Islamisme, « islamophobie » et critique révolutionnaire de toutes les religions

Article paru dans A contrevents N°2 (Caen, octobre 2016) avec le chapeau suivant: Le texte qui suit émane d’un camarade du RRC. Il ne constitue pas pour autant une position collective de notre modeste regroupement. Il a cependant paru suffisamment intéressant pour être publié. Nous précisons qu’il a été écrit bien avant les évènements de cet été, que ce soit le carnage de Nice ou la polémique délirante autour du burkini.

 

Il apparaît aujourd’hui nécessaire de clarifier et de (ré)affirmer certaines positions révolutionnaires vis-à-vis des religions en général et de l’islamisme en particulier. Les attentats révoltants de 2015-2016 (aussi bien ceux visant Charlie Hebdo et le magasin Casher en janvier que ceux de Paris en novembre 2015 ou celui de Nice en juillet 2016) y poussent. Mais il n’y a pas que ça.

Depuis plusieurs années on sent s’affirmer en France l’émergence, certes limitée mais réelle, d’un islamisme, c’est-à-dire d’un islam directement ou indirectement politique, qui se manifeste dans la société. Il peut prendre des formes « modérées », rampantes, ce qui ne les empêchent aucunement d’être néfastes et réactionnaires, comme des formes « radicales », spectaculaires, djihadistes et meurtrières.

Face à ce phénomène, et en parallèle, a également émergé depuis plusieurs années un ensemble de discours stigmatisant les populations musulmanes ou supposées telles. Ces discours sont principalement portés par l’extrême droite mais aussi par toute une partie de la droite et également une partie de la gauche dites « républicaines ». Ces discours divers, aux relents xénophobes, « identitaires », nationalistes, voire carrément racistes, se dissimulent souvent derrière la défense de la laïcité, de la Liberté, des droits des femmes, parfois aussi derrière la défense des droits des homosexuel-le-s (« défense » souvent très hypocrite, opportuniste, limitée et à géométrie variable). Ces thèmes sont alors instrumentalisés au service de causes qui n’ont pas grand-chose à voir avec eux au final.

Ces deux phénomènes contribuent d’ailleurs à s’alimenter et se renforcer réciproquement, « en miroir » et ils ont désormais une certaine « consistance » dans la société. Dès lors, face à ces faits, un certain nombre de questions se posent aux mouvements révolutionnaires, questions auxquelles il va bien falloir trouver des réponses ou des éléments de réponses, politiques et pratiques, si nous ne voulons pas nous retrouver englué-e-s et incapables de réagir face à des situations politiquement et socialement lourdes de dangers et de possibles conséquences bien puantes. À savoir, montées d’idéologies politiques et/ou religieuses éminemment réactionnaires, racistes, communautaristes, identitaristes, développement de tensions et de violences entre pauvres et exploité-e-s de différentes origines, récupérées et instrumentalisées par différentes forces politiques ou politico-religieuse cherchant à « représenter » et « encadrer » telle ou telle « communauté » ou par l’État « républicain » cherchant à redorer son blason, à se « relégitimer » en se posant en défenseur/protecteur de la société, de la sécurité et de la liberté en général (placées sous sa surveillance et son contrôle pour notre bien… et surtout le sien).

Quelle est notre critique de l’islamisme ? Comment le critiquer sans hurler avec les loups de l’extrême droite et autres réactionnaires de gauche et de droite qui alimentent la xénophobie ? L’utilisation/acceptation du terme d’« islamophobie » n’aboutit-t-elle pas à inhiber la saine et nécessaire critique révolutionnaire de toutes les religions (sans aucunement se limiter, évidemment, à celle de l’islam) ? Voila quelques unes des questions que ce texte va chercher à défricher modestement.

Parce que ces questions se posent. Parce qu’il est temps. Parce qu’il va falloir faire face.

Critique révolutionnaire de la religion

Les mouvements révolutionnaires se sont très tôt confrontés avec les idées même de Dieu et d’ordre divin, car celles-ci constituent un obstacle et s’opposent à l’idée et aux soucis révolutionnaires de la liberté humaine (idée de la liberté qui n’est pas dissociée de celles de responsabilité, d’égalité et de solidarité). À l’idée d’un monde, d’un genre humain et d’une vie créés par Dieu, régis par une vérité révélée (propriété d’un clergé), encadrés par les préceptes moraux de textes sacrés très anciens, les mouvements révolutionnaires ont opposé l’idée de sociétés construites historiquement par les humain-e-s et transformables par eux et elles. Ils ont défendu l’idée du renversement possible et nécessaire d’un monde présenté comme immuable et ils défendent toujours l’idée qu’il n’y a pas de fatalité à subir l’exploitation et la domination des puissant-e-s et des possédant-e-s. Ils ont promu la révolte individuelle et collective, la lutte, l’éducation et la liberté contre les assignations, les obligations, les interdictions cléricales qui cherchaient et cherchent encore à encager la diversité de la vie, ses immenses champs des possibles et des choix dans l’étroitesse de textes soi-disant divins et de traditions religieuses poussiéreuses.

Les mouvements révolutionnaires ont également très tôt dénoncé le caractère illusoire de toute « communauté des croyant-e-s » qui prétend placer sur un pied d’égalité fictive, face à Dieu, à la mort et face au clergé, les hommes et les femmes, quelles que soient leurs conditions sociales, leur appartenances à telle ou telle classe sociale. Les religions sont des entreprises idéologiques interclassistes et paternalistes qui, derrière des représentations unitaires de la société et l’idée de la communion de tous et de toutes dans le respect de la religion, nient, dissimulent et étouffent souvent les conflits d’intérêts sociaux et politiques, les luttes sociales au sein des sociétés de classes. Et lorsqu’il est impossible de dissimuler la réalité de ces conflits, il leur est souvent opposé les vertus, toutes spirituelles et virtuelles de la patience, du pardon, de la bonté, de la charité, de la soumission face aux épreuves. Et si ça ne suffit pas, il reste l’anathème, l’excommunication, l’exclusion de la communauté des croyant-e-s, la bénédiction de la répression mise en œuvre par le pouvoir temporel.

Derrière la promesse d’un paradis après la mort se cache le fait de laisser en place les inégalités, les injustices du monde d’ici bas. C’est la religion comme « opium du peuple », qui embrume l’esprit, procure de doux rêves et aide à supporter passivement la dureté de la vie dans le monde tel qu’il est fait.

Les mouvements révolutionnaires ne se sont évidemment pas heurtés seulement aux idées religieuses mais aussi à leurs exploitants, les clergés plus ou moins centralisés, privilégiés, hiérarchisés suivant les religions, assurant la médiation avec Dieu, édictant les normes de conduites morales et pratiques, encadrant, guidant la vie des croyant-e-s, disposant d’un poids matériel parfois énorme (propriétés terriennes, immobilières, financières…), d’une influence politique et morale importante (à travers l’organisation de la charité, d’aides « sociales » diverses, le monopole de l’exercice des rites, le contrôle de tout ou partie du système éducatif par exemples). Et de même que les mouvements révolutionnaires se sont opposés aux grandes religions constituées, celles-ci se sont historiquement opposées aux projets, idées et pratiques émancipatrices et égalitaires des mouvements révolutionnaires.

Les mouvements révolutionnaires affrontent encore aujourd’hui les religions et clergés qui portent et colportent des valeurs, des prescriptions de vie, un ordre moral souvent éminemment réactionnaires (socialement, culturellement, sexuellement) et des représentations patriarcales, favorisant et légitimant la domination masculine, régissant ou tentant de régir spécialement ce qui concerne la sexualité en général, et celle des femmes en particulier, condamnant la plupart du temps la contraception, l’avortement, l’homosexualité et la transsexualité.

Les mouvements révolutionnaires ont également dénoncé historiquement le fait que religions et clergés se sont mis au service de nombreux projets impérialistes de conquêtes, ont légitimé d’innombrables guerres intérieures ou extérieures (certaines d’entre elles reposant même directement, au moins officiellement, sur des motifs religieux), soutenu de nombreux régimes dictatoriaux.

Voilà résumées, très brièvement, les principales critiques révolutionnaires envers les religions. D’où l’athéisme et l’anticléricalisme affirmés qui prédominent historiquement largement dans les mouvements révolutionnaires. Ce qui n’a jamais empêché les révolutionnaires de se retrouver aux côtés d’individus croyant-e-s lors de grèves, de manifs, d’actions, d’émeutes ou d’assemblées générales…

La « liberté » religieuse

Si, en tant que révolutionnaires, nous sommes, dans notre immense majorité, athées et anticléricaux, nous n’avons pas pour autant l’envie ou l’intention de nous ériger en inquisiteurs-rices de l’athéisme. Nous n’avons pas vocation à fliquer politiquement la vie des gens, à entrer en guerre politique contre les croyant-e-s des différentes religions.

Nous reconnaissons généralement aux individus le droit de croire en un dieu (ou en plusieurs) et de pratiquer leurs cultes et leurs rites, même si, nous, nous ne nous reconnaissons pas du tout dans de tels choix. Nous admettons ce droit d’autant plus que, souvent, les individus ne se résument pas uniquement à leurs croyances religieuses. Leur identité personnelle intègre la plupart du temps bien d’autres convictions, valeurs et pratiques que celles liées à leur religion. Et il est évident que la plupart des croyant-e-s sont loin d’être des « fous ou folles de Dieu » et ont souvent un rapport assez distancié, détendu et pacifique avec leur religion, avec celles des autres et avec les athées. Croyant-e-s ne veut pas dire pratiquant-e-s, et même les pratiquant-e-s ont souvent bricolé, plus ou moins ouvertement, leurs propres « petits arrangements avec Dieu » et vivent tranquillement leur religion.

La croyance et l’observance des prescriptions religieuses individuelles et la pratique collective du culte dans des lieux dédiés à cet effet ne nous dérange donc pas (même si elle ne nous réjouit pas non plus), tant que ces croyances et pratiques religieuses ne débordent pas dans l’espace public commun, qu’elles ne tentent pas de le régir, de le soumettre à leurs normes. Nous sommes conscients que cela laisse de côté des espaces privés comme le couple, la famille ou des « entre soi » communautaires et que ces espaces peuvent être propices à l’instauration autoritaire, à l’imposition de pratiques religieuses intégristes. Et, en tant qu’espaces privés, il peut être malaisé, difficile d’y intervenir politiquement pour contrecarrer et dénoncer des dérives intégristes. Il n’y a pas, dans ce genre de cas, d’autres « solutions » (avec toutes leurs limites pratiques fréquentes) que le recours à l’information, à l’éducation, au dialogue, à la solidarité, à l’intervention amicale et/ou familiale et/ou de voisinage (allant, dans la forme, de la médiation à la confrontation), à la pression et la vigilance sociale et collective contre les actes de violence, de maltraitance, de harcèlement, de manipulation mentale, d’embrigadement et de dérive sectaire dans les espaces privés.

La tolérance que nous assumons envers certaines formes détendues de croyances religieuses n’implique pas cependant que nous renoncions à ce que nous considérons comme notre « droit de critique athée » et aux discussions, voire aux engueulades, qu’il peut susciter. Tout comme nous ne renonçons pas au « droit de blasphémer » face aux figures divines fictives, aux bigots et autres intégristes, même si on pratique pour la plupart assez peu ce genre de choses, qui peut soulager et faire marrer mais s’avère rarement très constructif.

L’islamisme

Même très minoritaires, les différentes formes d’islamisme ont gagné ces dernières années une visibilité plus importante parmi les musulman-e-s en France. Il est difficile de savoir si cette visibilité accrue de l’islamisme provient d’une affirmation plus décomplexée de sa propre existence, d’un renforcement réel et sensible de son influence et/ou d’une plus grande attention politique, médiatique et sociale à son encontre. Peut être tout ça à la fois.

Par islamisme, nous entendons une affirmation politico-religieuse de l’islam comme ayant vocation à structurer la société et régir la vie sociale (et donc aussi celle des individus) à partir d’une interprétation rigoriste, réactionnaire et prétendument littérale du Coran. Le djihadisme à la sauce Al Quaeda ou État Islamique n’est que l’expression la plus brutale, la plus ultra de cet islamisme. Il y en a différentes formes et différents degrés. On peut y intégrer des formes « modérées » s’inspirant en général plus ou moins des Frères Musulmans, des formes plus dures comme le salafisme, le wahhabisme et aller jusqu’au djihadisme. En disant cela, on ne sous-entend pas qu’il y a nécessairement une continuité ou une même identité politico-religieuse entre ces différentes formes. Il peut y avoir des formes activistes et très directement politiques, plus ou moins radicales dans leurs manifestations, et des formes plus « quiétistes » mais qui s’attachent néanmoins à promouvoir, de manière prosélyte, une interprétation intégriste des textes et une surveillance pesante quant à la stricte observance individuelle et collective des (de leurs) obligations et conduites religieuses. Ces formes « quiétistes », si elles apparaissent, dans l’immédiat, assez détachées de toutes intervention à caractère politique, n’en aspirent pas moins à construire une hégémonie intellectuelle et culturelle intégriste au sein des musulman-e-s, musulman-e-s que les islamistes rêvent d’encadrer et guider comme un troupeau. Une sorte de métapolitique gramscienne en vue de constituer un bloc hégémonique au sein d’une fraction de la population, en somme ?

Même s’il y a des différences, des divergences, il y a cependant aussi des similarités, des points de convergences entre ces différentes formes d’islamisme et l’existence de l’islamisme « modéré » contribue certainement à légitimer en partie l’existence des formes d’islamisme djihadiste, en constituant un terreau intellectuel et culturel favorable au développement de ce dernier. Disons un peu comme les discours nationalistes, sécuritaires, xénophobes, réactionnaires de la gauche et de la droite contribuent à légitimer et renforcer les positions du Front national et comme les positions et l’influence du FN contribuent à légitimer et favoriser des expressions ouvertement fascistes et racistes.

En terme de contenus, je ne reviens pas sur les positions extrêmement réactionnaires, autoritaires, sexistes, puritaines, anti-communistes et anti-révolutionnaires véhiculées par l’islamisme en général. Signalons toutefois, juste au passage, qu’il véhicule également, là encore sous des formes diverses et à des degrés divers, du racisme, en tout cas au moins un, l’antisémitisme, qu’il travaille à répandre sous couvert de « soutien au peuple palestinien » et d’ « antisionisme ». Et, disons le, la récupération de ce terme d’« antisionisme » (à l’origine destiné justement à se dissocier de toute approche antisémite),  à la fois par les islamistes et l’extrême droite franchouillarde, est un succès tel que ce mot est devenu quasiment inemployable tant il véhicule fréquemment désormais des puanteurs antisémites. Le travail d’appropriation de ce terme politique mené par des antisémites de tous poils, de toutes nationalités et de toutes religions n’aurait cependant pas pu être mené « à bien », si vite (une bonne grosse décennie ?), si la gauche et l’extrême gauche pro-palestinienne et le mouvement révolutionnaire avaient été plus éveillés et réactifs en situations et plus intransigeants sur le fond et la forme. On récolte ce qu’on sème… c’est à dire aussi qu’on récolte, parfois, dans la gueule, ce qu’on a pas été capables de semer, de cultiver et de protéger.

L’islamisme rêve d’une communauté des croyant-e-s, d’où les conflits d’intérêts ont magiquement disparus, pure et harmonieuse, nettoyée de tous les individus et groupes déviants, soumise corps et âme à une soi-disant loi divine supérieure et parfaite, inscrivant cette communauté dans un ordre universel immuable tout en assignant à chacun-e une place et un rôle tout aussi immuable. L’islamisme est comme l’extrême droite qui rêve d’une communauté raciale et nationale unifiée par on ne sait quel miracle, de pouvoir étatique dictatorial, de nettoyage des indésirables et des subversifs-ves, d’ordre corporatiste. Dans un cas comme dans l’autre, on est en pleine utopie réactionnaire et despotique.

Les révolutionnaires sont donc des ennemis de l’islamisme (et réciproquement). Et il s’agit, au niveau mondial, d’un ennemi puissant, disposant de ressources financières, de moyens de communication, et parfois de moyens militaires importants. Il est soutenu par de forts riches « mécènes » capitalistes des pays du Golfe Persique quand ce n’est pas directement par des États intégristes comme l’Arabie Saoudite ou d’autres.

Le combattre, en temps que révolutionnaires, ne sera pas chose facile. Au niveau international, cela peut passer par la création ou le renforcement de liaisons solidaires concrètes avec des groupes, organisations, mouvements révolutionnaires, de lutte de classe, démocratiques, laïques et féministes dans les pays où l’islamisme menace. Souvent ces groupes et organisations sont rares et plutôt faibles (et même parfois inexistants) et il peut exister aussi des différences politiques sensibles avec les « traditions » révolutionnaires occidentales, que ce soit sur le plan des idées, des finalités, du fonctionnement, des pratiques et il est probable que la solidarité vis-à-vis de tel ou tel groupe ou mouvement dans tel pays fera rarement, ici, l’unanimité. Le soutien à la résistance actuelle au Kurdistan syrien face à l’État Islamique est un bon exemple de cette absence de consensus du mouvement révolutionnaire sur ces questions.

