Le Manifeste altermondialiste d’Attac, une réponse keynésienne au capitalisme « néolibéral »

Cinq ans après sa publication aux éditions Mille et Une Nuits, le Manifeste altermondialiste reste actuel si l’on considère la campagne électorale de cette année menée par les candidats de gauche. La plupart, voire tous, ont défendu le principe d’intervention de l’État pour redresser la société et l’économie capitalistes. Un principe que partage l’association Attac, qui avait missionné un comité de rédaction pour publier l’ouvrage dont il est question ici.

L’exposé qui suit se veut une lecture critique de ce Manifeste, qui, derrière une rhétorique pseudo radicale, cache une idéologie régulationniste du capitalisme. Son intention principale consiste à promouvoir une économie à dimension humaine et une politique humaniste, sans remettre en question l’économie capitaliste. Le principal du texte propose un ensemble de mesures qu’un gouvernement devrait prendre, avec quelques brefs paragraphes de contextualisations, explications…

D’emblée, Attac (Association pour la Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens) présente son Manifeste altermondialiste, publié à la veille des élections présidentielles de 2007, comme un manifeste citoyenniste. Un qualificatif qui démontre son degré d’éloignement de toute velléité de bouleversement socio-économique.

Ce court opuscule est un hymne à la gloire de cet État-Providence dont les gouvernements successifs depuis plus de trente ans n’ont pas cessé de réduire les actions en faveur des familles, des aînés, des travailleurs, des chômeurs… Un hymne à la gloire d’un État-Providence qui ne demande qu’à exprimer sa véritable nature : son conservatisme, son libéralisme…

Un « impératif de civilisation » dans le flou

Sans aucunement exprimer clairement cette idée, et en toute innocence, les rédacteurs semblent vouloir remettre au goût du jour les mirages que la Révolution française a laissé entre-apercevoir à ceux qui y ont cru et ceux qui y croient encore. En vérité, ce changement de régime a seulement été un moyen pour la bourgeoisie capitaliste, au pouvoir croissant, de favoriser l’apparition des rapports de forces que nous connaissons actuellement et qu’aucune réforme altermondialiste ne pourra véritablement modifier. Même si Attac prétend défendre un « impératif de civilisation », comme la révolution en France avait suscité des aspirations révolutionnaires dans les bourgeoisies européennes. Sans mentir, nous pourrions extrapoler et considérer qu’Attac ne cherche qu’à poursuivre la Révolution française dans son essence bourgeoise, ainsi que les Communards d’obédience républicaine ou blanquiste l’avaient espéré en 1871.

Entre vantardise (en ce qui concerne sa démarche lors du Traité de Constitution européenne) et fausse modestie (lorsque les auteurs qualifient l’association d’organe d’« éducation populaire » et non d’organisation politique), Attac présente ses propositions comme une alternative au « néolibéralisme », dont elle se garde de donner une définition, comme si son idéologie devait être une évidence. Il ne semble pas s’agir d’une formule euphémistique ou hyperbolique (ça dépend du point de vue, bien sûr) pour qualifier le capitalisme, auquel la référence n’apparaît qu’une ou deux fois, uniquement dans l’introduction. Pour ainsi dire, ce simple fait nous interroge quant au projet de société d’Attac, à son « impératif de civilisation ». Sur le fond, il est probable qu’on puisse comprendre, voire admettre la pertinence de nombreuses critiques et propositions formulées dans ce livre… à la seule condition de partager son désir de maintenir le capitalisme en vie. En vérité, Attac s’oppose idéologiquement au néolibéralisme dans le cadre du capitalisme. Rester sous ce modèle économique ou en sortir, la question est ignorée.

Le Manifeste d’Attac se garde bien de remettre en cause les rapports sociaux, les rapports de production et de consommation, les idéologies, les morales… que nous connaissons aujourd’hui. Cet ouvrage au caractère indubitablement réformiste ressemble surtout à un programme électoral, où l’on découvre surtout que le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’« une nouvelle ère » du capitalisme, son côté obscur. Rien de très clair, en effet.

Cette formule nous convainc qu’Attac ne s’attaque pas à la racine du « mal », préférant sans doute faire espérer que le capitalisme puisse porter en lui un projet émancipateur et humaniste (son côté angélique ?). Au néolibéralisme, les rédacteurs du Manifeste n’opposent rien que des mesures. Attac se veut constructive, à l’inverse du semblant de définition qu’elle donne au néolibéralisme : un « projet de destruction systématique de toutes les limites, politiques, sociales et économiques de l’activité du capital ». Mais que veut construire Attac ? Ou bien réparer ?

