étudiants occupaient des appartements libres. En 1974, à la rentrée des vacances, au moment où les luttes pour l’autoréduction des transports et de l’électricité commencent, des dizaines de familles occupent des appartements et des maisons via delle Cacce à Turin, dans un des ghettos où logent les ouvriers de Mirafiori Sud. Le mouvement finira par entraîner six cents familles dans l’occupation.

C’est le plus vaste mouvement d’occupation jamais vu à Turin. Mais c’est à Rome que le mouvement de lutte sur la question du logement s’est manifesté avec le plus d’ampleur. C’est là aussi que les occupations de maisons ont mené aux affrontements les plus violents avec la police, particulièrement dans le quartier de San Basilio.

 

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La Clandestina, Barcelone

17123_1629404163939404_6739585657553290705_nROME : UNE LONGUE TRADITION DE LUTTE

Les luttes sur la question du logement remontent à Rome à l’immédiat après-guerre. Pendant les opérations, il se produit un afflux de prolétaires venant du Latium méridional ou du sud de l’Italie. Ceux-ci seront pour la plupart des «  travailleurs intermittents  » voués aux bas salaires. Mais une loi fasciste restée en vigueur interdit aux immigrés l’accès de la ville historique. C’est là que sont installés des auberges de fortune, des centres d’hébergement municipaux, ancêtres des cités dortoirs.

Durant la période suivante, celle de la «  reconstruction nationale  », c’est le PCI qui organise les luttes de masse, les grèves générales qui paralysent toute la ville. L’objectif est l’emploi et la construction de logements pour les travailleurs. Parfois même, des chômeurs encadrés par les militants du Parti prennent en charge la construction de routes, d’égouts, débarrassent les gravats. Cette forme de lutte est théorisée comme un exemple «  d’autogestion  » susceptible de former «  les agents sociaux capables de diriger le travail et de le contrôler  ». La ligne politique du PCI est alors claire  : dans une cité comme Rome, dominée historiquement par les couches moyennes des administrations et par le fascisme, et en l’absence d’une classe ouvrière vraiment importante, il faut miser sur les banlieues, sur les «  marginaux  », sur les travailleurs temporaires, si l’on veut construire un poids politique capable de contrebalancer la droite. Malgré la précarité du travail, et la présence d’un sous-prolétariat, la banlieue romaine va devenir une forteresse rouge imperméable aux infiltrations de la droite. Phénomène qui se vérifiera électoralement mais aussi dans des manifestations dures. La population de cette «  ceinture rouge  » est surtout constituée des ouvriers du bâtiment, des rares industries existantes, des chômeurs, des petits artisans chassés dans la périphérie au moment de «  l’éventrement  » du centre historique.

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L’échec de l’insurrection à la suite de l’attentat manqué contre Togliatti, secrétaire du PCI, marque le début d’un reflux progressif qui conduira aux défaites dans les grandes usines du Nord vers 1955. Le rôle organisateur du PCI va décroissant. Les grèves générales contre le chômage et pour l’amélioration des services ne parviennent plus à paralyser la capitale. Rome accentue durant ces années son caractère de ville essentiellement tertiaire (administrations centrales, services publics, commerce)  ; le secteur industriel se réduit au bâtiment et à de petites usines. Parallèlement, la capitale devient un lieu de passage de la main d’œuvre qui, du sud, va vers le nord, et surtout un pôle d’immigration régionale et extra régionale. L’urbanisation sauvage se développe  ; les bidonvilles apparaissent et la spéculation immobilière fait ses premières armes avec succès.

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69-75 : UN NOUVEAU CYCLE DE LUTTES URBAINES

C’est en 1969 que se produit l’explosion résultant des tensions accumulées durant toutes les années précédentes. À Rome, 70 000 prolétaires parqués dans des ghettos et dans des conditions catastrophiques ont en face d’eux 40 000 appartements vides qui ne trouvent pas d’acquéreurs ou de locataires en raison du coût des loyers. L’Association des Entrepreneurs du bâtiment romain reconnaît elle-même qu’il s’agit là d’une «  marge de manœuvre indispensable  ». Le climat politique général créé par les luttes ouvrières et étudiantes exerce alors une grande influence dans le déclenchement d’un nouveau genre d’action  : il ne s’agit plus d’une occupation symbolique servant de moyen de pression supplémentaire dans le cadre d’une négociation au sommet. Cette dernière est refusée et les occupations prennent l’allure d’une prise de possession violente qui traduit confusément la volonté des prolétaires de prendre les biens nécessaires à leurs besoins. Ces luttes vont avoir pour conséquence de démystifier l’État qui était présenté comme «  médiateur  » dans la prestation des services pour tous les citoyens. Elles mettent le doigt sur la nature de classe de l’État et de l’administration communale, et concrétisent une extension directe de la lutte de l’usine vers la société.

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  Cette volonté exprimée de s’emparer des maisons sans attendre le bon plaisir des patrons, ni les investissements qui suivent les avatars du profit, marque une «  socialisation  » de la lutte, c’est à dire une défense et une récupération du salaire réel. 

Il manque certes à ces premières occupations d’un nouveau genre une participation directe des ouvriers d’usine en tant que tels. Pourtant, elles apporteront un autre élément, que les luttes ouvrières n’ont pas encore  : celle d’une organisation autonome des luttes.