Par ailleurs, l’établissement de telles liaisons solidaires implique un effort réciproque s’inscrivant dans la durée. Effort qui passe par des travaux de synthèse d’informations et d’analyses, de traductions (ce qui implique éventuellement l’apprentissage de langues), de diffusion de l’information, de collecte et d’envois de fonds et de matériels, de voyages et de rencontres, d’organisation éventuelle de campagnes de soutien. Effort que la faiblesse actuelle du mouvement révolutionnaire, en France ou ailleurs, rend difficile car, en plus, évidemment, l’islamisme est loin d’être le seul et le plus puissant des ennemis auxquels les mouvements révolutionnaires se trouvent confrontés.

La lutte contre l’islamisme passe aussi, toujours au niveau international, bien sûr par le fait de lutter ici pour dénoncer et, si possible, vu nos forces plutôt dérisoires, gêner et affaiblir les interventions armées et les pillages impérialistes des États et du capital occidental, et donc, aussi, l’impérialisme de l’État et du capital français. L’impérialisme contribue en effet aussi à alimenter en partie l’islamisme dans de nombreux pays. Mais en partie seulement car dans les pays où il est puissant l’islamisme a également sa dynamique propre, ancrée dans la réalité propre de ces pays, réalité qui est loin d’être uniquement façonnée par l’impérialisme occidental.

En France, il paraît évident qu’un des ressorts de l’islamisme se trouve dans les inégalités et injustices sociales vécues, entre autres, par les fractions de la population qui sont immigrées ou issues de l’immigration et qui sont de cultures musulmanes. Ces fractions de la population ne sont bien sûr pas les seules à subir l’exploitation, la précarité et la répression mais elles sont certainement celles qui les subissent le plus. À ces inégalités sociales s’ajoutent des phénomènes de discriminations, de stigmatisations, de vexations politiques et symboliques à caractère raciste. La participation des mouvements révolutionnaires aux luttes sociales et le fait de tenter de développer dans celles-ci un travail politique sont des nécessités incontournables. Dans ce cadre, l’appui aux luttes de migrant-e-s, de travailleurs-euses immigré-e-s avec ou sans papiers, autour de la question du logement, contre les violences policières et la précarité sociale mérite toute notre attention. Participer, d’un point de vue révolutionnaire, à ces luttes sociales diverses, favoriser leur émergence et leur convergence et coordination n’a évidemment pas pour but premier la lutte contre l’islamisme, il s’agit avant tout d’essayer d’attaquer à la base l’exploitation sur laquelle repose le système étatico-capitaliste actuel et les relégations et divisions sociales qui aident à son maintien et à sa reproduction. Mais le développement de ces luttes sociales aurait certainement également comme effet indirect d’affaiblir les marges de manœuvres politiques, sociales et culturelles de l’islamisme. On sait qu’à l’heure actuelle lorsque les luttes sociales sont fortes, l’extrême droite franchouillarde fait souvent profil bas politiquement et d’un point de vue organisationnel. Il n’y a pas de raisons de penser que ces luttes n’entraîneraient pas les mêmes effets contre cette autre extrême droite qu’est l’islamisme.

Néanmoins, on ne va pas prendre nos désirs pour des réalités, « dire n’est pas faire » et le mouvement révolutionnaire devra sacrément ramer pour y arriver. Il y a des obstacles et des difficultés. Nombreuses. Les aborder dépasserait le cadre de ce texte. On remet ça à plus tard mais on essayera de s’y coller. Signalons juste la difficulté liée à la composition sociale actuelle des mouvements révolutionnaires, pour le moins éloignées en général des réalités vécues par les fractions de la population qui sont immigrées ou issues de l’immigration, de la condition ouvrière, de la réalité des quartiers populaires. Cette « extériorité » ne facilite évidemment pas notre activité et la réduire ou la dépasser prendra du temps et impliquera d’aller se frotter encore et encore au terrain.

Islamisme et autres replis identitaires se développent aussi dans le vide laissé par l’important affaissement des mouvements ouvriers et révolutionnaires actuels. Et ce vide, ce terrain perdu, d’autres l’occupent et le remplissent. Il faudra bien finir par nous remettre en question. La réalité qui vient nous y contraindra de toute façon. Va y avoir des réveils douloureux…

« Islamophobie » ?

Vous ne trouverez pas ce terme d’« islamophobie » dans les textes du RRC, où il ne fait pas consensus. Je l’utilise dans cet article seulement entre guillemets et accompagné de critiques. Parce qu’il pose un certain nombre de problèmes quand même… Ce terme opère en effet un certain nombre de « réductions » factuelles et politiques.

D’abord il tend à présenter les attaques et critiques contre l’islam, quelles qu’elles soient, comme une manifestation de racisme alors que la critique de la religion musulmane (ou de n’importe quelle autre) peut évidemment être déconnectée de toute approche raciste comme dans le cas de la critique athée révolutionnaire.

Du coup, il sous entend aussi que la critique de l’islam constituerait en quelque sorte la forme principale du racisme actuel alors que celui-ci s’exprime de manière bien plus générale et sur des plans bien plus cruciaux pour la vie des gens (logement, pauvreté, précarité des formes d’emplois, discriminations sociales, brutalités policières…) que la simple instrumentalisation xénophobe et nationaliste de la critique de l’islam.

En restreignant le racisme à la forme, censée être centrale, de la critique instrumentalisée de l’islam, il laisse de coté toutes les fractions de la population qui sont immigrées ou issues de l’immigration mais qui ne sont pas musulmane. Que devient la nigériane évangéliste ou le syrien athée ? En quoi la lutte antiraciste réduite principalement à la lutte contre l’« islamophobie » les concernerait ?

En partant du fait que l’islam est, en France, une religion minoritaire, pratiquée (quand elle l’est ! Tous les croyant-e-s sont loin d’être pratiquant-e-s…) principalement par des fractions de la population qui sont immigrées ou d’origine immigrée, souvent « de couleur », souvent issues d’anciennes colonies françaises, il introduit, en douce, par extension, l’idée que l’islam serait une religion opprimée et une religion des opprimé-e-s.

L’islam est certes une religion minoritaire en France mais c’est quand même la deuxième en importance dans ce pays. Et s’il est évident que le nombre, l’état et la taille des lieux de cultes musulmans ne permettent pas toujours, loin sans faut par endroits, d’assurer aux pratiquant-e-s des conditions décentes d’exercice collectif de la prière, la religion musulmane est loin d’être persécutée même s’il arrive qu’elle soit stigmatisée, discriminée et instrumentalisée. Par ailleurs, un certain nombre de régimes dans des pays majoritairement musulmans ne sont pas particulièrement bienveillants envers l’exercice de religions autres que la musulmane et envers l’athéisme et il y a des États musulmans qui sont impérialistes. Donc mollo sur l’islam comme religion opprimée…

Ensuite cette idée de l’islam comme religion des opprimé-e-s fait passer à la trappe le fait que certains musulman-e-s appartiennent aux classes possédantes et dominantes et sont des exploiteurs-rices. Et là encore se pose la question des « autres » prolétaires immigrés ou d’origine immigrée, « de couleur », athées ou croyant-e-s d’une autre religion que l’islam. En quoi sont-ils et elles particulièrement moins opprimé-e-s, exploité-e-s, précarisé-e-s, discriminé-e-s que les musulman-e-s ? Et en quoi le fait qu’une religion soit pratiquée par des opprimé-e-s devrait nous la rendre moins critiquable d’un point de vue révolutionnaire ? Le sexisme serait-il moins critiquable s’il est pratiqué par des prolétaires ? Les masses opprimées d’Amérique latine sont souvent chrétiennes, cela ne fait pas pour autant du catholicisme ou du protestantisme des religions d’opprimé-e-s. Donc mollo aussi sur cette idée que l’islam serait une religion d’opprimé-e-s.

Au final, et à l’usage, le terme « islamophobie », et les « alliances » concrètes qu’il peut entraîner sur le terrain politique avec des réacs religieux, semble bel et bien favoriser une inhibition, une autocensure de la critique révolutionnaire des religions et des « cohabitations » lors de meetings et de manifs qui tiennent du mariage entre une carpe et un lapin. Faudrait pas finir par servir la soupe à des bigot-e-s intégristes, qui oeuvrent à propager un communautarisme religieux lucratif, au sens où cette communauté, figurez vous qu’ils et elles entendent bien en être les pieux-ses berger-e-s et les représentant-e-s accrédité-e-s auprès de l’État. La critique de « l’islamophobie » actuelle doit-elle déboucher sur une quelconque « islamophilie » ? Pour moi, c’est définitivement NON.

Je comprends bien que le terme ait pu faire mouche et être repris par plein de gens qui ont capté que la critique dominante de l’islam n’est la plupart du temps qu’un paravent pour des courants xénophobes, nationalistes et racistes qui cherchent à attaquer les immigrés ou descendant-e-s d’immigré-e-s. Mais comme on peut le voir en situation et comme cela a été exposé dans ce paragraphe, ce terme introduit, d’un point de vue révolutionnaire, de la confusion politique… à une époque où il n’y en a déjà que trop… avec tous les dégâts qui vont avec.

C’est pourquoi comme d’autres, je préfère parler, au lieu d’« islamophobie », tout simplement de racisme ou, en cas de situations plus spécifiques, de racisme anti-arabes et anti-noir-e-s, ce qui ramène la question sur son terrain principal, à savoir que derrière les critiques xénophobes de l’islam ce n’est pas tant la religion musulmane qui est visée que des fractions immigrée ou issue de l’immigration, prolétaires, colorées et supposément musulmanes de la population. Et en utilisant ces termes, en tant que révolutionnaires, on se situe sur le terrain de la défense des individus et des fractions, souvent prolétaires, de la population visées par le racisme, pas sur le terrain de la défense d’une religion, ce qui n’est tout simplement pas notre vocation ni notre finalité.

Contre tous les replis identitaristes

En ces temps de crises sociales et politiques, et y compris de crise des mouvements révolutionnaires et ouvrier (ou de ce qu’il en reste…), en l’absence d’alternatives subversives ne seraient-ce qu’un tant soit peu crédibles, les replis et enfermements identitaristes se multiplient, se renforcent et se « légitiment » mutuellement, que se soit sur des bases nationalistes, ethniques, religieuses, culturelles, corporatistes.

Il ne s’agit pas de nier qu’on ait tous et toutes une identité, mais nos identités sont généralement composites, puisant à différentes sources culturelles et sociales, individuelles et collectives. Nous les concevons souvent, en tant que révoutionnaires, comme évolutives et ouvertes, destinées à être partagées et métissées. Toute définition étroite, uniformisée, figée, fermée et enfermante de l’identité aboutit à l’étouffement individuel et collectif et est souvent destinée politiquement à nourrir les replis communautaristes.

Présentement chacun-e est tenté et incité à se replier sur son « entre soi » (et le ghetto révolutionnaire en est une forme parmi d’autres), sur son « même », sur sa famille, sur son pays, sur sa soi-disante « communauté » et les solidarités limitées, étriquées et sélectives qu’elle permet. S’ouvre alors également la course à la représentation de la « communauté » : les aspirant-e-s aux postes de direction et d’encadrement politique, moral et spirituel ne manquent pas.

Il sortira de ces replis communautaires et identitaristes des divisions et des tensions accrues entre différentes fractions de la population, pourtant toutes exploitées et dominées par le même système, même si c’est sous des formes et à des degrés divers. À la guerre sociale, le système préfère évidemment la guerre de tous-tes contre tous-tes comme il préfère la guerre civile à la révolution. Et nul doute qu’il saura utiliser et alimenter les tensions communautaristes pour œuvrer à son propre maintien. Réussir à faire vivre et étendre des espaces de lutte politique et sociale, où se crée du commun et du communisme, ouverts à tous-tes les exploité-e-s, les dominé-e-s, les révolté-e-s, peu importe leurs origines ethniques ou culturelles, leurs nationalités, leurs couleurs de peau, leurs religions individuelles éventuelles va être une difficile nécessité.

La Bataille socialiste

Grèce: les fêtes de multinationales gâchées par du cola empoisonné

Un groupe anarchiste grec a affirmé avoir empoisonné des aliments et des boissons de grande consommation, provoquant mardi leur rappel par les quatre grands groupes visés, en pleine période des fêtes.

Dans un texte, le groupe qui se baptise Nemesis verte, a affirmé avoir empoisonné plus de cent packs de lait, sodas et sauces, pour «saboter» financièrement trois multinationales, Coca-cola, Nestlé, Unilever, et le grand groupe grec laitier Delta.

Les auteurs de la revendication anarchiste ont affirmé avoir injecté dans ces produits de la javel et de l’acide chlorhydrique et se préparer à les remettre en circulation entre le 22 décembre et le 5 janvier.

La menace, souligne leur texte, vise à infliger un «dommage financier» aux groupes visés.

«Nemesis verte» avait déjà revendiqué une telle action en 2013, contraignant deux multinationales à procéder à des retraits de produits.

 

 

source AFP

Saccage des identitaires à Marseille, le poing et la classe américains

La « race » à coup de poing américain

Si aujourd’hui dans le milieu toujours plus décomposé la norme est au ressenti, à cette dictature latente des affects, des subjectivités émotives, de l’étalage de ses fragilités, de la victimisation et de l’hystérisation de la politique, je me contenterai ici d’un récit factuel qui n’engage que moi-même et ma présence en cette soirée ensoleillée d’automne à Marseille, voici donc quelques cuillères à café de « ressenti » subjectif, pas bio, sans sucre et sans victimes dedans.

« Nous refusons votre course à l’opprimé »
Des racialistes inspirés.

En arrivant Rue Consolat, on peut déjà remarquer que quelque chose se trame dans les rues de Marseille. Un peu partout j’aperçois des traces d’affiches arrachées annonçant le débat « s’opposer au racialisme » autour du texte « Jusqu’ici tout va bien ? ». Je sais que les tensions sont fortes autour de ces questions et je me dis que plus rien ne peut encore m’étonner de la part du PIR ou, dans ce cas, de celles et ceux qui font mine de ne pas y toucher dans le milieu, mais qui en sous main travaillent indirectement à faire valider et rendre acceptables les thèses et le vocabulaire raciste de ces derniers, avec une certaine tolérance (au moins…) pour l’homophobie, l’antisémitisme, la religion et le principe communautaire du « on lave le linge sale en famille ».

Quand j’arrive à Mille Bâbord, je trouve une ambiance bon enfant, il y a plus de monde que ce que j’imaginais, peut être une quarantaine de personnes. Tout le monde a beaucoup de choses à se dire ce soir, je trouve là des camarades et des compagnons de plusieurs villes, de tous âges et aux parcours différents. Tous ont en commun j’ai l’impression une certaine allergie à la racialisation des questions sociales, un socle commun qu’il ne paraissait plus souhaitable de remettre en question depuis le suicide de l’auteur de Mein Kampf dans son Bunker. Une histoire jugée de plus en plus « anecdotique », et que tant souhaiteraient faire oublier, comme si il fallait oublier une partie de l’histoire pour se rappeler d’une autre. Comme si il n’était pas possible de se souvenir à la fois des massacres d’algériens dans les rues de Paris par la police et de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Comme si il n’était pas possible de comisérer (puisque voilà la seule perspective proposée) à la fois avec les palestiniens et avec les israéliens qui chacun de leur coté, parfois ensemble, voudraient mettre fin aux conflits absurdes qui se fondent sur des idéologies coloniales, communautaires, racialistes, nationalistes et parfois racistes, et qui plongent des millions de vies dans la misère, le massacre et le malheur, des deux cotés de murs construits pour séparer ceux qui rassemblés pourraient bien faire leur fêtes à leurs dirigeants. Pour beaucoup, il n’est pas possible d’oublier tout cela. La mémoire est toujours présente dans les luttes, celle des génocidés, des résistants, des tragédies qui ont frappé et quasiment détruit, aussi, le mouvement révolutionnaire, comme ce fut le cas de la Seconde Guerre Mondiale. Beaucoup des personnes présentes sont aussi des témoins et des acteurs importants des décennies de luttes de sans-papiers, contre les frontières et la machine à expulser, contre les centres de rétention, etc., certains ont vu émerger et participé aux premières vagues de luttes de l’immigration des années 70, et ce n’est pas un hasard si ils et elles sont présents aussi ce soir. Car il est particulièrement inadmissible de se voir expliquer aujourd’hui que les camarades et compagnons, avec ou sans papiers, qui se sont mis en jeu sur ces questions dans des élans collectifs et individuels, par des luttes, des attaques contre la machine à expulser, des occupations, etc. sont de « races » différentes… Cette soi-disant « nécessité et urgence de penser la race » ne s’était à aucun moment fait ressentir, et toujours pas, du moins en dehors des courants de la Nouvelle Droite et jamais dans les luttes. Et pour cause… Le mot « race » était encore réservé, jusqu’à il y a peu, à l’extrême droite et à sa défense d’une prétendue « race blanche » ou son hostilité aux « races » jugées inférieures. Il y avait donc ce soir de bonnes raisons de s’interroger sur ces nouvelles modes issues de l’université, et d’ailleurs des camarades porteront d’une certaine manière la contradiction aux organisateurs dans le débat, mais sans concéder la moindre acceptabilité au vocabulaire de la « race », rendant la discussion possible. Personnellement je ne suis pas démocrate, et il est hors de question pour moi de côtoyer des individus qui célèbrent les bienfaits des Dieux et des maîtres, ou bien qui défendent mordicus la « nécessité » de reparler des « races », et qui plus est, positivement ! C’est peut être une question d’éducation, je ne sais pas, j’espère que non.

