Misère et décadence de l’esprit satirique, Charlie Hebdo et son fonds de commerce

Septembre 2012

Au milieu des années 60, les fondateurs de Hara Kiri (et du futur Charlie) se sont ouvertement inscrits dans une tradition satirique à-la-française, cette verve confusément libertaire qui fit les heures de gloire du Canard sauvage, de l’En-dehors ou de l’Assiette au Beurre durant la Belle Époque. Ils ont donc repris à leur compte le flambeau iconoclaste des dessinateurs et polémistes du début du XXe siècle, eux qui avaient combattu l’alliance du sabre & du goupillon à la tête d’un Etat soi-disant laïcisé et mis en pleine lumière, au revers de cette médaille, la logique homicide des injustices sociales. Si, un demi-siècle plus tard, le programme restait le même, il s’agissait désormais, pour la bande à Charlie, de renouveler leur cible, au diapason contestataire des seventies. S’attaquer aux puissants, c’était dénoncer frontalement l’ordre disciplinaire de l’école, de la caserne et de l’usine, lui renvoyer en miroir l’image de son arbitraire «bête et méchant». Et si l’anticléricalisme primaire y jouait encore un rôle important – avec son lot de blagues scatologiques à propos de Jésus ou de son avatar vaticanal–, cette provocation s’attaquait aux vestiges de notre religion dominante, celle qui pesait encore sur nos us et coutume, qui nous aliénait de l’intérieur. C’était la merde que chacun d’entre nous pouvait avoir dans la tête qui était visée, cette putain de mauvaise conscience biblique qui nous confrontait au ridicule de notre propre civilisation, et pas les barbares de la religion d’à côté, ces étrangers irréductibles à nos universelles valeurs… mais n’anticipons pas.
Dépassant le seul cas de la fixette anti-chrétienne, ce principe d’auto-dérision semblait alors essentiel à l’identité même du journal – via Choron, Siné ou Cavanna sans oublier le plus subtil Reiser – qui pratiquait un humour graveleux, tout en accusant le trait de cette « grosse dégueulasserie » franchouillarde. En schématisant, on pourrait dire que cette feuille de choux se payait la gueule des «beaufs» tout en assumant sa part de beaufitude. Non pas sous la forme d’un exutoire phobique, mais d’un défouloir auto-sarcastique, qui permettait d’exagérer les pires préjugés (y compris racistes ou sexistes) qui peuvent traverser la tête de chacun d’entre nous, tout en en faisant la critique radicale. Le ressort paradoxal de cette caricature-là n’épargnait personne, mais en commençant toujours par soi, c’est-à-dire par le rapport ambivalent qu’entretient le comique avec les travers qu’il dénonce chez autrui. Il englobait ses contradictions intérieures au sein même de sa charge assassine.

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Une fois exposée cette marque de fabrique du Charlie première manière, on mesure mieux le chemin parcouru depuis, non pas seulement à cause du donneur de leçon carriériste Philippe Val et de son éminence grise Caroline Fourest (ne leur prêtons pas tant d’importance ad hominem), mais sous l’influence des crispations identitaires qu’ont connu les décennies suivantes.

Ainsi est-ce très progressivement que ce contre-pouvoir satirique s’est focalisé sur les signes ostentatoires du péril islamique, rejoignant dès lors les Cassandre néo-réacs du fameux «choc des civilisations». Jusqu’à cet hiver 2006 où – quelques mois après la publication de 12 dessins se payant la gueule de Mahomet (à forte connotation anti-arabes) dans Jyllands-Posten, un quotidien ultra-conservateur danois –, la rédaction de Charlie décidait d’emboîter le pas à ces martyres de la «la presse libre», victimes de diverses Fatwas intégristes, sans poser en aucune manière la question des relents nauséabonds [1] du discours anti-immigration qui accompagnait implicitement sa publication initiale au Danemark. Dès lors, en choisissant de coller à l’aubaine de ce scandale, fut-il promu par des confrères empreints de préjugés racistes, l’irrévérence « beauf » ne jouait plus qu’à sens unique, contre un ennemi commun aux laïcs & aux fascistes, un ennemi extérieur à nos consciences civilisatrices, et cela sans aucune nuance ni distinguo quant aux populations musulmanes amalgamée en bloc pour mieux les montrer du doigt (dans le cul, bien sûr). Plus une trace d’autodérision, mais le surplomb moralisant d’un opportunisme commercial qui allait rapporter gros, et même décupler les ventes pendant les mois suivants.