En réalité, l’association altermondialiste souhaite seulement imposer des « limites, politiques, sociales et économiques [à] l’activité du capital ». Sa vocation se résumerait éventuellement à une formule sortie de la bouche de Nicolas Sarkozy (l’ex-président – de droite ! – de la République française) : « moraliser le capitalisme ».

Mais quelle morale ? Le Manifeste l’induit en filigrane. A titre d’exemple, il s’apitoie sur les Petites et Moyennes Entreprises, qui en vérité ne sont pas plus un gage de moralité que les grandes entreprises, les « multinationales ». Les conditions salariales dans les unes comme dans les autres sont sensiblement analogues : il s’agit du même type d’exploitation, des mêmes rapports hiérarchiques. La seule différence : la taille des structures respectives. Comme si une entreprise « à taille humaine » était susceptible de ne pas reproduire les mécanismes d’aliénation, d’oppression… que l’on rencontre dans les grandes sociétés.

Autre banalité : les rapports internationaux seraient, selon toute vraisemblance, dominés par les États-Unis. Attac se livre à une attaque en règle contre le modèle étasunien, n’évitant aucune systématisation de ses reproches, critiques, accusations. Ils seraient la patrie du capitalisme, comme l’URSS avait été, pour les léninistes et nombre de leurs détracteurs, la patrie du socialisme. Cela revient à oublier que le capitalisme est né en Europe : d’abord au Royaume-Uni, s’est ensuite étendu à l’Europe, puis au monde entier. Depuis lors, le capitalisme n’a jamais disparu de la surface du globe, sous quelque forme que ce soit : qu’il s’agisse de libéralisme, de régulationnisme (et/ou capitalisme d’État)…

De la déshumanisation du monde que dénonce Attac, les capitalismes européens sont tout aussi responsables que leur rival-allié étasunien. Sans doute diffèrent-ils en fonction de leurs modèles sociaux, issus de leur propre histoire ; il n’empêche que les capitalismes, quelles que soient leurs cadres nationaux, fonctionnent de la même manière : opposition entre travail et capital à travers le salariat ; l’économie régie par les « lois » du marché ; productivisme… Le capitalisme règne sur toute la surface du globe : de la Chine au Brésil, de l’Inde et du Pakistan à l’Afrique du Sud…

Le Manifeste se compose de trois chapitres exposant le dessein, formulé par ses auteurs, de « scier les sept piliers du néolibéralisme » : le premier sur le désir d’« en finir avec toutes les dominations » ; le deuxième, « faire de l’Europe un pôle alternatif » ; et le troisième, la « démocratie : les affaires de tous sous le contrôle de tous ».

Le point commun à ces trois chapitres ? Ils nous révèlent comment Attac conçoit la gouvernance et le fonctionnement économique. Ce seront, après l’abattage des « sept piliers du néolibéralisme », les deux axes que nous tenterons de développer, de façon aussi synthétique que possible.

« Scier les sept piliers du néolibéralisme » ou comment laisser les racines de l’arbre abattu

Coupez un arbre. S’il n’était pas tout à fait mort, il est probable que de sa souche reparte une pousse, aidée ou non par une main experte. Attac, elle, a choisi une métaphore rocheuse, s’imaginant que la pierre ne fleurit pas. Il n’empêche qu’avec tous les moyens techniques dont il dispose, l’humain sait parfaitement empiler les pierres d’une ruine pour restaurer d’anciens monuments.

Plaisanterie à part : en affirmant, de façon fantaisiste, vouloir « scier les sept piliers du néolibéralisme », les auteurs du Manifeste altermondialiste espèrent simplement utiliser des armes du capitalisme contre les néo-libéraux. Les rédacteurs espèrent que les marchés, régulés par l’Etat, fonctionnent en parfaite harmonie avec les besoins des populations. L’économie serait au service des travailleurs autant que des patrons, les uns libres d’exploiter « humainement » les autres afin de produire des biens et services rentables, tout aussi compatibles avec l’éthique altermondialiste. L’essor progressif de l’économie verte est une illustration parfaite de cette volonté d’allier marché et qualité, économie capitaliste et morale altermondialiste. Pour boucler la boucle, il faut aux altermondialistes que ces secteurs économiques trouvent des consommateurs. Ainsi faut-il créer des besoins en adéquation avec l’idéal citoyenniste (écologiquement, socialement, économiquement, etc.). Les acteurs économiques jouent parfaitement leur jeu ici, mais l’association Attac, lorsqu’elle intervient dans des réunions, dans des manifestations, crée elle-même ces besoins. Lorsqu’il existe des rassemblements associatifs, ses animateurs n’hésitent pas à faire l’éloge des AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), de la nourriture bio, du développement durable, du commerce équitable…

Prônant une série de réformes, Attac jette les bases d’une future contre-réforme, parce qu’elle ne s’est pas attaquée aux fondements du système économique actuel. Le Manifeste s’en prend à la dimension idéologique du néolibéralisme, non à ce qui l’engendre, lui permet de maintenir son assise sur le monde. Ainsi les auteurs de cet opuscule négligent totalement que, se maintenant par ailleurs dans le cadre républicain et en admettant que leurs propositions aient un écho politique dans la superstructure du capitalisme français, ils risquent de voir, un jour, leurs propositions réduites à néant.