Puis c’est au tour d’une vingtaine de personnes de rentrer tandis qu’une douzaine d’autres s’étaient préalablement massés sur le pas de la porte et de l’autre coté de la rue. tout de suite quelque chose cloche. Ils ne disent bonjour à personne, la plupart semblent avoir les mains qui tremblent, les jambes qui vacillent et les poches bien remplies, tous sont lookés d’une seule et même manière (look shlag) alors que le reste de la salle est bigarré, sans uniforme, de toutes les couleurs de l’arc en ciel et plus encore. Ils ne disent pas bonjour et restent plantés là dans une allure cérémoniale comme des imbéciles, se plaçant de façon à encercler les personnes présentes. La plupart d’entre elles ont l’air un peu ravagées pour tout dire. Une seule parle, elle demande où se trouvent les toilettes, qui lui sont indiquées. On comprendra plus tard que celle-ci s’est livrée, comment dire, à une installation scatologique d’art contemporain décolonial, tout cela un peu trop loin des toilettes… Certainement la recherche d’une conscience pratique, une manière de marquer le monde du sceau de son intériorité (problématique omniprésente), faire de la politique avec de la merde, stricto sensu, une conséquence rare dans ce milieu, mais qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour « exister »… Peut être aussi qu’il s’agissait là, même si cela reste toujours très « métaphorique », de joindre le geste à la parole, puisqu’on pourra lire ensuite dans le flyer faisant office de revendication et de ligne politique, en conclusion « En somme on vous chie dessus bande de racistes réactionnaires négationnistes néo-colons… […] » (rien que ça !). Voila qui est désagréable.

C’est alors que les slogans fusent, au début, tout cela fait parfois penser dans la forme à un happening fanatisé de type Greenpeace, anti-fourrure ou Bloc Identitaire avec les masques de cochons, le genre qui a vocation à faire le buzz et des millions de vues sur la machinsphére, à laisser libre cours à un certain besoin de reconnaissance et de mise en scène de soi-même. Elles (il n’y avait qu’un mâle dominant ou deux, permettez qu’ils soient invisibilisés de par leurs privilèges non « regardés ») ont l’air d’avoir répété, ce qui rend tout cela plus pathétique encore, additionné au fait qu’elles ont plus ou moins toutes l’air assez terrifiées lorsqu’elles n’ont pas l’air d’être en transe. Les cris poussés sont particuliers, dans la rue, les gens ont du se demander si on égorgeait pas des poulets à Mille Bâbords. Des tracts sont jetés au visage des uns et des autres. Il a suffit d’en lire quelques lignes pour comprendre à qui nous avions à faire. Quelques nervis zélés que le PIR n’a certainement pas eu besoin d’engager, car celles là ne sont pas des universitaires (ce sera leur seule qualité), leur « texte » est incompréhensible, les affirmations bancales y foisonnent, l’analyse du capitalisme et des rapports de domination qui y est faite montre bien que celui-ci est le dernier soucis des identitaires, les contresens historiques, tautologies, truismes péremptoires et sophismes de bas étages qu’on y trouve ressemblent tant à de l’auto-parodie que cette situation n’en finira pas d’être absurde.

« « L’abolition de l’esclavage » et les « décolonisations » n’ont pas démoli le racisme structurel et ses répercussions »
Le cercle des poètes disparus.

Chacun pourra juger par lui-même de la qualité d’analyse de l’existant mise en œuvre par les assaillants. A-t-il fallu se réunir à trente, en profitant d’un événement culturo-commercial racialiste national le même soir à Marseille (c’est peut être pour cela qu’on apercevra quelques figures médiatiques du néo-racialisme dans les rues de la ville), pour produire un texte d’une telle insignifiance ? Pour nous pondre avec force anachronisme que « le capitalisme se fonde sur le pillage, l’esclavage et le colonialisme » ? Le capitalisme aussi est racial, manquerait plus qu’il ait un rapport avec l’argent, le travail et l’Etat… On nous y parle d’un racisme structurel ancestral qui semble remonter d’avant la formation des Etats, contre-sens absolu, et on nous parle des privilèges des « pays » (!) cette fois, « occidentaux » et « impérialistes » bien sûr. Mais j’aimerais savoir quel « pays » (nom que l’on donne à un Etat pour faire croire qu’il ne forme qu’un avec sa population) n’est pas « impérialiste » pour reprendre le vocable de Francois Genoud, Vladimir Poutine et de nos assaillantes. Mais si nous sommes les représentants de l’impérialisme, alors qu’est-ce que ça doit être au quotidien, au boulot, au comico, au dodo… La sororité protège-t-elle contre toutes ces agressions du quotidien ? Les pizzas sont elles impérialistes ? Mais revenons-y, il y a donc des « pays » qui ne sont pas impérialistes ? Puisque le monde se sépare en deux, entre « Sud » et « Occident », et que vos tropismes et vos orientalismes semblent bien réglés, on peut supposer que vous parlez des Etats du « Sud », paradis terrestres. Peut être la République Islamique d’Iran d’Ahmadinedjad ? Ce personnage « sublime », ce « héros » (je cite le dernier chef d’œuvre d’extrême droite de Bouteldja à La Fabrique…). Quand on a trimé autant pour José Bové, ça doit dépayser de rêver à Castro ou Chavez. Des « privilèges [qui] demeurent à un niveau international »… On ne comprendra pas pourquoi il faudrait que reste impossible à penser l’oppression d’un président « racisé » sur un SDF « racisé » ou non aux USA. Et j’attends l’analyse pertinente de nos amis sur le racisme structurel à l’époque féodale ou dans les grottes de Lascaux.
Dans leur tract, on se rend compte qu’elles ont déjà décidé de qui serait présent à ce débat avant même qu’il n’existe, des « petits gauchistes blancs de classe moyenne ». J’aimerais avoir ce pouvoir, avant d’aller au boulot, de supprimer la présence de tout ceux qui m’emmerdent en remettant en question mes petites conceptions et mes petites cases idéologiques bien confortables. Mais c’est encore raté, ce soir, les « petits gauchistes blancs de classe moyenne » étaient de leur coté, sur le pas de la porte, au garde-à-vous. Tout cela pour finir par se faire traiter de « bras armé de la république laïcarde », ce qui quand on connaît les parcours répressifs et l’amour républicain qui caractérise les uns et les autres, fera doucement rigoler les plus stoïques.

On comprend rapidement qu’il ne s’agit pas du PIR, pas assez cons sans doute, mais de ses adeptes radicaux des milieux post-modernes décomposés qui se vivent actuellement comme l’arrière-garde volontariste et soumise de « l’anti-racisme politique », alors qu’ils ne sont que le pire produit du racisme et de la tradition inquisitoriale du stalinisme tardif à la française dont viennent la plupart de leurs maîtres à penser, cocorico. Mais pas de Guépéou sous la main pour faire taire l’opposition, pas de Bouteldja ou de socioflic pour écrire quelques lignes efficaces. Dans le discours, dans la pratique, rien n’est calé, tout est bancal. C’est presque la pitié qui gagne. Mais tout le monde, en fait, est plutôt mort de rire ou très énervé, parfois médusé. Alors que les livres, journaux, tracts présents à Mille Bâbord (d’un éclectisme absolu) sont jetés à terre avec force théâtralité, on est plusieurs à se dire qu’il vaut mieux ne pas réagir, laisser passer la crise d’adolescence avec stoïcisme, on rangera la salle à leur départ, bon gré mal gré, et nous commencerons la discussion tranquillement, comme prévu. Tout le monde dans la salle est soudé contre les assaillants, sans exception, et il n’y a rapidement plus vraiment de difference entre un « organisateur » et un « participant », ils auront au moins réussi à produire cela, de la solidarité, du lien. Chose assez rare de nos jours où la petite politique ne souffre plus beaucoup des coups de l’antipolitique. C’est pour ça que je suis venu, après tout. Le texte « jusqu’ici tout va bien ? » a fait écho, comme une alarme sous-marine lancée par des dauphins, conformément à son objectif. Mais les choses se compliquent rapidement avec l’arrivée de ces poissons charognards des abysses. Plus on va au fond, moins il y a d’oxygène. Notamment parce que les slogans sont insupportables, intolérables, étouffants. On s’y noie. Si l’on passe sur ceux qui sont involontairement drôles, de « pas l’histoire vous ne referez » (certainement un hommage à maître Yoda ou Maître Vergès, c’est au choix) à « on existe » (on a parfois l’impression de hipsters adolescents face à leurs parents, c’est assez bizarre), des choses graves commencent à être dites. Accusations de racisme, négationnisme (celle ci restera le grand mystère de la soirée, je pense qu’ils ne savent pas ce que cela veut dire – c’est une possibilité qui existe, aujourd’hui, dans nos milieux) et fascisme (évidemment…) sous forme de slogans décérébrés.

Et là c’en est trop. Le pompon est décroché lorsque celles-ci se mettent à scander en chœur « notre race existe »… C’est insupportable d’entendre ça, ici et maintenant, partout et toujours. D’un coté on nous dit que la condition de « racisé » n’est pas une condition volontaire mais subie dont on voudrait se libérer, que c’est l’Etat et les institutions qui racialisent, que les « races » sont « sociales » (et donc qu’elles n’existent pas), tout cela pour finir par dire, ce soir, « notre race existe » ! Je croyais qu’il s’agissait de lutter contre la « racisation », vous savez, ce mot que tout le monde utilise depuis six mois pour décrire un phénomène nommé racisme – excusez le barbarisme – qui n’existe probablement lui aussi que depuis six mois… Et voilà qu’on « racise » à tour de bras ! Et on se prétend anti-raciste, et on se permet de délivrer des brevets de racisme. Ce soir c’est au tour de Mille Bâbords et de toutes les personnes présentes ce soir là, toutes a minima agressées et gazées. On n’est pas à une contradiction gigantesque prés. Comme le dit bien le communiqué de quelques participants et organisateurs, on est jamais mieux « racisé.e.s » que par soi-même…
Dans un communiqué de la même médiocrité et aussi bien écrit et auto-centré que le précédent, les auteurs de ce raid, sous le pseudonyme « Pirketout » (en effet…), affirmeront que l’assemblée était composée d’hommes blancs cis-j’sais-pas-quoi. Pourtant cette fois-ci, elles avaient pu constater que c’était faux, de leurs propres yeux. Mais quand on décide une chose, on s’y tient. Voila des hommes, pour certains avec de fortes poitrines, voilà des blancs, pour certains avec de gigantesques mélanomes (ou bien est-ce autre chose ?). Il faudrait d’ailleurs rapidement que je fasse appel à un dermatologue, c’est inquiétant cette couleur sur ma peau, moi l’homme blanc cis-vinaigré. Et là je tombe des nues, je me regarde et je ne suis pas « blanc », et puis quand bien même, qu’est-ce que c’est que ce truc et depuis quand cela nous intéresse ? Depuis quand dissertons nous sur les couleurs des uns et des autres, depuis quand nos rapports sont ils régis par la culpabilisation de privilèges abstraits attribué selon des critères réactionnaires, des stigmates, toujours biologiques et jamais sociaux. La plupart des autres convives sont tout aussi difficiles à faire rentrer dans des catégories aussi idiotes qui ne rendent jamais justice à la complexité des origines et de leur entremêlement avec les choix des individus, je ne comprends pas. Mes origines sont complexes, elles sont le produit de métissages divers et je suis donc aujourd’hui exclu de toute possibilité de pureté « raciale ». Je ne suis qu’un bâtard de sang-mêlé. Même si je voulais faire exister les races, je ne pourrais pas crier « notre race existe » pour faire pleurer les « petits blancs » déconstruits de gauche qui ressentent des frissons exotiques à chaque fois qu’ils entendent un « racisé » jouer son bon rôle de « racisé » (comme au temps béni…). D’ailleurs des gens, considérés comme « racisé.e.s » (sans aucune assignation j’imagine…) seront appelés à « choisir leur camp » (celui de leur « race » on imagine) par des « petits blancs » du racialisme, ce qu’ils feront sans hésiter en effet, mais avec d’autres critères… Être contre le racialisme (et donc fondamentalement contre le racisme) transformerait-il toute forme vivante en synthèse biologique de l’homme blanc cis-mortadelle ? Ou bien on a remplacé l’insulte favorite des stals contre toute opposition (« fasciste ! »), et tous ceux qui ne sont pas d’accord sont des « hommes blancs cis cis cis » ? Et que dire de toutes les camarades et compagnonnes qui se sont défendues comme les autres contre ce minable remake raté de l’attaque de la diligence. Votre négation de l’existence de ces femmes et de ceux d’entre nous que votre idéologie voudrait séparer des autres en « racisé.e.s » est proportionnelle à votre soif de reconnaissance existentielle et identitaire, quitte à verser dans le sexisme et le racialisme crasse. Je ne comprenais pas pourquoi vous insistiez pour signaler « on existe » avec tant de ferveur, d’abord on s’en fout, il faut bien se l’avouer, et après tout, y a t-il quelqu’un sur cette planète qui n’existe pas ? N’existe-t-on qu’à travers le regard de l’autre, n’existe-t-on qu’à travers le regard de ceux que l’on considère comme raciste ? Mais maintenant je comprend, votre « on existe » ne servait que de pendant à « vous n’existez pas ». Nous ne savons pas ce qu’inclus votre « on », mais je doute que tous les « ons » de la planète ne soient prêts à vous prêter leur parole, à laquelle encore une fois vous vous arrogez le droit de vous substituer. C’est votre fond de commerce, mais vous ne parlez au fond pour personne, et d’ailleurs personne ne devrait parler pour personne. Cette substitution à LA « parole des opprimés » (si une telle chose existe…), qui suppose que les opprimés se réunissent régulièrement pour statuer est de l’idéologie de bac à sable. Le treizième sous-sol de la politique.
Surtout s’il s’agit en fait d’exister sur le dos des autres en adoptant les pires tactiques de la propagande stalinienne bien de chez nous, rumeurs, calomnies et bruits de chiottes. Et il n’y a pas d’autres mots pour vous qualifier aujourd’hui qu’idiots qui jouent avec des concepts qui les dépassent et qu’ils finiront par reprendre en pleine face lors du retour de boomerang social. La réaction paye toujours l’addition.

Votre obsession identitaire me dégoûte profondément, pas seulement parce que je suis anarchiste ou parce que comme Alexandre Marius Jacob, « je n’ai ni feu, ni lieu, ni âge, ni profession. Je suis vagabond et né à Partout, chef-lieu Nulle-Part, département de la Terre » (Souvenirs d’un révolté, 1905), mais aussi parce que le monde que contribuent à renforcer les identitaires est déjà le monde que nous combattons et qui se trouve sous nos yeux. Partout le pouvoir joue et s’appuie sur les problématiques identitaires pour distendre les liens de solidarité, renforcer les phénomènes de concurrence sous la formule assez classique du divide et impera. Croire subvertir l’existant en en reproduisant ses pires aspects est bien la preuve du niveau de décomposition généralisé qui gangrène ce milieu qui pourrait finir, à terme, par attirer tout ce qui pourra grouiller dans les thématiques brouillées de la sphère identitaire et conspirationniste. Et alors, il sera déjà trop tard.
Comment ne pas penser à l’extrême droite ? Avec ces gens totalement déconnectés des réalités du monde, constamment enfermés dans des logiques judiciaristes et morales de séparation, de rétorsion, de concurrence entre les pauvres, entre les mémoires, de ressentiment communautaire, de guerre civile et de séparation, dont l’activité politique consiste intégralement à faire exister des séparations, à faire exister la « race » et à chérir la cohabitation avec la bourgeoisie « racisée » élevée au rang de fétiche. « Notre race existe » ? Non, ça suffit, un camarade d’une organisation libertaire, pourtant plus tard dans la soirée apologue de la MAFED (société écran du PIR), ne supporte plus d’entendre de telles conneries, et il a bien raison. Le ton monte un peu, ça commence à durer trop longtemps… Plusieurs belligérantes se jettent sur lui et commencent à tenter de le tabasser à sept contre un, coups portés, habits déchirés. Un peu plus tard, un des organisateurs est directement visé, toujours à plusieurs contre un, par devant et derrière, coups de poing, arrachage de cheveux, plusieurs personnes viennent à sa rescousse, quelqu’un se fait alors frapper à coup de chaise au visage par derrière et par surprise. Une camarade, elle, se fait attaquer par plusieurs assaillantes dont une qui commence à l’étrangler des deux mains, elle réussit à se défendre mais se fait alors gazer dans la bouche et les yeux. La situation est surréaliste. Avez-vous déjà assisté à une scène pareille ces vingt dernières années ? Avez-vous déjà vu quelqu’un en étrangler un autre en hurlant « ne me touche pas ! » d’un air complètement fondu ? Vous êtes vous déjà fait taper dessus par des gens qui crient en même temps à l’agression ? De toute évidence ces personnes ont le sens du drame et de l’emphase, le cinéma hollywoodien leur a manifestement tapé sur les nerfs. Je suis frappé à la fois par leur ridicule et par leur rage non pasteurisée. Elles sont en transe, on dirait que c’est le jour le plus important de leur vie.
On était jusque là habitué avec les racialistes à un certain cynisme de rigueur, un bon aloi typique de la bourgeoisie universitaire, des classes supérieures. Une certaine élégance du parvenu cultivé et arrogant au port hautain, noblesse conceptuelle oblige. Ce soir on a pu découvrir la version « édentée » pour reprendre Bouteldja, pseudo-lumpen racialiste ou pitbulls sous crack de la racialisation, et quel bonheur… On a eu droit à plus de momies qu’au Louvre, et gratuitement.