 

Petit historique des tirages:

– Décembre 1981, fin de Charlie Hebdo première mouture, faute de ventes suffisantes.

– Juillet 1992: Philippe Val, Gébé, Cabu et Renaud apportent le capital pour financer le premier numéro. Une société par actions est créée, son nom ne s’invente pas, « Les Éditions Kalachnikof ».

120 000 exemplaires écoulés.

2006: Le tirage moyen est de 85 000 exemplaires par semaine

Le numéro spécial de février sur les caricatures de Mahomet s’écoulera à 500.000 exemplaires. [2]

– Octobre 2009:   53 000 exemplaires

– Avril 2011:   48 000 exemplaires

5.000.000 exemplaires imprimés pour le numéro du 14 janvier 2015

[Mise à jour] Réimpression de 2.000.000 exemplaires pour un total de 7.000.000 exemplaires.

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Et cette semaine, Charlie remet le couvert, en nous jouant la même comédie de la «liberté d’expression». Pourtant, ils auraient pu tirer quelques leçons du feuilleton précédent, mais non. Le scénario se rejoue à l’identique, six ans plus tard, un deuxième numéro spécial Mahomet (cul à l’air, toujours), dans le sillage, cette fois, d’une vidéo étazunienne conçue par des évangélistes d’extrême-droite. Et là, les collaborateurs de Charlie auront beau prendre leurs airs de vierges effarouchées, ça ne prend plus. Qu’ils se fassent leur coup de pub, mais pas au nom de l’émancipation des peuples. Leur mauvaise foi anticléricale a bon dos, ça sent le remake à plein nez, et le cynisme boutiquier.
Le printemps arabe est pourtant passé par là, ouvrant d’autres issues à la subversion des conservatismes tyranniques et des traditions obscurantistes de l’autre côté de la méditerranée. Rien à foutre chez Charlie, tous dans le même sac. Et d’agiter encore le chiffon vert de l’islam, sans s’inquiéter des retours de flammes, ou pire encore, en espérant que cette prophétie catastrophiste aura des vertus auto-réalisatrices : la preuve que les barbus salafistes sont à nos portes, c’est qu’ils priaient sur la place de la Concorde samedi dernier, même s’ils n’étaient que 180. Encore un petite provoc, et ils seront dix fois plus. Et là, on aura démontré que la cinquième colonne est bien dans nos murs. Puisqu’en cette nouvelle manière satirique, il s’agit de justifier a posteriori la véracité d’une menace fantasmatique. Au lieu de se réjouir du peu d’emprise des manipulateurs wahabites, et de leurs généreux donateurs des Emirats, sur les «masses arabes» (à peine quelques milliers place Tahrir ou ailleurs), on préfère parier sur la remobilisation de ces fanatiques. Et tant qu’à faire, on leur file un prétexte en or massif. Ça s’appelle une politique du pire, n’en déplaise aux bouffons attitrés de Charlie qui manquent décidément de garde-fou autocritique. Mais ils s’en contrefoutent, à leurs yeux de potaches bravaches, tout est bon dans le blasphème «pinard et cochon», même avec d’infréquentables alliés objectifs, du moment que ça fait du pognon sur le dos des «pauvres cons» de mahométans.

N’empêche, ils auront beau se réclamer de la lignée de l’Assiette au beurre, l’argent de ce beurre-là sent le rance. Les Charb & Cie devraient méditer l’avertissement de feu Pierre Desproges : «On peut rire de n’importe quoi, mais pas en n’importe quelle compagnie». Leurs gauloiseries et rires gras de fin de banquet républicain ne font pas d’eux de nouveaux Diogène, rétifs aux honneurs et à toutes les crédulités, mais de cyniques excommunicateurs de la libre-pensée et profiteurs de guerre… de religions.
Et pour en finir avec ce fonds de commerce, en guise de dédicrasse à ses plumitifs, la reproduction de la une d’un brûlot anarchiste anglais datant de 1916 et le petit poème satirique que ça m’a inspiré :

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Cours, cours, petit canard sans tête
aux pas cadencés
des trompettes apocalyptiques
cela fait belle lurette
que ton esprit critique
s’est de lui-même décervelé.

