Parlez-moi de travail… Et je sors mon revolver

Je n’avais pas quinze ans quand le démon du tra­vail m’a taquiné. C’était comme ça, à cette époque, pour être un homme, un hé­ros, il était dans les conven­tions de se lancer dans le brouhaha des usines. Des bras, l’industrie en consom­mait beaucoup pour produire plus. Mon père était fier de voir l’aîné de ses rejetons en­trer en sidérurgie, dans le grand ordre du travail.
Aujourd’hui, des aciéries Minières de la Sambre où je suis entré en 1961, il ne reste plus rien. Tout a été rasé, les cheminées, les tuyaux et les grandes bouches rougeoyan­tes des aciéries et des hauts-fourneaux ont cédé la place à la folle avoine. Les péniches viennent encore à Marchienne-au-Pont et dorment tranquillement le long des berges de la Sambre, comme si les fantômes des grues venaient encore les charger.
Nous avons travaillé com­me des bêtes dans ces lami­noirs. Il faut avoir manipulé le fer incandescent et vu les hommes souffrir autour du métal pour imaginer un in­stant la vie d’un sidérurgiste. Les premiers jours, rompu de fatigue, j’ai fait comme tous les gamins qui se frottaient pour la première fois à cet enfer d’acier et de feu, j’ai pleuré d’épuisement, mêlant larmes et sueur.
Puis je me suis habitué, comme les autres, qui étaient là depuis des années et qui parfois savaient à peine écrire leur nom. Certains d’entre nous ont payé de leur chair la contribution au boom des gol­den sixties. Je n’oublierai jamais ce garçon de 17 ans qui eut les deux jambes sec­tionnées par un cylindre.
Bien d’autres ont laissé doigts et bras. Mon père y a perdu la vie, un dimanche matin, coupé en trois par la locomotive du four à coke. Pantin désarticulé que l’on avait rabiboché pour nous le présenter une dernière fois à l’hôpital des accidentés du travail (construit uniquement pour rafistoler et recoudre ceux que l’usine amochait; les assurances, pour grappiller quelques francs sur les mal­heureux, poussaient les chi­rurgiens à fabriquer de terri­bles marionnettes, plutôt que d’amputer !).
Un représentant de la di­rection était là pour nous ac­cueillir, il a cru bon de nous dire : « Ah ! C’était un tra­vailleur… ». Je crois que c’est ce jour-là que je me suis ren­du compte que nous étions roulés.
Oui, on nous a roulés et on continue à berner des généra­tions en leur inculquant la grande vertu du travail. D’autres emplois dans diver­ses industries ont ponctué vingt-trois ans de carrière. J’ai moi-même fondé une fa­mille et pour l’alimenter, j’ai soutenu des cadences infer­nales. Debout à 5 h, rentré à 18 h, et puis militer le soir pour… la réduction du temps de travail!
Voici trois ans que je suis au chômage, je fais partie de ces zombies que l’on oblige quotidiennement à estampil­ler du sceau de la fainéantise une carte rouge pour leur rappeler qu’ils vivent aux crochets de ceux qui ont le bonheur de travailler…
Mais quelle bénédiction d’être chômeur, pardon… tra­vailleur sans emploi, selon la formule consacrée. Dommage que le pécule est un peu mai­gre, mais nous sommes enfin libres. Nous n’avons plus de nœud au ventre parce que nous n’atteignons pas les quotas de production ou par­ce que nous arrivons en re­tard au boulot; le nec plus ultra, c’est de ne plus enten­dre la voix vociférante du chef entre le vacarme des ma­chines et l’angoisse d’être vi­ré ! Ça n’a pas de prix!
Mais j’ai tout de même une petite crainte d’être à nou­veau envoyé au turbin par tous ceux qui sentent le be­soin de verser une larme sur notre sort, nous les sevrés de la production. Faut-il préci­ser que très souvent ceux-là ne connaissent rien au bordel infernal du travail. J’entends déjà les voix offusquées s’étranglant à la lecture de mes propos: « Mais nous n’allons pas vous payer à ne rien faire, c’est indécent… ». Tiens donc, et les actionnai­res, leur demande-t-on si on va continuer à les rétribuer à ne rien faire ? Leur demande-t-on de pointer dans un local minable pour que l’on puisse les montrer du doigt comme les parasites de la société ?
Ils ont compris bien avant moi que le travail n’était pas une vertu, ni une manière de s’épa­nouir.
De sa fonction purement ali­mentaire, le travail est devenu une valeur culturelle, un symbole de reconnaissance, à un tel point que certains sont prêts à sacrifier une partie de l’aspect alimentai­re, simplement pour être dans le coup. Travailler pour être reconnu socialement.
Le vrai courage serait de lutter pour l’abolition du travail, libé­rer l’homme du concept du tra­vail pour retrouver l’énorme ca­pacité créatrice qu’il possède.
L’homme mérite mieux qu’un alignement stupide derrière ses semblables, dans un local mina­ble, une carte rouge à la main…
Source : Le Communiste N° 27 (Juillet 1988)