Un camarade, salut à lui, est obligé de rester assis avec ses béquilles ostensibles (j’apprendrai plus tard qu’il a été grièvement blessé par une grenade explosive des flics lors d’une manif marseillaise), mais aussi incroyable que cela puisse paraître, il semble exister la volonté forte de lui lancer une table dessus. Heureusement l’intervention d’un autre camarade empêchera la soirée de devenir dramatique, et il faudra s’y mettre à plusieurs pour le protéger. A quelques exceptions prés, il semble que ceux qui ont été les plus visés étaient les plus « racisés », et parmi eux des organisateurs, était-ce un choix politique conscient et réfléchit ? S’agissait-il de punir les « traîtres à la race » ? Les « bounty » ou les révoltés du Bounty ? De quoi s’agit-il en fait ? Et qu’est-ce que c’est que ces manières ? Qui sont ces zombies du ressentiment, ces chemises « non-blanches » aux regards vides, ils font honte à ceux d’entre nous issus de l’immigration de première ou deuxième génération qui avons refusé dignement et lutté contre toute racialisation des débats (et donc aussi contre la culpabilité putassière de nombre de ceux qui se croient « blancs »), qui avons subi et lutté contre les ratonneurs des années 90, qui avons subi les brimades des racistes dés le plus jeune age, traités de « bougnoules », de « négros », de « nouaches » et de « youpins », qui avons refusé avec intransigeance l’usage même du mot « race » qui ne peut rien avoir à faire avec n’importe quelle forme d’émancipation. La « race » est une rupture nette avec toute possibilité révolutionnaire ou insurrectionnelle. Pour moi la liberté ne peut être gagnée qu’à travers l’abolition totale de toute identité figée, catégorie et essentialisations, la « race » étant probablement la pire des propositions disponibles dans l’éventail des catastrophes.

Je me fous de la liberté d’expression et des blablas humanistes contre la violence, et cela m’énerve déjà que certains en profitent pour jouer la carte citoyenneté de la liberté d’expression, ou pour chercher à défendre Escudero et sa clique de réacs (qui avaient été empêchés de parler à Lyon, ce à quoi je n’ai rien à reprocher, de plus une personne avec des positionnements publics en son nom était visée, pas un lieu éclectique en frappant dans le tas) en faisant croire que ces deux perturbations sont similaires. Je pense que les conflits doivent s’exprimer, de façon proportionnée et en se soumettant au préalable à une identification rigoureuse de l’ennemi, à qui je me fous que soit accordée la liberté d’expression, mais se tromper d’ennemi est une erreur décisive. Le jour où ces spécialistes de la radicalité apparente s’en prendront ainsi aux locaux de l’extrême droite plutôt qu’à ceux, auto-financés, des anti-autoritaires, la princesse Diana ressuscitera sur un air d’Elton John et tout le monde pourra faire des cacas politiques où il veut sans restriction.

Au final, les blessures seront légères et la détermination intacte. On se sent même assez fort après une telle démonstration de pathos et de faiblesse, on déplore cependant qu’en partant ils aient jugé judicieux d’en rajouter encore une couche en brisant la vitrine du local Mille Bâbord, qui ne faisait qu’accueillir cette discussion et qui va devoir régler plusieurs centaines d’euros… Mais si c’est ça l’opposition… Un camarade qui s’est pris un sale coup de poing américain dans la tempe a la peau dure, bien heureusement. Au moins les choses sont claires, on ne déboule pas dans une réunion avec un poing américain et des gazeuses pour differ des tracts ou pour s’expliquer, même durement. Je ne connais aucune de ces personnes, par définition aucune d’entre elles ne me connaît, ne sait pourquoi je me suis rendu à cette réunion, n’a amorcé la moindre compréhension de ce qui pousse la grande majorité des révolutionnaires d’aujourd’hui (et d’hier) à se méfier de ces tendances identitaires agressives au sein de l’extrême gauche, qui font leur retour sous de nouvelles formes, proportionnellement au sentiment diffus de crise identitaire, un « sentiment » implanté/martelé quotidiennement par le pouvoir, les médias, la kulture, les politiques, l’université et autres poubelles. Et pourtant comme premier contact, on me propose le coup de boule et la gazeuse, alors qu’il en soit ainsi. Cela prouve seulement que le texte d’appel avait raison d’appeler chacun à choisir au plus vite un coté du clivage. Je me lasse des semelles molles que j’entends presque tous les jours répéter que toutes ces histoires ne sont pas si graves, qui renvoient dos-à-dos les « deux camps » dans une distinction toute aristocratique qui ne sert qu’à couvrir la lâcheté ambiante qui consiste a toujours préférer garder ses amis et sa socialité que sa cohérence. Ne pas prendre parti pour ne pas être pris à partie, une tradition française. Le confort alternativiste à l’intérieur du monde (mais y a t il un extérieur ?) a son prix, et pourquoi faire la révolution contre ce monde (et son monde) quand on se plaît si bien dans la niche qu’on s’y est créé ?
Une chose est sûre, il va falloir sortir du silence si l’on se sent une quelconque responsabilité dans la continuité d’une certaine décence révolutionnaire et si l’on ne veut pas laisser isolés ceux qui doivent se retrouver à subir les raids racialisateurs, de la bibliothèque anarchiste La Discordia à Paris à Mille Bâbords ici aujourd’hui. Il faut que les voix s’élèvent par delà les querelles de pains au chocolat. Le soutien moral et financier ne peut être qu’une bonne chose. Mais c’est de prises de positions publiques et courageuses, en mots comme en actes, dont nos perspectives ont besoin maintenant pour survivre aux offensives post-modernes et contre-révolutionnaires.

Une autre chose fut parfaitement caricaturale sur laquelle je voudrais dire deux mots. A l’extérieur du local, un autre groupe d’opposants composé d’une quinzaine de « petits blancs » fragiles (puisqu’ils y tiennent) assez jeunes, sans doute « pro-féministes » (sans gluten) font spectateurs en non-mixité, certainement encore un nouvel apport de la boite à outil post-moderne. Ça doit être ça l’intersectionnalité ! On se demande ce qu’ils attendent là. Sont-ils ici dans une posture paternaliste, certainement « décoloniale », pour superviser l’action de leurs « racisés » élevés au grain dans un safe space ? Et puis voilà un nouveau concept, la cohabitation des non-mixités… Ce soir on a eu droit à la double non-mixité de race, « blancs » et « non-blancs » pour reprendre le vocabulaire moribond, on pourrait croire que les deux s’annulent. Mais c’est là que réside toute la magie racialiste. Ensemble, mais chacun de son coté, donc pas ensemble, bref chacun chez soi et tout le monde crie « on est chez nous » comme des beaufs. L’ethno-séparatisme, une découverte à la hauteur de l’époque ! Ce petit groupe sera interrogé par un compagnon sur ce qui est en train de se passer, mais ceux-ci n’ont pas d’avis, ils « s’en foutent » et n’ont strictement aucun argument pour défendre leur présence ce soir. Il faut croire qu’ils n’étaient là que pour faire nombre, la plupart embarqués par d’autres dans des conflits qu’en fait, ils ne comprennent pas je crois, voire pour certains dont ils n’avaient jamais entendu parler. C’est une façon d’envoyer au casse-pipe comme une autre… Mais le copinage est, à Marseille comme ailleurs, toujours supérieur aux questions de fond dans une époque troublée comme celle que nous vivons. Cela ne fera que rajouter au pathétique de ces assaillants.

Voila de quoi rêver pour les insomniaques. La « race » n’est elle pas faite de la matière dont sont faits les rêves ? On préférera entretenir la mémoire des pirates de l’edelweiss et des révoltes et mutineries anti-racialistes d’esclaves qui ont agité les siècles derniers, on relira peut être le plaidoyer de John Brown, les écrits magnifiques de George Jackson et son refus du racialisme, les mémoires de James Carr, les écrits antiracialistes et anticolonialistes de Frantz Fanon, la lutte de Lucy Parsons contre la séparation des exploités en esclaves, affranchis et « libres », etc. Mais non, ici, on préférera toujours se souvenir d’un Malcolm X, leader racialiste et séparatiste de la Nation of Islam. Il faut parfois rappeler des évidences dans ce marasme de confusions. Ce soir, à la gauche de Soral et Dieudonné, j’appelle la bande à décompos tendance staliniens de souche…

Pour finir, les assaillants ont exigé la libération de George Ibrahim Abdallah, mais voilà… on a promis qu’on passerait quelques coups de fils au Mossad, qu’on pouvait rien faire de plus. On leur aurait bien demandé en échange de libérer les athées incarcérés à travers le monde, et en fait, de détruire toutes les prisons, mais tabernacle, nous avons une réflexion sur qui est qui, qui peut quoi, sur le fait qu’on ne peut être tenu pour responsable de ce que l’on n’aurait pas pu empêcher, et donc, que tant qu’il n’y aura pas de machine à remonter le temps (ou la connerie) il n’existera pas de responsabilités collectives qui traversent les ères glaciaires. Le complotisme, les réductionnismes idéologiques en général et identitaires en particulier, forment une spirale dans laquelle il vaut mieux éviter de se télescoper, sous peine de sombrer à mille tribord.

A bas la république, a bas le racialisme !
Self-défense contre leur main d’œuvre.

Le 2 novembre 2016,
Zabriskie Point.
zabriskiepoint(@)bastardi.net

Le texte mis en page au format PDF

Communiqué de Mille Bâbords suite à l’attaque de la réunion du 28 octobre dans son local

 

Vendredi 28 octobre 2016 avait lieu à Mille Bâbords un débat à partir du texte « Jusqu’ici tout va bien » dans le cadre d’une soirée intitulée « S’opposer au racialisme : discussion ». Dès le départ de la soirée, un groupe de personnes a fait violemment irruption dans le local dans le but d’empêcher le débat, en hurlant notamment « La discussion n’aura pas lieu ». Voir le tract laissé sur place. Résultats : livres et revues piétinés, affiches arrachées, tables renversées, coups et menaces, utilisation de gazeuse, vitrine brisée volontairement…

Depuis 16 ans que Mille Bâbords existe et que des débats (très) contradictoires s’y déroulent, c’est la première fois qu’une attaque physique se substitue à l’échange d’arguments même vifs. Indépendamment de la question de fond, les méthodes mises en œuvre sont inacceptables.

Quelle que soit la discussion, la porte reste ouverte dans le respect des personnes et des objectifs mentionnés dans la charte : « Le champ que Mille Bâbords se propose de couvrir est celui de toutes les pensées et mouvements engagés dans une critique et une lutte contre les différentesformes d’exploitation, d’oppression, d’injustice, d’aliénation physique et morale. »

Dans ce cadre, et en accord avec la multiplicité des positionnements politiques des membres de l’équipe de Mille Bâbords, l’association se refuse à s’inscrire dans un courant politique particulier. Elle continuera à accueillir des débats et événements en adéquation avec sa charte.

Les personnes qui se reconnaissent dans le projet de Mille Bâbords peuvent manifester leur solidarité morale et/ou financière. Nous ne solliciterons pas notre assurance – les dégâts s’élevant à plusieurs centaines d’euros – qui exigerait un dépôt de plainte auquel nous nous refusons évidemment.

L’équipe de Mille Bâbords, Marseille le 30 octobre 2016.

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De la gauche (et son extrême) du capital
comme foyers de recomposition du sous-fascisme

Afin de bien saisir ce à quoi nous avons affaire en face de l’extrême-droite (organique et non organique), il est donc nécessaire de ne pas fétichiser ce phénomène en l’enfermant, notamment, dans les schémas préconçus hérités de périodes révolues. Dans cette perspective, regarder ce qui se passe à la gauche et à l’extrême-gauche du capital, notamment sur le terrain des luttes « antisioniste », « antiraciste » et « antifasciste », est lourd d’enseignements. On peut ainsi y observer certaines des répercussions aussi grotesques que catastrophiques de la décomposition du mouvement ouvrier et mesurer combien la restructuration identitaire de la société submerge les acteurs et les discours. En effet, des sentinelles groupusculaires sous-fascistes sont parvenues à capitaliser sur les écueils, ou les nouveaux traits décomplexés, de la gauche et de l’extrême-gauche (confusion théorique, compromission politique, clientélisme, discrédit avéré au sein du prolétariat). C’est ainsi que la nébuleuse islamiste des Frères musulmans, pourtant en perte de vitesse (après qu’elle ait efficacement contribué, durant les années 1990-2000, au retour du religieux dans la société, encouragée à cette fin par les pouvoirs publics), peut encore aujourd’hui compter sur les partis de gauche, leur milieu associatif et leurs syndicats pour lui servir de vecteurs d’influence privilégiés.

Dans cette configuration, il arrive que des acteurs de la « gauche radicale » fricotent avec… L’extrême-droite !… Et nous pesons nos mots. Une tendance à l’œuvre depuis au moins le début des années 2000 se révèle petit à petit au grand jour : une partie de ce milieu militant a été gangrénée par la peste islamiste, notamment sous l’influence des réseaux français de la Confrérie des Frères musulmans, avec l’aide, notamment, de la section française du Socialist Workers Party, organisée dans le NPA. Le résultat : des meetings qui s’enchainent regroupant l’AFApb (Action Anti Fasciste Paris Banlieue), CAPAB (Coordination Antifasciste Paris Banlieue), Le réseau (VISA) Vigilance Initiative Syndicale Antifasciste, le NPA, ATTAC, des sections syndicales de SUD, des encartés à Europe Écologie les Verts, des membres du PCF, du Front de Gauche, aux côtés du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), des Indigènes de la République, de l’Union des Organisations Islamiques de France, et de Participation et Spiritualité Musulmane (PSM).

Participation et Spiritualité Musulmane est la branche française du mouvement réactionnaire et obscurantiste marocain Al Adl Wal Ihsane (« Justice et Bienfaisance »). Cette organisation islamiste fondée en 1973 a assassiné des militants d’extrême-gauche dans les années 1990 et a tenu à défiler aux côtés de l’extrême-droite catholique à la « manif pour tous » en 2013 tout comme elle a sympathisé avec l’Alliance Vita, l’un des principaux lobbies anti-avortement en France.

Le Parti des Indigènes de la République a régulièrement déchainé le spectacle des polémiques depuis sa fondation en 2005. Ce groupe a beau avoir essuyé les critiques de nombreux politiciens et journalistes, ce qui a d’ailleurs grandement participé à sa publicité, il n’en demeure pas moins un incubateur de virulence sous-fasciste. Et cela à tel point que ce Produit de l’Imbécilité Réactionnaire s’adonne à redresser au moins deux piliers idéologiques de l’extrême-droite – l’antisémitisme et le racialisme – avec une morgue à faire pâlir les lepénistes endurcis.