Source. Yves Pagès

[1] « Quel besoin a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ? », accuse Delfeil. Peu après la sortie du numéro, les locaux de Charlie sont incendiés. Delfeil rappelle ce que son ami Wolinski, même âge que lui, en disait à l’époque : « Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C’est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation et puis un jour la provocation se retourne contre nous. Il fallait pas le faire. » Ni recommencer, estime Delfeil : « Il fallait pas le faire, mais Charb l’a refait, un an plus tard, en septembre 2012. » Le Monde 14 janvier 2015

[2] Pour ses lecteurs, Charlie Hebdo offre l’image d’un journal où travail rime avec humour et copains. Mais le vilain petit canard est devenu un cygne aux plumes d’argent. En 2006, les Editions Rotative, éditrices de Charlie Hebdo, ont enregistré un résultat bénéficiaire de 968 501 euros.
Près de 85 % de cette somme (soit 825 000 euros) ont été redistribués en dividendes aux quatre associés du groupe : Philippe Val, directeur de la publication et propriétaire de 600 des 1 500 parts de l’entreprise et Cabu, dessinateur et directeur artistique, aussi détenteur de 600 parts, ont perçu 330 000 euros chacun. Les deux autres actionnaires, l’économiste Bernard Maris, directeur adjoint de la rédaction, et le responsable financier Eric Portheault (respectivement 200 et 100 parts) ont touché 110 000 et 55 000 euros. Outre la bonne tenue des ventes et des abonnements (85 000 exemplaires vendus chaque semaine, en moyenne, selon la direction), ce gain s’explique, notamment, par la diffusion extraordinaire du numéro spécial consacré aux caricatures de Mahomet, le 8 février 2006 (500 000 exemplaires…). Le Monde 29 juillet 2008

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lettre ouverte à cavanna, fabricant de haine

À propos de la dérive sécuritaire de Charlie Hebdo

par Olivier Cyran
28 mars 2006

Depuis le référendum sur la Constitution européenne, les émeutes de novembre 2005 et l’ « affaire des caricatures de Mahomet », nul ne peut plus ignorer les dérives réactionnaires, islamophobes et anti-arabes de Charlie Hebdo. La publication opportuniste desdites « caricatures », et surtout le refus obstiné de condamner deux d’entre elles dont le caractère raciste était pourtant évident, a suscité de nombreux commentaires [1]. L’épisode a aussi été l’occasion de rappeler les précédentes dérives de cet hebdomadaire réputé « satirique » et « progressiste » [2]. Le texte qui suit constitue une nouvelle pièce au « dossier Charlie Hebdo » : il évoque la lamentable conversion de François Cavanna, membre fondateur du journal, aux dogmes sécuritaires. Les faits remontent au début de l’année 2002 : dans un article publié le 9 janvier, l’écrivain salue avec satisfaction la mort de Moussa, 17 ans, abattu le 2 janvier 2002 sur le périphérique parisien d’une balle policière dans la tempe. Estimant que la jeune victime avait « pris des risques » (en acceptant de monter à bord d’une voiture volée) et que sa fin brutale était dans l’ordre des choses, Cavanna enchaîne en gesticulant furieusement contre les « voyous » des banlieues, ces « brutes à front bas » qui sèment la « terreur » sous « l’œil placide » [3] des policiers. C’est en réaction à cet article qu’Olivier Cyran, ancien collaborateur de Charlie Hebdo, a écrit le texte qui suit, « sans illusion quant à l’utilité d’une telle entreprise, mais avec le sentiment de me débarrasser d’un gros nœud dans la gorge ».