Le premier pilier que dénonce le Manifeste concerne le libre échange et la libre circulation des capitaux. Tout en pratiquant la confusion entre État et société, les rédacteurs s’offusquent de ce que les États ne sont pas en capacité de « définir des politiques économiques autonomes répondant aux aspirations des citoyens ». De la sorte, ils ignorent la nature des liens entre capital et États, dont la proximité n’est plus à démontrer depuis plus de deux siècles. Les hommes politiques sont évidemment sensibles aux aspirations de certains patrons, qu’ils soient de droite comme de gauche. Et vice versa.

L’appareil étatique, l’histoire n’a jamais cessé de le prouver, n’est pas une entité neutre. Attac croit pouvoir colmater à coups de rustines la baudruche étatique-providentielle. Même drapé des habits pseudo-« socialistes », tout en permettant que les démunis jouissent de quelques-uns de ses fruits (RMI, RSA…), l’État et la classe capitalistes ont permis : à de nouvelles classes de s’accaparer les pouvoirs politiques, juridiques, sociaux et économiques ; l’ascension sociale d’une partie de la classe ouvrière française au détriment des travailleurs immigrés. Malheureusement, il est à craindre que le modèle étatique défendu par les rédacteurs du Manifeste suive un chemin semblable. D’abord, parce que la diplomatie n’a jamais permis qu’un État sorte du cadre du capitalisme, tel qu’en témoignent de nombreuses révolutions (URSS, Chine…) forcées de réintroduire l’économie de marché, du fait de sa mondialisation.

Les rédacteurs dénoncent ensuite le deuxième pilier, sous le titre « La nature comme réservoir inépuisable et comme dépotoir ». Ainsi soulèvent-ils la question de l’écologie ou, plus exactement, de l’environnementalisme. La problématique de la pollution semble avoir retenu leur attention, notamment lorsqu’elle touche les pays les plus pauvres, qui, pour certains, servent de déchetterie et/ou de mine à ciel ouvert aux pays riches.

Bien que leur constat ne souffre aucune discussion, il en va autrement de la manière dont ils posent le problème. Leur raisonnement, principalement juridique, vise à définir la nature et ses réservoirs de matière première comme « biens publics mondiaux ». Si le patrimoine naturel était ainsi mondialement reconnu comme tel, ce serait une avancée dans le combat pour la protection de l’environnement, de la flore et de la faune. Néanmoins, ceci n’empêche pas que nos relations à la nature ne se transformeront pas radicalement si nous ne bouleversons pas les rapports sociaux, les rapports de production capitalistes. Abolir la « marchandisation » de la planète ne devrait pas avoir d’autre synonyme que l’annihilation du capitalisme. Évoquer la loi, la justice pour modifier cette relation reste un pis-aller. Hélas, décréter que la nature et ses fruits sont des « biens publics mondiaux » ne révolutionnera pas l’équilibre écologique mondial. D’un point de vue éthique, la démarche est louable, elle permet de sensibiliser les populations à la protection de notre planète ; mais cela ne remet pas en cause le droit des entreprises à polluer (qui s’achète par des taxes, etc.).

Sur le plan pratique, l’homme moderne ne devrait plus considérer la nature comme un objet extérieur à lui ; depuis l’apparition des premiers hominidés, il est intégré dans la nature, qu’il le veuille ou non, et doit garder présent à l’esprit qu’en la polluant il pollue sa propre vie et celle de ses héritiers. Ainsi semble-t-il pertinent de citer cette phrase de Babeuf et Maréchal dans le Manifeste des Égaux : « Plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. »