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« Au-dessus de moi, il y a les profiteurs blancs. Le peuple blanc propriétaire de la France : prolétaires, fonctionnaires, classes moyennes » Bouteldja aime Genet, collaborationniste s’étant réjoui de la victoire d’Hitler: « Il y a comme une esthétique dans cette indifférence à Hitler. Elle est vision. Fallait-il être poète pour atteindre cette grâce ? » « Quant à nous, l’antisionisme est notre terre d’asile. Sous son haut patronage, nous résistons à l’intégration par l’antisémitisme tout en poursuivant le combat pour la libération des damnés de la Terre. » « l’Indigène arrogant» Ahmadinejad niant l’existence d’homosexuels en Iran : « Il y a des gens qui restent fascinés longtemps devant une œuvre d’art. Là ça m’a fait pareil. Ahmadinejad, mon héros ». « J’appartiens à ma famille, à mon clan, à ma race, à l’Algérie, à l’Islam ». « Le mâle indigène défendra ses intérêts d’homme. Sa résistance sera implacable : « Nous ne sommes pas des pédés ! » « Le féminisme fait partie des phénomènes européens exportés » « Il faudra deviner dans la virilité testostéronée du mâle indigène, la part qui résiste à la domination blanche » «Les hommes, ces héros, les femmes ces Pénélopes loyales ». « Non, nos hommes ne sont pas des pédés ! » Nous disent-elles. La boucle est bouclée ». « Qui est cet être humain (…) qui dérobe corps et chevelure aux regards concupiscents ». « Le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu ». « Jusqu’au début des années 1980, sous les cieux protecteurs de la République française, le sionisme se portait comme un charme et coulait des jours heureux. Il se baladait dans les boulevards ». Houria Bouteldja

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« Il y a dix ans, dans la même réunion qu’aujourd’hui, si on avait dit ” blanc ”, les gens auraient cassé le mobilier. Aujourd’hui, grâce aux Indigènes de la République, grâce à Houria, on peut dire ”les blancs”.  »

Eric Hazan, éditeur à La Fabrique

On ne peut malheureusement pas encore donner tort à l’éditeur classé à l’extrême gauche du dernier pamphlet explicitement antisémite d’Houria Bouteldja Les Blancs, les juifs et nous, qui n’a pas suscité de réaction à la hauteur de son caractère ignoble. Les catégories et le vocabulaire de l’idéologie racialisatrice, repris depuis quelques temps dans les organisations et milieux politiques qui vont de l‘extrême gauche jusqu’aux libertaires, sont en train de devenir la norme et d’instaurer une hégémonie. Ce vocabulaire s’est imposé insidieusement, sans être ni discuté ni argumenté. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui sont dans l’incapacité de soutenir politiquement ces positions intenables, à part à coup d’affirmations tautologiques et de fausses évidences. Un glissement sémantique a déjà largement opéré : les termes de « race », « blancs », « non-blancs », « racisés », « racialisation », « décolonial » sont devenus du jour au lendemain des catégories d’analyse jugées pertinentes, nécessaires, et sont même promus comme instruments d’une perspective d’émancipation, là où nous y voyons une faillite catastrophique.

Dans une époque de crise généralisée propice à la confusion, dans laquelle prospèrent des courants contre-révolutionnaires, menaçants voire meurtriers comme les rouges-bruns, les boutiquiers racistes Soral et Dieudonné ou différentes variantes de l’islam politique, certains ne trouvent donc rien de mieux à faire que de ressusciter la théorie des races en réhabilitant les assignations culturelles, sociales et religieuses dans la droite ligne de l’ethno-différentialisme de la nouvelle droite. Le retournement est allé au point que le simple questionnement de l’idéologie racialiste devient impossible, tant dans les réunions publiques que sur les sites internet des milieux militants, qui opèrent à cet endroit une véritable censure. L’ensemble prospère et tient notamment par un chantage à la culpabilité que manient très bien les tenants de cette idéologie. Ironiquement, aujourd’hui, refuser les termes de « race » ou « d’islamophobie » expose à l’infamante accusation de racisme, visant à étouffer ainsi toute possibilité de débat, de critiques et de refus. Certains anarchistes en sont rendus à proscrire le slogan « ni dieu ni maître » sous prétexte d’« islamophobie » et certains marxistes pensent que pour être antiraciste il est urgent d’ajouter la « race » à la classe. De fait le terme de « race » qui était jusqu’à peu l’apanage de l’extrême droite se retrouve aujourd’hui à toutes les sauces. La promotion des identités, le communautarisme culturel ou religieux n’ont jamais eu d’autres fonctions que de maintenir la paix sociale.

Le clivage à l’œuvre autour de ces questions se doit donc d’être clarifié et travaillé de manière réfléchie. À plus forte raison dans la situation actuelle, le racialisme ne peut mener qu’à la guerre de tous contre tous. Cette offensive politique est lourde de conséquence pour tous, et d’un point de vue révolutionnaire c’est un point de rupture. Où en serons nous dans quelque temps si elle s’avérait victorieuse ? Tôt ou tard, il va bien falloir choisir son camp et le plus tôt sera le mieux.

Été 2016

Assemblée en mixité révolutionnaire et non-mixité de classe

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Alliance entre le PRCF d’Annie Lacroix-Riz et de la négationniste Skandrani qui faisait partie du « Dieudobus » à l’occasion de la « Liste Antisioniste » de Dieudonné durant les élections européennes de 2009.

La plupart des militants et des intellectuels de gauche ou d’extrême gauche considèrent que l’antisémitisme serait un fléau en voie de disparition. Alors pourquoi diable s’intéresser à « l’antisémitisme de gauche » ?

Pourtant, cet antisémitisme DE gauche, et pas simplement A gauche, existe depuis près de deux siècles. Il a pris différentes formes dont il faudrait à la fois retracer en détail l’histoire au sein du mouvement ouvrier, mais aussi souligner les continuités et les discontinuités jusqu’à l’antisémitisme mondialisé actuel.

L’antisémitisme planétaire, qui sévit aujourd’hui dans la grande communion émotionnelle et politique du cyberespace, d’Internet, fédère toutes les formes d’antisémitisme, du vieil antijudaïsme religieux chrétien et musulman jusqu’à l’antisémitisme racial, social, nationaliste, anticapitaliste et anti-impérialiste. Ces convergences permettent à des groupes et à des individus très différents
politiquement, voire aux opinions totalement opposées, de communier dans la même haine (assumée ou pas, peu nous importe) : celle du Juif (ou d’Israël, ce qui d’un point de vue symbolique revient au même)…

Sans une telle vision d’ensemble de l’antisémitisme, et plus particulièrement de l’antisémitisme de gauche qui nous occupe aujourd’hui, il est impossible de comprendre :

– la portée de l’assassinat d’Ilan Halimi (délibérément réduit à un fait divers par la gauche et l’extrême gauche en 2006),

– la portée des meurtres commis par Merah, Nemmouche ou Coulibaly en 2015 (à propos desquels la gauche et l’extrême gauche ont surtout botté en touche et parlé des risques d’augmentation de…. « l’islamophobie »),

– mais aussi il est impossible de saisir le sens des alliances – a priori contre nature – entre l’extrême droite islamiste, les Identitaires de gauche comme le PIR, la mouvance autour du politicien raciste et fasciste Dieudonné et l’extrême gauche qui se dit « antisioniste ».

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« Islamophobie », le terme a envahi le discours politique. Sa datation a été l’occasion d’une belle polémique. Observatrice attentive des dynamiques religieuses actuelles, Caroline Fourest avait cru qu’il était apparu fin années 70 / début années 80. En fait, il avait été forgé au tout début du XXe siècle. Cette erreur de datation, les islamobaratineurs n’ont pas manqué d’en faire des gorges chaudes. Fouillant les archives (plusieurs sont universitaires et donc payés pour ça), ils ont en effet fini par découvrir que c’est vers 1910 qu’un certain Alain Quellien avait forgé ce néologisme (1). Ensuite, le terme a été repris vers 1912 par d’autres auteurs, il aurait circulé quelque peu jusqu’au milieu des années 1920, avant semble-t-il, de disparaître totalement de la circulation.

Dans les années 1980, quand C. Fourest l’observe, ce n’est donc pas « d’apparition » qu’elle aurait du parler mais de « réapparition ». Donnons sur ce point toute la raison aux islamobaratineurs et rendons-leur grâce de nous avoir fait découvrir Quellien dont la lecture est bien intéressante : elle montre toute la perversité du concept d’islamophobie.

La personnalité même du fondateur du concept d’islamophobie est finalement, bien embarrassante pour ceux qui l’on exhumé. Aussi, le présentent-ils tantôt comme membre d’une sorte d’amicale d’« administrateurs-ethnologues » (2) – amusant concept qui sent le bricolage – tantôt comme un « orientaliste français spécialiste de l’islam ouest-africain » (3). « Ah, qu’en termes galants ces choses là sont dites » se serait écrié Molière !

Quellien, et on comprend tout de suite ce qui gêne les enfumeurs, était en réalité un cadre supérieur du Ministère des colonies, en lien avec l’officier « qui dirige avec compétence et distinction, le service des informations islamiques au Ministère des colonies » (4). Foin donc « d’administrateur-ethnologue » ou de sympathique « orientaliste », Quellien est un Attaché du ministère des colonies qui fait son travail : conseiller la meilleure stratégie de colonisation possible. C’est bien là tout l’objectif de son ouvrage « La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française » (5).

C’est dans cet objectif, qu’après une réflexion bien nourrie et mûrie, il crée le concept « d’islamophobie », une « islamophobie » que Quellien pourfend avec force dans tout un long chapitre.

Qu’un fonctionnaire totalement dévoué à la cause de la colonisation en arrive à créer le terme d’islamophobie dans le but de dénoncer les islamophobes avec beaucoup de vigueur, paraît, à première vue étonnant. En fait, c’est une conséquence logique de sa position raciste et de son soutien à la colonisation.

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La surenchère pro-obscurantiste des sociologues de gôche

Non seulement certains sociologues partisans de la thèse de l’islamophobie présentent de façon biaisée, voire sous un jour favorable comme nous l’avons vu, les comportements et les initiatives réactionnaires d’une petite minorité de musulmans dans l’espace public, mais en plus ils vont jusqu’à devancer les revendications des plus rétrogrades d’entre eux.

C’est ainsi que le sociologue Ahe Sander écrit : « Les Suédois doivent se rendre compte que la Suède va accueillir un nombre croissant d’individus et de groupes que l’on ne pourra pas fondre dans le creuset suédois, et dont les musulmans et les groupes islamiques offrent d’excellents exemples ; toute tentative de les assimiler par la force, de les couler dans le moule traditionnel suédois sera contre-productif car cela ne fera que les pousser à s’agréger plus fortement autour de leur religion et de leur ethnicité, ce qui – du point de vue des artisans de la forge nationale suédoise – aggravera encore le problème (4) . »

L’auteur reproche à juste titre l’intégration forcée que son Etat impose aux migrants, mais en même temps il ne comprend pas que « l’islam » n’est pas un bloc monolithique et qu’il est divisé en de nombreuses écoles de pensée. Il devrait pourtant savoir que les théologiens, notamment sunnites, n’ont jusqu’ici pas encore défini de façon précise le statut des minorités musulmanes en Europe, comme le reconnaît le cheikh Badawi, fondateur du Muslim College (5) . Face à un flou certain, plutôt bienvenu d’un point de vue athée, ce n’est pas aux sociologues dits « non musulmans » de rajouter encore une couche d’obscurantisme au nom de la « tolérance ». Dans son article, Ahe Sander prend la peine de nous décrire en détail les opinions les plus réactionnaires, anti-laïques, des musulmans qu’il a rencontrés en Suède comme si ces opinions pouvaient représenter celles de tous les « musulmans » vivant dans son pays !

Selon lui, on devrait laisser les « dirigeants » les plus conservateurs des communautés musulmanes entretenir leurs propres « traditions collectives », comme si ces « traditions » ne menaçaient pas les libertés individuelles des citoyens musulmans qui vivent en Suède ! Et c’est ce qu’il appelle un « juste équilibre entre l’équité et la liberté » !

Face à des « communautés » imaginaires dont les représentants auto-proclamés veulent imposer une loi « traditionnelle » à leur groupe culturel et/ou religieux, nous ne pouvons détourner pudiquement les yeux et oublier la nécessité de défendre les droits démocratiques pour tous les travailleurs… y compris pour les musulmans.

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Nous sommes contre le travail

Parce que nous sommes contre un système qui repose sur l’exploitation de tout et de tou-te-s.
Parce que les administrateurs de ce monde transforment l’ensemble du vivant en marchandises sur toute de la planète.
Parce que cette société n’a d’autres choix à nous proposer que la mise au travail, quelques miettes pour survivre ou l’enfermement pour les indésirables et les récalcitrant-e-s.
Parce que le travail c’est vendre son temps, ses énergies, son corps et son esprit à des patrons, à des chefs, à des machines.
Parce que le capitalisme et l’Etat prétendent avoir la main mise sur tous les aspects de notre vie et nous dé-possèdent de plus en plus de toute autonomie et même de nos rêves de quelque chose de profondément autre.
Parce que ce système de production effrénée ne laisse pas d’en-dehors où chacun-e pourrait décider librement de ses activités.
Parce que Papa Etat ne garantit des droits qu’au prix de notre liberté ; c’est le même qui lâche ses chiens de garde dans la rue, crée et militarise les frontières et fait la guerre aux quatre coins du monde.
Parce que les restructurations – qu’ils appellent « crises» – signifient le durcissement de la misère, du cannibalisme social, des techniques et des technologies de contrôle.
Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, nous sommes non seulement contre le travail mais surtout contre le monde qui en fait un pilier et un horizon indépassable.
Si nous ne voulons pas aménager la longueur de nos chaînes mais bel et bien les détruire, il n’y a ni négociation ni dialogue possible avec le pouvoir quel qu’il soit.
Il s’agit donc de mener cette lutte au-delà des limites qu’essaient de nous imposer tous ceux qui ont intérêt à ce qu’elle étouffe dans les cadres existants – dont font partie les politiciens et les co-gestionnaires de tous ordres.

 

extrait du tract Nous sommes contre le travail

La fable de la serveuse, du cadre et du pauvre petit patron

Un cadre, salarié d’un grand groupe français de l’énergie, est assez préoccupé ces temps derniers.

En effet, comprenez-le, le pauvre homme. Ce cadre surmené a commandé la pause de 200.000€ de fenêtres et de véranda et il ne sait toujours pas quand les travaux seront terminés. Vous imaginez un peu le niveau de stress dans lequel il est.

Là y’a un entrepreneur qui vient lui poser, ses fenêtres. Enfin pas lui. Ses six employés. Car il faut être six pour en porter une seule, fenêtre. Il faut dire que ce cadre voit les choses en grand. Et puis il est « écoresponsable  » ce cadre, voyez-vous. La véranda servira aussi à chauffer la maison de 480 mètres carrés.  Pour le reste, il le fera passer en crédit d’impôt. Il est écolo et bien informé, ce cadre.

Dans l’absolu, cela ne sert pas à grand chose un cadre.  Un cadre ne produit rien. Mais au sein d’une économie de marché, un cadre est indispensable. Indispensable pour le capitalisme car payé pour optimiser le vol de plus-value, c’est-à-dire pour faire travailler mieux et plus vite les employés, pour leur voler un maximum de temps de travail, à savoir cette grosse partie du temps travaillé qui n’est pas rendue en salaire mais gardée. 

Tout le monde sera d’accord pour concéder que ces 200.000€ de fenêtres ne profitent aucunement à la société. Ils sont là uniquement pour le privilège d’un cadre qui bénéficie du vol de 200.000€ de travail productif effectué par les ouvriers et les employés de ce grand groupe. 

Car voyez-vous, la classe possédante, la bourgeoisie, la rente ne pourraient pas exercer seules leur dictature politique et économique. Une partie du magot, cette masse de travail volée aux travailleurs, est réservée aux cadres surmenés et aux  » pauvres petits patrons ».

D’un strict point de vue économique, de création pure de richesse, employer un garçon de piscine ne crée strictement aucune richesse.

La bourgeoisie française ne crée pas seulement des esclaves salariés, elle se crée des larbins.  Et comme elle n’en a jamais assez, elle se fait voter des lois sur mesure, y compris celle qui permet aux rentiers de s’offrir les services de l’entretien de leur piscine. Car l’Etat est son Etat. 

Sous Sarkozy, l’assiette des cadeaux fiscaux se basait sur 18.000€ + 3% des revenus, ramenés à 10.000€ sous Hollande en début de mandat. Cela signifie que pour les nantis, il est possible de déduire 50% de cette base de ses impôts et ainsi, finalement, se faire offrir des gens de maison par l’Etat, c’est-à-dire par le vol du travail productif des plus nombreux, le prolétariat. 

Si notre cadre est surmené et stressé, notre entrepreneur de fenêtres, lui, est bien malheureux.

Du soir au matin, il pleurniche contre RSI, l’organisme collectant les cotisations sociales. Il râle, il râle tout le temps. Mais ce qu’il ne dit pas, ce pauvre petit patron, c’est qu’il se verse 4800€ par mois.

Il trouve ça peu compte tenu du « temps passé  » et de la « prise de risque ». Mais il ne se demande pas si une serveuse enchaînant un service de 14 heures est payée en rapport du « temps passé « . Il ne veut pas admettre que les vrais risques, ce sont ses propres employés qui les prennent en montant tous les jours sur les toits. Car ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il ne monte jamais sur les toits, lui. Il ne sait rien faire de ses dix doigts en vérité. Il l’a héritée de son père, sa boite.