 

Cher Cavanna,

D’après toi, le « gars » qui est mort voici deux semaines d’une balle policière reçue en pleine tête n’a donc eu que ce qu’il méritait. « Il avait pris des risques », soulignes-tu à plusieurs reprises. Les fous furieux qui réclament le retour à la guillotine se bordent en général à concentrer leur ferveur homicide sur les tueurs d’enfants. Toi, tu proposes le tir à vue sur les voleurs de voitures. De la part d’un pacifiste irréductiblement opposé, croyais-je, à toute forme de chasse et de peine de mort, c’est une position originale, je dirais même, oui : courageuse. Lorsque « le con se surpasse », pour reprendre le titre d’un de tes livres, le courage est toujours d’une aide précieuse. Cependant, comme tu as bien conscience qu’un vol de voiture ne saurait raisonnablement passer pour un crime passible du peloton d’exécution, il te faut charger la barque et inventer de toutes pièces une « attaque, revolver au poing », là où il n’y avait qu’une médiocre équipée à bord d’une bagnole chourrée. Peut-être disposes-tu d’informations inédites, auquel cas la police serait heureuse de les entendre. Pour l’heure elle n’a pas trop de quoi être fière, même si le policier tireur, comme toujours dans ce genre d’affaires, a été aussitôt blanchi au prétexte de la « légitime défense ».

Au fond, tu as raison : que nous importe la réalité des faits ? Quand bien même le « gars » aurait commis un hold-up fracassant, j’estime qu’il ne méritait pas d’agoniser la tête dans le giron de son copain. Une mort par balle est toujours une mort dégueulasse, surtout lorsqu’elle a été administrée sans jugement par un officier de la police publique. C’est ce qu’on appelle une question de principes. Pour autant, le fait que tes principes à toi suivent désormais la pente en vogue de la schlague sécuritaire ne devrait pas t’interdire d’être un poil plus rigoureux, ou plus honnête. Il faut savoir de quoi on parle lorsqu’on décrète juste, naturelle et salutaire la mort violente d’un « gars ». Celui dont nous parlons a été abattu d’une balle dans la tempe, ce qui signifie que le coup de feu mortel venait de côté et non de face. Sans être Sherlock Holmes, j’aurais tendance à en déduire que la voiture était en train de dépasser le policier au moment où celui-ci vidait son chargeur à hauteur de tête (trois impacts de balles retrouvés), et qu’elle ne menaçait donc nullement sa vie. Au rayon des petits détails techniques,on ajoutera que pour stopper un véhicule, il existe d’autres méthodes que l’élimination physique de ses passagers. La herse cloutée posée à même la chaussée en fait traditionnellement partie, mais il y en a d’autres.

Venons-en maintenant à ce « gars » anonyme sur lequel tu bâtis ta brillante démonstration. Il avait 17 ans et s’appelait Moussa. Ils s’appellent tous Ali, proclamait le titre d’un film des années soixante-dix, mais bon, celui-ci s’appelait Moussa, il y a des exceptions partout. En octobre dernier, Moussa participait à un rassemblement devant le Palais de Justice de Versailles. C’était à l’occasion du procès en assises d’un policier, Pascal Hiblot, accusé d’avoir tué d’une balle dans la nuque un jeune habitant de Mantes-la-Jolie, Youssef Khaïf. Comme tu le sais peut-être – et si tu ne le sais pas, la nouvelle devrait te combler – l’agent tueur a été acquitté. Moussa faisait partie de ce ceux qui ont manifesté dignement – mais oui ! – contre ce déni de justice, cette prime à la bavure. On l’a vu avec d’autres « voyous » embrasser la mère de feu Youssef, au moment où elle sortait en titubant du Palais de Justice où l’on venait de bénir le meurtrier de son fils.