La suite de la brochure  » Autoréductions italiennes 1970  » est disponible ici.

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LA CLANDESTINA (E.L.I.)
Espace de la libre ignorance

« Il faut que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre »

Centres de soins et services d’hôpitaux fermés, quartiers qui troquent les voisins contre des touristes, Universités interdisant l’accès aux étudiants ne pouvant pas payer, tel est le contexte de la Catalogne dans lequel est naît ce projet en réaction à ces pratiques pour débattre, apprendre, partager et agir devant une réalité marquée par l’injustice. Nous continuerons de creuser comme des fourmies clandestines, travaillant en communauté face à la spéculation et à ceux qui nous gouvernent, pour que le chemin de la désobéissance et des alternatives jamais ne se referme.

C’est pourquoi nous avons décidé de libérer l’édifice situé aux numéros 14-16 du Pasatge Dos de Maig, vide et sans usage depuis déjà trop longtemps, propriété de Bankia et la Sareb. Ainsi, nous avons l’opportunité d’offrir une nouvelle vie à un lieu exposé à la spéculation.

Nous occupons La Clandestina avec pour objectif le développement d’un projet socio-culturel autogéré. Nous travaillons à la construction d’un centre de rencontre, source d’échanges de connaissances et d’études libres, émancipé du système contemporain d’apprentissage des ânes bureaucratiques. Nous définissons La Clandestina comme un Espace de la Libre Ignorance marquant une rupture avec le concept de savoir accumulé, défendu par quelques élites sustentatrices de programmes éducatifs “universels” abrutissants. Depuis cet espace, nous proposons d’amplifier la notion de connaissance et d’investigation, de réfléchir pour que la théorie puisse se faire pratique, avec comme objectif la réconciliation entre recherche, apprentissage et vie sociale. L’espace sera polyvalent et pourra accueillir tous types de propositions et d’activités : sport, ateliers, conférences, débats, projections de films, musique, arts visuels et plastiques, artisanat, réunions de collectifs, salle d’études, friperie gratuite, etc. Soyons créati-f-ve-s !

Nous fonctionnons par assemblée ouverte, venez et faites votre proposition ! Ou envoyez-nous un mail ([email protected]). Ici, il n’y a ni élèves ni maîtres. Nous sommes des individus ignorants curieux, rassemblés dans un espace commun propice à une compréhension de ce(ux) qui nous entoure(nt) pour transformer notre quotidien. – Pour participer, suivez notre programme d’activités sur :

Facebook – ELI La Clandestina
Twitter – @eliclandestina
Web – laclandestina.squat.net

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“[…] le savoir de l’ignorant et l’ignorance du maître, en s’égalisant, font la démonstration des pouvoirs de l’égalité intellectuelle. […] La pratique du maître ignorant n’est pas le simple expédient permettant au pauvre qui n’a ni temps, ni argent, ni savoir, de faire l’instruction de ses enfants. Elle est l’expérience cruciale qui libère les purs pouvoirs de la raison là où la science ne lui prête plus de secours. Ce qu’un ignorant peut une fois, tous les ignorants le peuvent toujours. Car il n’y a pas de hiérarchie dans l’ignorance.”

Le maître ignorant,  Jacques Rancière

 

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La crise du logement – à laquelle la presse de nos jours porte une si grande attention -, ne réside pas dans le fait universel que la classe ouvrière est mal logée, et vit dans des logis surpeuplés et malsains. Cette crise du logement-là n’est pas une particularité du moment présent; elle n’est pas même un de ces maux qui soit propre au prolétariat moderne, et le distinguerait de toutes les classes opprimées qui l’ont précédé; bien au contraire, toutes les classes opprimées de tous les temps en ont été à peu près également touchées. Pour mettre fin à cette crise du logement, il n’y a qu’un moyen : éliminer purement et simplement l’exploitation et l’oppression de la classe laborieuse par la classe dominante. Ce qu’on entend de nos jours par crise du logement, c’est l’aggravation particulière des mauvaises conditions d’habitation des travailleurs par suite du brusque afflux de la population vers les grandes villes; c’est une énorme augmentation des loyers; un entassement encore accru de locataires dans chaque maison et pour quelques-uns l’impossibilité de trouver même à se loger. Et si cette crise du logement fait tant parler d’elle, c’est qu’elle n’est pas limitée à la classe ouvrière, mais qu’elle atteint également la petite bourgeoisie.

La crise du logement pour les travailleurs et une partie de la petite bourgeoisie dans nos grandes villes modernes est un des innombrables maux d’importance mineure et secondaire qui résultent de l’actuel mode de production capitaliste. Elle n’est nullement une conséquence directe de l’exploitation du travailleur, en tant que tel, par la capitalisme. Cette exploitation est le mal fondamental que la révolution sociale veut abolir en supprimant le mode de production capitaliste. La pierre angulaire de cette production capitaliste est constituée par le fait que notre organisation actuelle de la société permet aux capitalistes d’acheter à sa valeur la force de travail de l’ouvrier, mais d’en tirer beaucoup plus que sa valeur, en faisant travailler l’ouvrier plus longtemps qu’il n’est nécessaire pour retrouver le prix payé pour cette force de travail. La plus-value créée de cette manière est répartie entre tous les membres de la classe des capitalistes et des propriétaires fonciers et entre leurs serviteurs appointés.

Frédéric Engels, La question du logement, 1872

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