 Ce qu’il ne dit pas, ce pauvre petit patron, c’est qu’il s’est acheté un 4×4 « avec la boite « . Il l’utilise le week end avec « l’essence de la boite « . Ce qu’il ne dit pas non plus, c’est que de temps en temps, il prend des chantiers au black. Parfois il fait 5000€ dans un week end. Au black.  Et son sport favori consiste à « faire passer des factures avec la boite « . Partout où il va, il demande  » vous pouvez me faire une facture? « . Et ce qu’il ne dit pas aussi, c’est que s’il y a des difficultés avec « sa boite « , et bien il sera peut être le premier à ne « plus se verser de salaire  » mais en tout cas, il sera quoiqu’il arrive le dernier à en partir.

En réalité, ce pauvre petit patron ne gagne pas seulement 4800€ par mois. Il gagne bien d’avantage. Car en payant ses 6 employés 1400€ par mois sauf le chef de chantier qui lui est à 1800€, et bien même une fois les « charges payées », il reste beaucoup, beaucoup d’argent.

Or le problème, c’est qu’il a des concurrents. S’il veut continuer à mener le même train de vie ( 80% des travailleurs français sont à moins de 2200€ ) et bien il faut adapter l’efficacité de « sa boite » . Et le plus formidable, c’est que la compta, qui est faite pour les patrons, qui est faite pour la classe possédante, intègre la gourmandise infinie du Capital qui est celle de devoir renouveler l’appareil productif (les machines, les équipements, le 4×4,…) au but de réaliser et réaliser encore d’avantage de profit. Et puis pour faire sa compta, son expert est compréhensif. En faisant valdinguer certains chiffres de certaines colonnes, ça fait baisser le bénéfice. 

Voilà pourquoi les investissements sur un exercice comptable, sont déduits des impôts. Formidable pour notre pauvre petit patron. Il a gagné plein d’argent ( il a volé légalement et illégalement une masse énorme de travail à ses employés ) et va donc se faire construire juste à côté du premier, un second bâtiment, des stocks encore plus imposants que les premiers. Toujours à 4800€ Toujours à bramer tous les jours après RSI, quelle plaie.

Mais imaginons que sa boite soit vendable. Et bien notre pauvre petit patron, à 50 ans, il revend sa boite 800.000€. Et là, on comprend que ce pauvre petit patron, tout le temps à chialer, il gagnait bien d’avantage en réalité, que 4800€

 Il gagnait bien d’avantage que tous les avantages qu’il volait à la société. Il gagnait en plus la réalisation de la Valeur de sa boite. Réaliser de la Valeur, voilà le seul but du capitalisme! 

Et c’est quand on fait la somme de tout cela, quand on réfléchit un peu à l’ampleur de tous ces vols cumulés… Quand on se rend compte de l’ampleur des montants, c’est-à-dire du temps de travail, du temps d’existence, qu’il vole à ses employés, à tous les employés, à tous les ouvriers, on commence à lever le voile sur cette arnaque gigantesque!

Comme le cadre surmené, ce pauvre petit patron est un parasite. Il se signale d’ailleurs tous les jours en pestant après « les charges « , c’est même à ça qu’on les reconnaît.  

Sans oublier l’embauche de son fils ou de sa fille comme secrétaire en emploi semi-fictif et le dernier voyage à Rio de février, la cuisine, le billard, le frigo américains, le mas provençal dans le Lubéron, le lot de trois apparts dont deux taudis qu’il loue à des étudiants, le VTT à 6000€ qui a fait deux sorties, l’assurance vie chez TaXa assurances, les diverses collections entassées au sous-sol et la mini cooper S de madame. Rouge avec le drapeau anglais.

Tant qu’on comparera nos miettes salariales à un salaire annoncé à 4800€, on se fera avoir!

La différence entre les deux existences ne se compte pas en euros!

Il n’y a pas une inégalité de 3500€ entre ces deux salaires! Il y a une inégalité qui n’est pas quantifiable tant elle est énorme! 

Jugez plutôt. Pour un français sur quatre, en tout cas si l’on en croit une enquête récente, ne reste à la fin du mois, une fois que tous les postes obligatoires du fameux «budget » sont couverts, que moins de 10€ 

Or celui à 4800€ là, celui du dessus, qui en réalité, on l’a vu, gagne bien d’avantage, avec ce qu’il triche, avec ce qu’il vole, magouille, investit et récupère comme valeur. Et bien il est propriétaire de sa villa, lui! Son budget logement, lui, c’est zéro!

Celui à qui il reste 10€, il loue.


D’un côté 10€ de loisirs, de l’autre des milliers non pas d’euros mais d’ordres légaux d’oppressions, d’obligations presque immanentes à pouvoir jouir de ses privilèges, en vertu de la Loi, du Marché, de l’Ordre, de l’Economie.

Ces milliers d’euros, c’est une capacité à se faire servir, tous les jours, à jouir pleinement des oppressions légales qui consistent à devoir obéir quoiqu’il arrive, sous peine d’aller en prison, aux Lois du marché et de la propriété.

Le pauvre petit patron qui entrera dans le bar de la serveuse et qui « commandera » son verre en étant d’un rare mépris, aura toutes les lois du marché avec lui. La serveuse n’a pas le droit de lui cracher à la gueule. C’est la loi. Elle doit obéir, sourire et servir le verre. C’est la Loi du marché qui veut ça, on ne peut rien y faire. C’est comme ça. Cela existe car c’est la loi.


Cette serveuse a 10€ de loisirs par mois. Elle ne sort jamais de chez elle, sauf pour aller bosser. Elle ne part jamais en week end. Elle ne part jamais en vacances. Elle fait ce boulot « en attendant de trouver mieux « . Il n’y a pas d’existence. Où est la vie là dedans? Toute une vie à attendre de trouver mieux. Cette vie, elle n’est même pas comparable puisqu’elle est directement liée à celle que l’on subit, celle du pauvre petit patron, celle du cadre surmené, celle de ces quelques millions de parasites qui s’ajoutent au parasitisme des rentiers. 

Il n’est pas possible de comparer le salaire d’un exploiteur avec celui d’un exploité tout simplement parce que le salaire de l’exploité n’existe que parce que ce dernier est volé de son travail, le montant du salaire étant la matérialisation légale et mathématique du vol de ce temps de travail, de ce mois entier de travail.


C’est à partir du moment où les 1300€ sont engloutis par tous les rentiers en place, que l’on peut «officiellement » déclarer cette serveuse en situation d’esclavage salarial. Ces 1300€ sont donnés pour être immédiatement repris, avec d’autre choix ou presque, que celui d’entamer un autre mois de travail.

La différence de travail non rétribuée en salaire sert à créer la richesse, sous forme d’argent, qui permet de distribuer l’organisation de la société bourgeoise entre l’existence de ceux qui n’ont pas d’argent et celle de ceux qui possèdent l’argent ou maîtrisent la capacité à en créer. 

La capacité à acheter du privilège, du service, du servage, du déplacement, du « bien être » n’est pas quantifiable. Elle existe et elle doit être abattue.

La vie de cette serveuse à 1300€  – qui est obligée d’engager du travail la totalité de son mois pour obtenir à la fin 10€ de loisirs – n’est pas à 3500 minuscules euros en dessous du pauvre petit patron à – soit disant –  4800€.

Il y a un monde. Il y a une vie de foutue, il y a une mort psychique, il y a une vie volée qui les sépare.

Des millions de vies volées. Par un système marchand, par le salariat.

 

Les Enragé-e-s 

 

 

 

 

Heureusement, les chasseurs de Pokémon attrapent aussi les réactionnaires

   Est-il possible de parler de ce dont tout le monde parle sans en parler comme tout le monde?

 

  C’est en tout cas un exercice auquel on pourrait se livrer si l’on entendait se jeter sciemment dans le piège d’une campagne de publicité planétaire à laquelle il aura été difficile d’échapper.
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    Ainsi, au but d’en déjouer l’embuscade, il sera sans doute salutaire de prendre le parti de s’en extraire… d’entrée de jeu.
   Ce n’est donc pas de  » réalité augmentée  » que nous vous parlerons dans ce billet mais de concurrence de réalités et plus précisément, de concurrence de Valeur au sein d’une société de marché.

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  Dans cette optique, nous tenterons de comprendre pourquoi ce jeu a-t-il pu soulever une telle vague de critiques enflammées de la part de réactionnaires qui, par ailleurs philosophiquement chahutés par la période, voient débarquer de nulle part une nouvelle économie ludique installant massivement dans le réel et en l’espace d’une journée à peine, sa propre société autonome, et ça, passez-nous l’expression, c’est un peu fort de café!

«  C’est un peu fort de café. »

 Un monde cohérent semblant se substituer à celui auquel ils essayent péniblement de croire, cette fois, croyez-le si vous le voulez et pardon de nous exprimer de la sorte mais voyez-vous, la coupe est pleine!

«  La coupe est pleine. »

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Pour un réactionnaire, cela en est trop. Ajouté aux modifications rapides qu’a connues le capitalisme et qu’il ne veut toujours pas se résoudre à admettre vraiment, voir arriver ce jeu dans le réel le plonge, on va le voir, dans un doute profond. Entendez-bien cela.

Ce jeu lui prouve de façon indiscutable, notez bien qu’admettre publiquement ce fait lui est quasiment inconcevable, que la stupidité vindicative qu’il entrevoit dans cette chasse aux Pokémon fait apparaître grossièrement en une seule journée celle qu’il ne peut se résoudre à voir dans le système de valeurs qui le tient à l’état de zombie après toutes les années qu’il y a investies en pure perte. Et ça, franchement, c’est le signe qu’il y’a une couille dans le potage.

« Le signe qu’il y a une couille dans le potage. »

Car lui, ce qui le tient en vie, c’est la souffrance, c’est le Travail, c’est faire son salut dans le temps, c’est la chasse au pognon et pas aux Pokémon, nom de Dieu!

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Ce compte monté au niveau 24 s’échange à la valeur d’un SMIC au sein du capitalisme, faites vos jeux, rien ne va plus.

Car lui, il n’y croit pas aux Pokémon. Il croit à une chose qui était pour lui la seule chose possible qu’il puisse exister parce qu’elle était la seule à exister dans le réel. Comprenez-le. L’âme religieuse familiale qu’il a eu a affronter et que la période le convoque à affronter de nouveau, lui interdit formellement de réinventer tout réel. Lui, quand on lui parle d’une autre société possible, il n’y croit pas, en tout cas pas avant qu’il puisse la voir vraiment. Et puis il n’a pas envie que son travail soit accaparé par des jaloux et des aigris.

« Il n’a pas envie que son travail soit accaparé par des jaloux et des aigris. »

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Zardoz de John Boorman,1974, au gigantesque masque élevé au rang de divinité qui se révèle être, sans blague, une grossière supercherie.

 Avec ces chasseurs de Pokémon, qui occupent l’espace sur la base d’une autre organisation sociale capitaliste, tout aussi inégalitaire même si cela n’est pas ouvertement et immédiatement signalé aux joueurs, profondément injuste dès sa première journée d’existence car fondée sur une course à la Valeur produisant sa propre hiérarchie autonome, ce réactionnaire obtient la démonstration dans le réel non pas de l’existence des Pokémon mais que cette société de millions de chasseurs de Pokemon existe, elle, elle existe vraiment! Du jour au lendemain! Dans son jardin! Mais enfin, les gens ne respectent plus rien!

« Les gens ne respectent plus rien. »

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 » Mais foutez-moi la paix à la fin! « 

 Ce réel concurrent lui démontre que la société à laquelle il croit n’est ni plus vraie ni plus fausse que celle à laquelle croient ces chasseurs de bestioles numériques. Et ça, imaginez-bien, c’est assez déstabilisant.

 Car voyez-vous, le fait que près de 200 millions de personnes aient pu se mettre du jour au lendemain à marcher pour capturer des Pokémon au lieu de travailler pour capturer de l’argent, pour lui, avant même d’y avoir réfléchi deux minutes, c’est insupportable.

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Chasser du pognon ou chasser des pokemon, voilà le seul choix d’organisation proposé par des sociétés fonctionnant sur un système économique dont le moteur est la production de valeur par l’exploitation. Au secours.

 Insupportable car ces jeunes, ils feraient mieux de chercher du travail au lieu de chercher des pokemon qu’il se dit! Ils se lèvent même la nuit et même pas pour travailler! Ils osent se lever pour autre chose que du travail, c’est une honte!

« Ils se lèvent même la nuit et même pas pour travailler, c’est une honte. »

 Du travail, il y en a, il suffit de chercher, dégobille-t-il . Les gens ne veulent plus travailler! Ils veulent chasser des pokemon qu’il se dit cet abruti!

« Du travail, il y en a, il suffit de chercher! »

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N‘oubliez pas, son âme religieuse renverse tout. Pour lui c’est le patron qui crée l’emploi. Pour lui, c’est grâce aux riches, aux possédants et non à cause d’eux que l’on ne peut que survivre. Pour lui c’est la Faute des chômeurs s’il y a du chômage. Oui, des coups de pelles.

Et comme il évolue au sein d’une croyance qui disculpe en permanence les vrais bénéficiaires, le réactionnaire désigne systématiquement des Fautifs parmi les plus faibles, parmi les opprimés, parmi les premières victimes du système économique, parmi ceux qui sont déjà victimes des oppressions et de l’Etat.

Pour lui, la vie, c’est le travail. La société un ensemble cohérent inégalitaire au sein duquel chacun  » doit trouver sa place « . Il possède une vision religieuse du monde que cette concurrence malmène.

En effet, comment un tel concurrent direct peut-il se permettre de se moquer aussi effrontément sous forme ludique du système économique auquel il croit dur comme fer?

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Pour lui, ce jeu représente le mal. Il représente la Bête, le diable, et pas uniquement parce que c’est de la technologie.

Le réactionnaire, on le sait, peste contre les jeux vidéo par principe. Parce que c’est de la technologie. Parce que la technique se substituerait, selon lui, à Dieu et ça, c’est mal, c’est très mal.

Et bien ce jeu, il anime des millions de gens dans le réel, et ils y croient aussi, à leurs pokemon, tout comme lui à son pognon. Car pour ce réactionnaire, le pognon est neutre (il n’a pas d’odeur), pour lui, le marché existe à l’état  » naturel  » et n’est pas une construction sociale. Pour lui l’argent n’est pas le résultat de millions d’oppressions croisées. Pour lui, le PIB n’est pas une abomination en soi. Pour son principe.

Car ce jeu singe de manière si grotesque le système de Valeur après lequel il court, que cela l’achève. Depuis des années, ce réactionnaire est malmené philosophiquement par l’évolution violente des rapports de production capitalistes et l’ampleur de la crise systémique.

Ce réactionnaire a eu beaucoup de mal à accepter que le capitalisme redéploie les centres productifs selon ses propres intérêts immédiats et non selon la gestion catholique sociale qui avait cours au sein du patronat au 19e siècle ou à l’immédiate après-guerre. Les cœurs productifs ont été éclatés, la croissance du capitalisme s’est redéployée sur du superflu destiné à deux classes bien précises ou plutôt à une classe et à une demi-classe, rapports de production particuliers qui n’auront duré qu’un temps en sein de cette phase capitaliste.

Il faut être clair et le dire: La société « de services », qui concerne 75% des emplois, ne fonctionne pas sur un mode selon lequel tout un chacun se retrouverait tour à tour serviteur et servi. Non, une majorité de la population sert une minorité. Toujours la même! Une grande partie des services le sont au service d’un bloc social composé de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie et du haut des couches moyennisées. Un tiers de la population possède la quasi totalité des patrimoines (10% de la population possède 60% de la Valeur patrimoniale, 50% en possède 5%) mais aussi le privilège d’être servi.

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L‘immense majorité du travail devient ainsi parfaitement inutile. Le réactionnaire, qui est bien plus concret qu’un cadre de centre gauche parisien d’Europe Ecologie, comprend très bien cela.

Il accepte cela car le service au riche permet selon lui d’aller chercher la richesse où elle est. Son âme religieuse renverse tout, n’oubliez pas. Pour lui, c’est le patron qui crée l’emploi. Pourtant, un patron qui crée un emploi crée avant tout un esclave salarié. C’est même l’esclave salarié qui, par le vol légal de son travail, permet l’existence du patron.

C’est en réalité le salarié qui crée le patron mais ça, le réactionnaire ne le comprend pas, même si issu de famille paysanne, commerçante ou artisane, il est devenu lui-même salarié. Il n’a pas encore percuté qu’il avait changé de classe.

Le réactionnaire a donc dû accepter le fait qu’une part du travail soit inutile. Mais comme pour lui le Travail fait monde, il est incapable de comprendre à quel point le Capital le vole, lui, aussi, tout au long de son existence, sur la totalité de l’organisation de son existence.