Car Moussa ne faisait pas que voler des voitures. Il militait, aussi, à sa manière. Ceux qui l’ont rencontré dans les manifs du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) disent de lui que c’était un gamin souriant, pas con du tout, tout à fait capable de gestes solidaires et d’actes désintéressés. Ah oui, c’est vrai, j’oubliais… « On n’a jamais vu, dis-tu, la banlieue se mobiliser pour défendre un quidam non issu d’elle-même. Ni protester contre les tripatouilllages politico-financiers, les marées noires, les monstruosités sociales… » C’est curieux, en effet, cette sale manie qu’on les gens de se bagarrer en premier lieu contre ce qui les frappe, les heurte ou les humilie dans leur vie quotidienne. Les grévistes de Mc Do, par exemple : au lieu de se ranger derrière une cause noble et universelle, ces petits cons s’emploient égoïstement à dénoncer leurs conditions de travail. Et les séropositifs d’Act Up, alors ? Que ne militent-ils pas contre les rhumatismes, plutôt que de s’attaquer bêtement au sida ! Toi-même Cavanna, dans les colonnes de ton journal, tu gémis régulièrement sur la durée de vie, scandaleusement trop courte à tes yeux, dont tes ouvrages pâtissent en librairie. C’est un sujet que tu traites plus volontiers et à meilleur escient que les banlieues, et c’est normal : à chacun de parler de ce qu’il connaît, il n’y a pas de mal à ça. Les « voyous » que tu fusilles par écrit ne se révoltent guère, c’est vrai, contre les envois au pilon de tes bouquins, et fort peu, c’est vrai aussi, contre le FMI ou TotalFina. La conscience politique propre à ceux dont l’univers se limite à leur hall d’immeubles est parfois d’une vacuité déprimante. Je doute cependant que tu contribues à leur édification morale en crachant « Bien fait ! » à la gueule de leurs copains morts pour rien.

Les pauvres sont souvent de mauvaise compagnie, ça ne date pa d’hier et c’est ce qui justifie un journal comme Charlie. On peut à bon droit traiter de petits cons les banlieusards à casquette qui déambulent dans Paris le samedi soir, à la recherche d’un chapardage ou d’une épreuve de force. Je ne t’en voudrais pas de les accabler, à conditions toutefois que tu montres une indignation au moins égale à l’encontre du système qui les a cloués sur cette planche pourrie. Toi qui as vécu les trente glorieuses, tu pourrais te souvenir du processus de déglingue qui s’est amorcé durant cette période. J’ai rencontré les parents de Moussa, vendredi dernier, dans leur HLM des Mureaux. La cité où ils habitent – des cubes de béton à moitié vétustes portant des noms de grands compositeurs… – fut construites dans les années soixante-dix pour héberger la main-d’œuvre immigrée de Flins-Renault et de Talbot-Poissy. Importée de Maroc et d’Algérie, la chair à usines était assignée à résidente dans ces dortoirs géants munis de toutes les commodités modernes, parking, chauffage central et XC, mais où l’on avait juste oublié d’installer des lieux de culture, de loisirs et de vie.

« On était programmés pour le boulot et le dodo, et rien d’autres », m’a dit un vieux des Mureaux. Pas de librairie, pas de bistrot, pas de théâtre, que dalle, juste des alignements gris pour le parquage de l’ouvrier. Les belles années soixante-dix étaient aussi des années de ségrégation, de cynisme et d’exploitation sauvage. Tiens, j’ai retrouvé un vieux numéro de Charlie Hebdo du 6 décembre 1971, dans lequel est reproduite une interview fort instructive de François Bouygues. A l’époque, les patrons n’avaient pas encore de conseillers en communication, ils se lâchaient sanas vergogne. Voici, pour te rafraîchir la mémoire, ce que disait Bouygues à propos de la main-d’œuvre immigrée, qui représentaient 88% de son personnel :

« Nous ne pouvons pas la former car si nous la formons, nous l’avons pas l’espoir que nous pourrons la conserver (…). Ces gens-là sont venus ne France pour gagner de l’argent. Et à partir de là il leur est égal de travailler douze heures par jour ou même seize heures l’été quand ils le peuvent ».