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Repenser l’appropriation du temps et de l’espace, la socialisation, en remettant en question radicalement l’exploitation salariale, la Valeur, la gestion de l’énergie et la division du travail, une question qui ne viendra à l’idée d’aucun des protagonistes des « dîners en blanc » .

Et il s’en moque voyez-vous. Car son éducation religieuse l’a construit pour lui influer une haine profonde de la liberté. La liberté le panique. Le fait d’avoir à se retrouver face à soi-même et à ses démons le terrifie. Le Travail est la voûte, c’est lui qui permet de tout faire accepter.

En revanche, jamais ce réactionnaire ne s’inquiétera du fait que des milliers de privilégiés puissent se réunir impunément en plein Paris, sans exprimer la moindre culpabilité, poussant l’outrage jusqu’à s’affubler du blanc de la royauté. Ceux-là, il ne veut pas les envoyer travailler la nuit. Cela ne le gêne pas qu’ils privatisent l’espace public là où la plupart des travailleurs en lutte n’auraient pas droit de le faire. Un ordre vertical naturel injuste et immuable.

Pour lui,  la question du travail, du chômage est juste une question de bonne volonté et de chance, de providence, de naissance, en aucun cas une condition du salariat, ni un instrument de pression économique contre les plus nombreux, surtout en temps de crise.

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Cela se passe en plein Paris comme dans d’autres villes dans le monde, avec toutes les autorisations officielles en main, le gotha se réunit pour un dîner privatif rassemblant des milliers de nantis dont l’accès chaque année tenu secret se fait uniquement par cooptation. Nul ne dira si le nombre de pokemon en banque entrent en ligne de compte.

Pour ce réactionnaire, renverser la vision du réel ne demande pas d’engager un effort considérable. La ouate du néant, le bonheur infini de l’autruche la tête plantée dans le sable, avouez-le, cela possède un certain confort. En tout cas pendant un temps.

Le réactionnaire ne comprend pas et ne veut pas comprendre l’économie de marché. Il ne comprend pas le chômage de masse. Il ne comprend pas la crise systémique. Il ne comprend pas comment le capitalisme parvient à gâcher de telles forces productives de la même façon qu’il gâche la planète.

Il ne comprend pas l’extraordinaire et indicible injustice, la montagne de captation de travail, de ressources et d’énergie, de destructions nécessaires y compris humaines, pour produire le « niveau de vie » auquel il s’accroche et qui n’est en réalité que le niveau de production au sein d’un régime salarial à un instant T du développement du capitalisme. Système économique barbare sur lequel se pencheront probablement d’ici quelques siècles des historiens en se demandant comment cela a été possible, comment « les gens » ont-ils pu accepter ça, comment ont-ils pu passer autant de temps à accepter un jeu de valorisation aussi simpliste et grossier?

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Les pixels, c’était mieux avant.

  En espérant que nous galériens prenions nous-mêmes les choses en main pour faire dévier tout le monde de cette pente morbide.

Quoiqu’il en soit, en cette bonne vieille année 2016, prenons bien la mesure de ce fait historique:

Une hérésie tente d’entreprendre l’organisation religieuse du royaume en se suppléant à la valeur Travail. Croyez-le si vous le voulez mais tout fout le camp!

« Tout fout le camp. »

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Le Moyen Âge, c’était mieux avant.

« Et la bagnole aussi, c’était mieux avant. »

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Ah ben forcément, elle va beaucoup moins bien marcher qu’avant.

 Nous avons donc un système capitaliste ne supportant pas la concurrence qui finit par produire un système ludique concurrent autonome au sein même de l’espace temps sur lequel s’exerce son appétit.

D’un côté nous avons un système qui fonctionne sur la production de Valeur par l’organisation marchande globale de toute minute d’existence et dont le Capital ne peut se reproduire sans vol légal de travail. Ainsi, temps productif ou temps non productif (le travail et les loisirs ne sont que les deux faces de la même pièce capitaliste) sont régis par la même logique reproductive du capitalisme, l’Humain est totalement dépossédé de son vivant, du premier au dernier jour de son existence.

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Pratiques de consommation névrosées et fétichisme de la marchandise. Le collectionneur possède ici deux exemplaires de la même figurine, cette figurine comme toutes les autres, étant un produit direct des nécessités de réalisation de Valeur. L’exemplaire neuf est immaculé. Il obtient une sur-valeur d’échange par son blister intact, seule la main d’un travailleur a touché cette figurine. Pour le collectionneur en revanche, aucune main ne l’a touchée, pas même celle de celui ou celle qui l’a produite. Sa virginité se valorise par une absence d’intégration au processus de  consommation, par un déni des conditions concrètes et matérielles qui ont produit cette figurine et par la double possession du même objet, l’une de nature souillée et impure, l’autre intacte et sacralisée.

 La forme ludique clonée déploie elle aussi son système de recherche de Valeur (les Pokémon rares) sur une grande part de l’espace matériel et se nourrit de la Valeur extorquée au système parasité.

 A la différence du premier système, le second permet au joueur de directement valoriser l’investissement temps engagé et ce de manière automatique, fonction de domestication que n’est plus forcément en capacité d’être assurée directement par le salariat.

La socialisation qu’il produit transperce l’organisation sociale existante et ainsi, ravive une promesse de socialisation que le capitalisme n’est plus forcément en capacité d’offrir.

Sa capacité à se jouer de la frontière, de la limite de propriété, du mur, du privatif, en fait un système qui invite à une mobilité géographique et propose une désirabilité d’exploration de l’espace que le capitalisme n’est pas capable d’offrir.

Ce système ludique concurrent sortant de nulle part se place, dès la première journée, en capacité de créer une désirabilité que n’est plus en capacité d’offrir le capitalisme auprès de ceux qui ont à le subir.

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En s’appropriant la quasi-totalité de l’espace monde, ce jeu installe une mécanique de création de Valeur venant faire concurrence à une autre course à la Valeur dédiée à une logique identique. Il démontre de façon absolument indiscutable la construction sociale et spatiale autonome que produit une mécanique dominée par une création de Valeur totalement désaccordée des nécessités de la production et des projections matérielles des rapports de production.

Ce jeu brise de fait l’implacable facticité de la construction sociale dédiée que s’emmène toute société basée sur la production de valeur. Il démontre comment une organisation sociale basée sur la valeur est rapidement capable de couper une société de ses propres nécessités. Ce jeu démontre que la Valeur ne va pas dans le sens de l’humanité mais qu’elle ira quoiqu’il advienne dans le sens de la Valeur.

Le chasseur de pokemon rare pénètre dans la villa d’un retraité abonné à  la chaîne américaine d’extrême droite Fox News. Il y a concurrence immédiate de course à la Valeur. D’un côté un Pokémon rare, de l’autre la Valeur de la villa.

D’un côté un système ludique naïf parasitant un système oppressif et esclavagiste, de l’autre un système oppressif et esclavagiste. Ils tombent nez à nez. Le chasseur de pokemon dégaine sa pokeball, le propriétaire, lui, son fusil.

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Deux valorisations de l’espace. Deux concurrences de Valeur.

Deux vies humaines embrigadées chacune dans une croyance concurrente qui fonctionne sur une organisation sociale différente de l’espace et du temps.

Le chasseur de Pokémon, qui est soit dit en passant, un abruti de première, va-t-il parvenir à capturer le votant de Donald Trump, qui lui est complètement con?

Ne rêvez pas, le chasseur de pokemon s’effondre blessé au sol…

Mais en réalité, c’est le propriétaire qui fait tomber le capitalisme à terre par le sommet de ridicule que la scène produit.

Les joueurs de Pokémon ne respectent pas la propriété ni le couvre-feu! Ils marchent au lieu de travailler. Ils se rencontrent en dehors du cadre où s’exerce le pouvoir du patriarche (la famille, le patrimoine), celui où s’exerce celui du patron (l’entreprise, la direction) et celui où s’exerce celui de la patrie (l’institution, les procédures civiques).

Mettez-vous à la place une seconde de ce réactionnaire, les joueurs de pokemon permettent non seulement de révéler au grand jour qu’ils jouent à un jeu largement aussi idiot que celui qui le tient à l’état de zombie mais en plus ce jeu se permet de jouer à Dieu! Il se substitue à l’ordre  » naturel « ! C’est obscène, voyez-vous!

« C’est obscène, voyez-vous. »

Ce réactionnaire n’a pas compris qu’il est lui-même autrement plus stupide qu’un chasseur de pokemon, Dieu merci!

Les Enragé-e-s

 

 

 

 

Le plus voleur des deux

Tous les jours, toutes les heures, c’est sans repos ni trêve ; la bataille de la vie. Bataille horrible s’il en est, où les cadavres s’amoncellent, où les blessés sont par millions. Bataille de la Vie pour la vie. Bataille contre les éléments, bataille contre soi-même. Bataille contres les autres humains. Bataille de ceux qui arrivent contre ceux qui sont. Bataille de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Bataille de l’avenir contre le passé, de la science contre l’ignorance.

 

En ce moment, dans Amiens, elle semble prendre une forme plus âpre qui la rend plus sensible à tous.

Deux bandes d’individus se trouvent aux prises. L’une parait avoir la victoire. Elle ne se bat plus, elle juge. Elle a nommé des délégués se parant d’uniformes et se décorant de noms spéciaux, gendarmes, juges, soldats, procureurs, jurés. Mais nul ne s’y trompe ; tout le monde reconnait les partenaires habituels de la lutte sociale : voleurs, faussaires, assassins, selon les circonstances.

Tenus solidement, les membres de l’autre bande leur font face. Ils sont là, en personne. Ils n’ont pas envoyés de délégués. On sent qu’ils sont attachés mais qu’ils ne sont pas vaincus. Et lorsqu’ils secouent la tête, les délégués et les spectateurs ont des mouvements de fuite.

Les gens de la première bande appellent leur opération rendre la justice et disent poursuivre le crime. On voit que ce n’est pas le remords qui amène leurs ennemis, mais bien les menottes. Et le débat s’engage. Ce sont deux bandes terribles et leur organisation fait (peur). On songe à tout l’esprit perdu dans les subtilités et les ruses de ces lutteurs. Quelles améliorations du sort de chacun et de tous seraient nées de leurs efforts combinés. Quel pas en avant la science aurait pu faire avec tous ces cerveaux occupés à truquer pour vivre.

Cette impression nous vient en pensant à ces têtes fortes et énergiques des vaincus du moment. Les autres, les délégués, confits dans leur béatitude et tremblant de peur, ont des gueules médiocrement banales. Eux et ceux qu’ils représentent ont choisi la violence et le vol, la tromperie, le mensonge ; ils sont commerçants, soldats, gendarmes, juges, prêtres par goût et par vocation. Ils sont les gens qui arrêtent la marche de la science et de la beauté pour continuer le règne de l’ignorance et de la laideur. Chez eux la fainéantise est une qualité et c’est pour éviter de remuer les bras et pour le culte sacré de leur ventre qu’ils tuent, qu’ils volent, qu’ils violent, qu’ils trompent. Les gens de l’autre bande, voleurs sans hypocrisie, cambrioleurs sans fainéantise, n’ont pas choisi volontairement leur mode de vivre. Forbans, corsaires, ils ont voulu rétablir les cotes mal taillées. Et avec quel esprit ils l’ont fait ! Ce n’est pas le geste de l’agent de police détroussant au coin d’une rue l’homme qu’un verre de vin a enivré après l’abstinence de la semaine, de l’huissier volant la dernière paire de draps au laboureur, l’officier rabiotant sur les rations des ventres affamés, les grands ducs volant les pansements des blessés, les administrateurs du Congo confectionnant des bouillons de nègres. Ce n’est pas sur plus faibles, sur plus pauvres qu’eux qu’ils étendent leurs mains, c’est sur les puissants et les riches. On peut chercher. Ils ne sont pas oubliés dans les maisons des pauvres, pour une raison pratique peut-être, mais aussi parce qu’ils ne voulaient pas seulement vivre ; ils voulaient aussi démolir.

Les gens de la Petite Bande sont des anarchistes. Ils ne sont pas voleurs parce qu’anarchistes. Ni anarchistes parce que voleurs. Ils sont l’un et l’autre, ils pourraient être l’un et l’autre.

Voler, cambrioler n’est pas faire acte pour l’anarchie, ni contre l’anarchie. C’est un acte personnel pour vivre, aussi dégoûtant et inutile que celui de perceur de petits bouts de carton, de peintre d’enseignes, de courtier, de comptable, d’armurier, de fabricant de coffres-forts, etc. Aussi ce n’est pas parce que voleurs que les gens de la bande d’Abbeville m’intéressent mais parce qu’anarchistes.

Je suis contre la grande bande, contre la société honnête parce que celle-là veut vivre d’une façon invétérée dans la paresse et l’inutilité ; parce que celle-là continue volontairement le gaspillage des forces humaines et des produits du sol ; parce que celle-là par une jouissance spéciales de névrosés, de malades, continue à faire mourir de faim, de travail de tuberculose, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et que les tortures semblent les faire jouir. Fainéants ou inutiles, ils sont juges, gardiens de la paix, commerçants, contrôleurs, administrateurs, et jamais de leurs dix doigts œuvre utile n’est sortie. Ils n’ont pas fait le pain qu’ils mangent, ni les châteaux qu’ils habitent, ni les vêtements qu’ils portent, ni les voitures qu’ils roulent. Ce dont ils vivent, ils l’ont donc volé.

Je suis pour ceux de la petite bande, la bande des cambrioleurs d’Abbeville, parce que je sens que ces hommes sont prêts à accomplir des gestes réguliers quand on leur en donnera l’occasion. Ils ne sont pas voleurs par fainéantise, par choix, mais par obligation. Ils n’ont pas voulu crever de faim. Ils auraient pu se mettre boursiers, commerçants et voler tranquillement ; flics, gardes-chiourme et assommer en douceur, officiers ou industriels et tuer sans risque. Mais ils ne voulaient pas soutenir la société présente. Ils se sont unis pour vivre de la cambriole, avec l’espoir, peut-être erroné, que cela porterait la perturbation dans son organisme.

Dans une autre société, Jacob et ses amis pourraient s’employer utilement. Leur adresse, leurs connaissances, leur force, leur courage ne font de doute pour personne. Leurs mains connaissent le labeur, et avec quelle ardeur, j’en suis convaincu, ils travailleraient utilement, gagneraient leur pain et celui des faibles qui les entoureraient. Dans n’importe quelle société bien organisée des Jacob peuvent vivre ; leur compétence trouvera à s’employer utilement.

Mais je me demande que faire des Wehekind et des Régnault, des Macques et de tous ceux de la caste dont les mains n’ont jamais fait d’autre geste que celui de l’assiette à la gueule et dont le cerveau s’est masturbé à la recherche de décrets, de lois et de mensonges pour raccommoder leur société en désagrégation.

Donc, qu’en faire, qu’en faire, à moins de les employer comme épouvantail à moineaux dans les champs.

Dans la société actuelle, ils sont autre chose, de par la bêtise de ceux qui produisent, mais qu’ils ne prennent pas ces grands airs ; montre qu’ils ne peuvent être, dans la grosse association de voleurs dont ils font partie, que des moutons à l’affût des mourantes et des fous.

 

Albert LibertadGerminal n°11, Du 19 au 23 mars 1905

« Pourquoi je démissionne du syndicat »

En 1981, Jean était syndiqué CGT à Saulnier-Duval, l’une des principales usines métallurgiques de la région nantaise, au sein de laquelle il subsistait encore des rétifs parmi les damnés de la chaîne de montage, plus de dix ans après Mai 68. D’où l’ambiance faite de réticences au travail, de coulages larvés de la production, parfois même de sabotages. Avec quelques autres complices, Jean diffusa largement cette lettre ouverte devant bon nombre d’usines en Loire-Atlantique, en commençant par Saulnier-Duval, et après avoir expliqué les raisons de sa démission en assemblée générale, sous les cris de haine des staliniens.

 

Après plus de vingt ans dans l’opposition, les partis qui se réclament de la classe ouvrière viennent de prendre le pouvoir. Cela va-t-il changer quelque chose à notre sort ? Beaucoup d’ouvriers pensent qu’il faut attendre et laisser faire le nouveau gouvernement. C’est aussi ce que disent les syndicats qui nous appellent à faire preuve de patience et de réalisme.

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Eh bien, disons-le clairement : ce gouvernement est, comme le précédent, au service du capital. Avec lui, l’exploitation et l’oppression vont continuer. La seule différence avec le gouvernement Giscard-Barre, c’est que Mitterrand-Mauroy et Cie ont la confiance des ouvriers, et c’est là dessus que compte le capital pour continuer ses fructueuses affaires. Les premiers pas sont prometteurs. A peine le Smic était-il augmenté qu’une série de hausses des prix était annoncée, comme pour illustrer le piège continuel du capital qui reprend par l’inflation ce qu’il cède sur les salaires. Pour calmer les jeunes qui s’apprêtent à rentrer au chômage, Mauroy ressort le même « pacte pour l’emploi », tant décrié quand c’était Barre qui les lançait. Gouvernement, patronat et syndicats s’entendent pour réduire le plus lentement possible la durée du travail, le temps de laisser aux patrons la possibilité d’augmenter les cadences et de réorganiser la production pour faire tourner les usines plus longtemps. Avis aux amateurs du travail de nuit et de week-end ! « Attendez, nous disent nos ministres, ce ne sont que des premières mesures, on fera mieux et plus. » En attendant, un rapide coup d’œil en arrière nous éclairera peut-être sur ce que nous réserve l’avenir.