C’est ainsi qu’on pressa le jus de ces « gens-là », sans se soucier une seconde de ce qu’il adviendrait de leur vieillesse et de leur progéniture. J’en ai vu, de ces vieux immigrés brisés par les heures sup, handicapés du travail ou chômeurs en dépression, perclus de douleurs, acculturés, muets à force d’humiliations. Le père de Moussa est l’un d’eux. Son fils est né avec ce passé-là sous les yeux et une barre de béton en guise d’avenir. Le 28 octobre, il était quand même à Versailles pour témoigner sa solidarité envers une famille qu’il ne connaissait pas, mais qui a perdu un fils dans une bavure policière. Deux mois plus tard, c’était à son tour de tomber sous les balles d’un flic. La routine… Ce qui est nouveau, c’est qu’aujourd’hui un « gars » tombe sous les applaudissements d’un écrivain qu’un jour, peut-être, il aurait pu prendre plaisir à découvrir. Car tes bouquins sont aussi lus en banlieue, et aussi par des Arabes…

Je ne prétends pas que l’histoire de l’immigration (qui est aussi celle d’une mentalité coloniale recyclée en pragmatisme économique) permette à elle seule de répondre à la question essentielle : pourquoi, par une nuit glaciale, à 3 heures du matin, Moussa se trouvait-il dans une voiture fonçant à toute blinde sur le périph, en compagnie de deux autres ados, dont un de 14 ans ? Ce n’est pas une question simple. Cependant, à moins de considérer qu’une casquette de délinquant est inscrite dans le patrimoine génétique du basané de banlieues, il faut bien admettre qu’un enchevêtrement de causes multiples a déterminé ce gâchis. Il serait peut-être temps de dénouer la pelote, si on ne veut pas qu’elle prenne feu. Tirer dans le tas est sans doute plus facile, mais pas forcément plus productif. Quant à invoquer comme tu le fais le bon vieux temps mythique, celui des « malfrats de naguère »… Quelle rigolade ! D’ailleurs, es-tu vraiment sûr qu’ils ne « serait pas venu à l’idée » de ces braves truands à l’ancienne qu’ils « étaient victimes d’une injustice » ? Bon Dieu, mais l’histoire est remplie de hors-la-loi qui estimaient avoir des comptes à régler avec la haute ! Et qui auraient, eux, trouvé parfaitement dégueulasse que l’on plombe un gamin pour excès de vitesse.

Désolé, Cavanna, mais non, Moussa n’avait pas « pris ses risques », c’est la société qui lui en a fait courir plus que de raison, en le faisant délibérément grandir dans toute cette merde. Où étiez-vous, toi et les autres, durant ces merveilleuses années soixante-dix qui font venir aux yeux de Wolinski des larmes de nostalgie ? Qu’avez-vous fait à l’époque, toi et les autres, contre ces « monstruosités sociales », dont les conséquences ont tué Moussa ? Et dans quel mépris est taillée ta conscience politique pour que tu ailles jusqu’à traiter les indésirables d’« assistés » ? Pour un peu, tu soutiendrais que tout ça, c’et la faute au RMI… Ah, salauds de pauvres !

J’enrage de devoir être en colère contre toi. Et je suis triste comme un chien de lire sous ta plume des conneries malfaisantes qui, contrairement à ce que tu penses, ne sont plus dignes seulement du Figaro, puisqu’elles vérolent désormais cette gauche bien-pensante dont tu condamnes le prétendu laxisme (« l’œil impassible du flic », tu parles… T’as déjà vu comment se passe un contrôle policier, dans les cités ? Les insultes racistes, les tabassages, les arrestations arbitraires ? Demande à ceux qui savent, ils sont nombreux…). Tu prends la posture de l’homme seul qui ose élever la voix au-dessus des foules apeurées. Hélas, ça fait belle lurette que la conscience dont tu te targues est celle de la majorité. Prête un peu l’oreille à Julien Dray, à Jacques Julliard, à Chevènement et à tant d’autres hommes « de gauche » qui nous dictent l’air du temps : ils disent la même chose que toi, en plus faux-cul. Ton édito est conforme à la mode. Je suis même prêt à parier que tu as reçu des lettres de félicitations. Cavanna, l’homme qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas… Ca ne te rappelle rien ? Et merde.

p.-s.
Ce texte est paru dans le livre collectif La fabrique de la haine, Esprit frappeur, 2002

 

Olivier Cyran

 

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