 

En 1914, la gauche entre au gouvernement pour soutenir la guerre
capitaliste et appelle à défendre la patrie, c’est-à-dire le droit pour les
ouvriers de mourir en défendant le droit des capitalistes à s’enrichir. En 1936, les fameuses «  conquêtes » ne furent pas octroyées de bonne grâce par le gouvernement de gauche, mais arrachées par la longue grève générale avec occupation. Quand à la gauche, elle jouait les sapeurs-pompiers.
« Il faut savoir terminer une grève », dit alors Thorez. Frachon, chef de la CGT déclare : « Nous savons que beaucoup de patrons ne respectent ni les lois sociales, ni les conventions collectives. Je comprends votre indignation devant ces manquements. Eh bien, malgré cela nous vous demandons de ne pas occuper les usines et d’éviter les grèves dans toute la mesure du possible. »
En fait de conquêtes, il s’agissait de concessions temporaires que la bourgeoisie lâchait pour faire reprendre le travail. 
Un an après, la mise en application de la loi sur les 40 heures était lettre morte ; les augmentations de salaire avaient fondu ; il restait les congés payés, devenus de toute façon une nécessité et adoptés ensuite par les principaux pays capitalistes.

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Le front populaire au secours du capitalisme français

En 1945, tous les partis s’unissent pour remettre au travail les ouvriers qui auraient pu croire le moment venu de se libérer du capital. Les partis de gauche et la CGT, par la voix de Frachon appellent à « retrousser les manches ». Thorez en personne s’oppose à la grève des mineurs en ces termes : « Produire, faire du charbon est aujourd’hui la forme la plus élevée de la conscience de classe », et le leader de la CGT, Gaston Monmousseau déclare : « La grève, c’est l’arme des trusts. » Ambroise Croizat, leader des métallos CGT devenu ministre du Travail autorise les heures supplémentaires « dans la limite de 20 heures par semaine », autorisant ainsi des semaines de 60 heures. Dans le même temps, ces prétendus ministres ouvriers furent solidaires pour mater dans le sang les révoltes dans les colonies : pas moins de 10 000 morts à Sétif en Algérie ; 80 000 à Madagascar. Par la suite, la gauche se distingua encore en 1956 : élue sur le thème de la « paix en Algérie », elle vota unanimement les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet pour intensifier la guerre.

Peut-on attendre mieux aujourd’hui ? En 1978, lors de sa campagne
électorale, Mitterrand nous a prévenus : « Il est vrai que la crise existe, il faudra la payer. Un grand effort national sera nécessaire… Nous serons plus à l’aise pour demander des sacrifices aux travailleurs. » Son futur Premier ministre disait, à l’adresse de Peyrefitte : « Vous finirez par provoquer une révolution à force de vous enfermer dans vos privilèges, à force de confisquer le pouvoir et l’argent. Si bien que le bon choix, le plus tranquille et le plus calme, c’est de voter pour le changement. »
Aujourd’hui, c’est chose faite : la droite usée et vomie par les travailleurs a passé le relais à la gauche pour qu’elle joue le même rôle de représentants des intérêts de la bourgeoisie et parce qu’elle est la mieux à même, grâce à se casquette sociale, de détourner les ouvriers de cette révolution dont parle Mauroy. Il ne faut donc pas s’étonner de retrouver dans ce gouvernement, côte à côte avec les ministres PC, PS et chefs syndicaux, des patrons comme Dreyfus, ministre de l’Industrie et PDG de Renault pendant vingt ans ; ou des spécialistes de la répression anti-ouvrière du genre de Grimaud, préfet de police à Paris en Mai 68, devenu chef de cabinet du ministre de l’Intérieur Deferre. Voilà qui va donner un sérieux coup de main à Séguy qui s’estimait, dans une interview au journal L’Express en 1978, «  en mesure dans le mouvement syndical, comme nous en avons fait la démonstration en Mai 68, de maîtriser toute velléité de débordement ou d’irresponsabilité gauchiste ».

La triste histoire de la gauche au pouvoir, que ce soit en France ou à
l’étranger, illustre la faillite des vieilles idées fausses sur le socialisme, qui ont fait tant de ravages dans le mouvement ouvrier. On nous a présenté le socialisme comme la victoire, le plus souvent électorale, d’un parti qui prendrait la place du parti vaincu à la tête de l’Etat pour le diriger soi disant dans l’intérêt des travailleurs. Il suffisait, d’après cette conception, de remplacer à la tête des usines les patrons privés par des gestionnaires publics, pour faire disparaître l’exploitation. La formule a connu des succès divers, à l’Est comme à l’Ouest, mais n’a guère fait mieux que le capitalisme classique : partout, les ouvriers triment dans les usines, font le même travail d’OS ou d’OP sous la férule de directeurs étrangement semblables ; partout, ils payent les conséquences des crises économiques, et sont bons pour le service quand il s’agit de résoudre la crise par la guerre. La forme des choses a peut-être changé mais, fondamentalement, elles sont les mêmes : exploitation de l’homme par l’homme, comme l’exemple de la Pologne le montre.

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Le capitalisme qu’il s’agit d’abattre se fonde sur la possession des moyens de production par une classe minoritaire, la bourgeoisie, privée ou d’Etat, à laquelle les prolétaires sont forcés de vendre leur force de travail devenue marchandise s’ils veulent survivre. Le patron, l’entreprise, l’Etat capitaliste, poursuivent le même but : extraire le maximum de profit des ouvriers qu’ils exploitent collectivement et ne leur laisser que le salaire minimum nécessaire à la reproduction de leur force de travail. La concurrence entre patrons, entre entreprises, entre Etats est acharnée. Il en résulte l’anarchie du marché et de la production, le gaspillage d’immenses forces productives, en particulier dans les crises économiques, la mutilation des producteurs condamnés à vie à la même tâche parcellaire dans les bagnes industriels modernes et, en fin de compte, les guerres entre Etats pour le repartage des sources de matières premières et des marchés, qui aboutissent à la destruction pure et simple des forces productives et rendent possible une nouvelle reconstruction du capital. Alors qu’il est déjà matériellement possible, par exemple, d’éliminer totalement la famine en mettant en application les techniques modernes, de réduire à quatre heures par jour la durée du travail en éliminant les productions qui ne se justifient que par l’organisation capitaliste de la production (par exemple l’armement), de supprimer le travail d’OS, etc., on continue de chanter le vieux refrain du capital : « Production, compétitivité, sacrifices » et aussi « Travail, famille, patrie ». Contre ces socialistes prétendument modernes et réalistes, il faut opposer les vieux mots d’ordre du mouvement ouvrier : « Abolition du salariat et du patronat. L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

Les ouvriers ont confiance dans la gauche réformiste, ses partis et ses
syndicats qui sont maintenant au pouvoir. Cet espoir dans le réformisme, c’est en gros l’espoir qu’on peut sortir de la crise et améliorer notre sort sans lutter contre le capital et sans le détruire. Il est grand temps de perdre cette illusion. Tant que le capitalisme était relativement prospère, comme jusqu’en 1970, il pouvait céder quelque chose aux esclaves salariés que nous sommes. Il est incontestable que notre sort s’est sensiblement amélioré depuis la dernière guerre. La classe ouvrière s’est ainsi pénétrée de l’idée que la bonne santé de ses maîtres capitalistes était la condition de la sienne, l’idée de la collaboration et de l’association entre le travail et le capital. C’est tout naturellement sur le terrain immédiat des rapports entre ouvriers et patrons, dans l’usine, et donc dans les syndicats, que cette idée s’est le mieux développée. Ce rapport entre le capital et le travail a produit tout un réseau d’institutions de négociation et de discussion de toute sorte entre ouvriers et patrons, d’où la lutte de classes était totalement exclue, chloroformée.

Mais il y a des limites. D’abord, si notre sort s’est amélioré, il faut savoir que celui de la bourgeoisie l’a encore été bien plus vite, que tout l’appareil de répression, d’oppression, d’endoctrinement s’est renforcé, que le fossé entre les classes s’est accru. Et, surtout, le mécanisme même du capital a conduit à cette crise que nous traversons depuis dix ans, où les oppositions de classe apparaissent plus clairement. La lutte est d’autant plus difficile à engager aujourd’hui à cause de notre habitude d’un capitalisme relativement sans heurts graves, et à cause de ces organisations syndicales et politiques qui jouaient hier le rôle d’amortisseurs sociaux grâce aux miettes qu’elles pouvaient grappiller et qui sont absolument impropres à la lutte. Désormais intégrés dans le capitalisme dont elles dépendent, habituées à la négociation-concertation, elles s’opposent frontalement à toute tentative sérieuse de la part de la classe ouvrière de refuser son rôle soumis d’esclave consentant et d’entrer en lutte pour sauver sa peau, au besoin par la violence de classe. C’est ce qu’a clairement montré Mai 68 et d’autres mouvements depuis (comme par exemple les luttes de Denain et Longwy en 1979). Face à un puissant mouvement des masses ouvrières qui menace l’ordre établi, syndicats et partis interviennent pour la défense de l’ordre contre le mouvement, faisant reprendre les ouvriers pour un plat de lentilles du genre des négociations de Grenelle en 1968. Et, quand il n’y aura plus de lentilles, c’est par la force qu’elles s’opposeront aux ouvriers. Ce n’est pas la faute de mauvais dirigeants qui « trahiraient » et qu’il suffirait de virer, c’est la fonction même des syndicats, fondamentalement réformistes, bornant leur horizon à la défense de la condition des ouvriers dans le cadre du capitalisme sans jamais remettre en cause le capitalisme lui-même. Quand la crise pousse spontanément les ouvriers à entrer en lutte contre ce système, à refuser leur condition d’esclaves et à revendiquer leur condition d’hommes libérés du capital, des organisations bâties sur le terrain de la défense du salariat ne peuvent que faire faillite.

La bourgeoisie la plus intelligente a vite compris l’intérêt qu’elle aurait à reconnaître officiellement les syndicats, dans le but d’encourager le développement des idées de collaboration de classe et la paix sociale.
C’est le ministre socialiste de l’Armement, Albert Thomas, alors que la
bourgeoisie française était en guerre, qui mit en place les premiers délégués dans les usines d’armement, en 1917. Le rôle de ce qu’on appelait alors des délégués d’atelier était ainsi défini : « Favoriser les relations régulières entre les industriels et leur personnel et éviter des incidents en donnant aux ouvriers le moyen de formuler d’une façon régulière leurs revendications. »
Le système des délégués du personnel fut étendu en 1936 à toute
l’industrie, sur demande du patronat. En 1945, l’intégration se renforce avec le développement des nationalisations, qui associent les syndicats à la gestion des entreprises, la création des comités d’entreprise, les heures de délégation. En 1968, un point important des accords de Grenelle est la reconnaissance officielle des syndicats dans l’entreprise. Il faudrait aussi mentionner toute la liste d’organismes de discussion et de négociation où l’on retrouve des représentants du patronat et des syndicats, quelquefois également de l’Etat, qui remplissent la même fonction d’amortisseur social, d’étouffoir de la lutte des classes, du genre : commissions paritaires, conseils de prud’hommes, commissions du Plan, comité de ceci ou de cela, etc.

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Prenons l’exemple des délégués du personnel et des comités
d’établissement. Les délégués du personnel rencontrent légalement le patron tous les mois pour lui transmettre les revendications individuelles ou collectives de leurs camarades. La plupart du temps, le patron répond qu’il n’y peut rien, qu’il y a la concurrence, que ça coûte trop cher, etc.
Quelquefois, pour des broutilles insignifiantes, il répond qu’il va voir ça, et ainsi de suite tous les mois. Ceux qui ont assisté à ce rituel savent qu’il n’y a rien de bon à en tirer. C’est uniquement par la lutte collective qu’on peut obtenir quelque chose, et non par la collaboration de classe. Les comités d’entreprise créés en 1945 par le gouvernement d’union nationale sont plus importants. Ils servent à associer les syndicats à la gestion de l’entreprise en lui donnant un petit droit de regard sur sa situation économique et financière. Et par le biais des «  œuvres sociales », financées par le budget du CE et gérées par les élus au CE, les syndicats eux-mêmes deviennent des gestionnaires de la force de travail dans l’intérêt de l’entreprise, jouant le rôle d’intermédiaires entre le patron et les ouvriers. Le rôle que les CE jouent dans la collaboration des classes est clairement défini dans la loi du l6 mai l946 : «  Le comité d’entreprise coopère avec la direction à l’amélioration des conditions collectives d’emploi et de travail, ainsi que des conditions de vie du personnel au sein de l’entreprise […]. Il étudie les mesures envisagées par la direction et les suggestions remises par le personnel en vue d’améliorer la production et la productivité de l’entreprise […]. Il propose en faveur des travailleurs ayant apporté, par leurs initiatives et leurs propositions, une collaboration particulièrement utile à l’entreprise toute récompense qui lui semble méritée… », etc.

Ici encore, il doit être clair que ce genre d’organismes est là pour tenter d’étouffer la lutte de classe, et la bourgeoisie ne s’en cache d’ailleurs pas. Ils n’ont d’intérêt que dans la mesure où l’on est d’accord avec le patron pour que l’entreprise fasse le plus de profit possible et se taille la meilleure place sur le marché. A travers les fonctions qu’il remplit, le délégué devient, qu’il le veuille ou non, qu’il soit sincère ou pas, un rouage de l’entreprise nécessaire à son bon fonctionnement ; un spécialiste capable de discuter avec les patrons des questions économiques, de savoir s’il vaut mieux investir ici ou là pour que la boîte tourne bien ; chargé de faire appliquer la loi et le droit du travail qui n’est que le droit pour les patrons de nous exploiter dans les normes ; faisant le travail d’une assistante sociale ; et bénéficiant pour tout cela d’un temps payé – les fameuses heures de délégation – pendant lequel il échappe au travail et à la discipline abrutissante de l’usine. Au bout de quelques années, le militant combatif du départ se transforme en bureaucrate intégré au système, et en vivant. Il ne comprend plus la lutte et, quand elle éclate, il tente de l’orienter vers les objectifs que son expérience lui a rendus familiers : la défense de l’entreprise, de sa production, de l’économie nationale :«  Produisons français ». Il accepte, par exemple, des licenciements, ou le blocage des salaires qui sont nécessaires en bonne logique capitaliste à la survie de l’entreprise ; il s’oppose aux formes de lutte qui ne respectent pas la légalité du droit du travail. Bref, il finit par se comporter comme un allié du patron dans les rangs ouvriers Aujourd’hui, l’intégration des syndicats au capitalisme est définitive. Il est illusoire d’espérer les transformer de l’intérieur, de s’en servir comme une arme pour la lutte de classe et l’émancipation de la classe ouvrière, comme je l’ai moi-même cru. Ce n’est pas une arme, même mauvaise de la lutte de classe, c’est un obstacle. Ce n’est pas une question de mauvais militants, c’est la nature et la fonction même des syndicats qui est en cause, bornant leur activité à une illusoire amélioration du sort des ouvriers à l’intérieur du système.

Telles sont les raisons pour lesquelles je démissionne de la CGT, et ce
n’est évidemment pas pour créer un autre syndicat ou aller à la CFDT
ou à FO. Les divergences entre ces syndicats ne sont qu’une question de nuances et, dans les phases aiguës de la lutte des classes, ils se retrouveront tous unis contre le mouvement (cf. Mai 1968). Aujourd’hui où la gauche est au pouvoir, le rôle de collaboration de classe des syndicats va encore s’amplifier. Mais les patrons eux-mêmes savent que la crise va s’amplifier, et que la gauche qui défend aujourd’hui les intérêts capitalistes n’aura pas cent sept ans la confiance des ouvriers. La gauche et les patrons intelligents cherchent donc à prévenir les inévitables explosions de la lutte sociale. Ils cherchent à tisser tout un réseau de négociations pour étouffer ces luttes et vont probablement donner plus de pouvoir aux syndicats pour qu’ils remplissent ce rôle.

Plus que jamais la défiance à l’égard des syndicats doit donc se renforcer. C’est en dehors d’eux qu’il faut préparer les luttes, qu’il faudra demain les organiser, en assemblées générales, comités de grève révocables par les grévistes, coordination entre les usines, de façon totalement indépendante de la bourgeoisie et des syndicats, aussi bien pour les objectifs que pour les méthodes de la lutte.

 

Jean, 1981

Le capitalisme nous affame, bouffons-le !