Troisième pilier : « La mise sous tutelle de la démocratie. » En sciant ce pilier, Attac pérennise le principe électoral et de la délégation de pouvoir, tout en l’aménageant en fonction d’une exigence de ce que nous pourrions appeler la régulation citoyenne. Sur le plan des rapports de force, il s’agit d’une forme de paix sociale où patrons et ouvriers seraient politiquement et idéologiquement égaux, où les uns et les autres seraient aussi libres de permettre aux premiers d’exercer leur domination sociale et économique sur les seconds. Cette notion nous paraît aussi illusoire que cette nécessité affirmée de mettre « en place de nouvelles formes de participation populaire complétant les formes classiques de représentation, par une formation à la citoyenneté dans le système éducatif et par des mesures garantissant le droit d’être informé et le droit d’informer ». En France, par exemple, de nombreuses municipalités majoritairement « socialistes » ont mis en pratique l’idée de démocratie participative, tant vantée par Ségolène Royal durant la campagne électorale de 2007, en proposant régulièrement des réunions publiques dans les quartiers lorsque des chantiers y sont programmés ; généralement, les conseils municipaux ont déjà délibéré sur ces projets, ce qui renforce la légitimation de la voix des représentants du peuple, non du peuple lui-même.

Les auteurs du Manifeste, dans leur soif d’innover, accèdent au désir des conservateurs : on fait participer le peuple, mais on garde les institutions. Attac veut simplement les révolutionner, leur refaire la façade en les aménageant un tant soit peu, histoire, surtout, de ne déplaire à personne. Cette démocratie participative aurait également des visées pédagogiques, qui trouveraient également une manifestation dans le système éducatif ; alors qu’elle a rué dans les brancards lorsque Sarkozy et ses sous-ministres proposaient de réhabiliter l’instruction civique, Attac ne défend pas moins les mêmes positions finalement. À moins que la « formation à la citoyenneté dans le système éducatif » couvre un sens qui nous aurait échappé.

Après une bonne suée avec les trois premiers piliers, le Manifeste s’attaque aux « politiques publiques au service des propriétaires du capital ». Leur analyse concernant le démantèlement des services publics ne souffre évidemment aucune contradiction. D’une certaine façon, il prédisait ce que vit actuellement le prolétariat grec depuis plus de deux ans. Quant aux remèdes, leur originalité est extrêmement décevante. Une fois encore, l’État devrait venir à la rescousse. Les services publics qu’il aura abandonnés devront être « déprivatisés », sans oublier le rôle régulateur que pourraient jouer les « citoyens » s’ils l’« estiment nécessaire ». Dans le même ordre d’idée, l’actionnaire (cinquième pilier) devra partager le capital avec les « travailleurs » et les « pouvoirs publics ».

Avec les sixième et septième piliers, Attac pèche par antiaméricanisme primaire, dénonçant les méfaits de l’Oncle Sam sur le plan géopolitique tout en oubliant que les politiques interventionnistes ne sont pas le seul fait des États-Unis ; n’est-ce pas encore la France qui prit l’initiative de donner un coup de main aux rebelles libyens contre le colonel Kadhafi. Ils se trouvent dans la ligne de mire pour leur impérialisme culturel et linguistique, auquel il faudrait remédier par l’affirmation d’autres impérialismes, à travers la francophonie, l’hispanophonie, la germanophonie, la lusophonie, etc. Guérir le mal par le mal, en quelque sorte. Et pourquoi ne pas s’appuyer sur des institutions internationales telles que l’ONU ? Les rédacteurs du Manifeste ne sont pas à une aberration près.

Néo-keynésianisme, néo-conservatisme de gauche

En voulant « Promouvoir un nouveau sens à donner au travail et à la consommation », Attac invite à réorganiser le capitalisme. Le premier chapitre, intitulé « en finir avec toutes les dominations », mélange divers thèmes dont celui de l’économie. Ainsi l’association altermondialiste désire agir sur l’emploi, la protection sociale et le service public. Elle invoque le droit de tous à ce triptyque, fondamental chez les néo-keynésiens, puisque chacun des éléments agit sur les autres et est ainsi supposé créer de la richesse, c’est-à-dire des biens et des services.

Ceci devient embarrassant pour leur « théorie » de la « marchandisation » des services publics. En toute mauvaise foi, ils poursuivent leurs larmoiements sans analyser le contenu de leur proposition et en ignorant les principes mêmes fixés par le théoricien qui les inspire, en l’occurrence John Maynard Keynes (1883-1946). Grossièrement, pour lutter contre le chômage, selon lui, l’État devait intervenir auprès des entreprises afin de permettre, sur le marché, qu’une demande corresponde à une offre. Contrairement aux libéraux, Keynes promouvait le maintien des salaires (voire leur augmentation) afin que les travailleurs continuent d’avoir un pouvoir d’achat décent. En outre, « la relance de la demande doit être impulsée par une augmentation des dépenses publiques ou une baisse des taux d’intérêts (pour favoriser l’investissement » (1) .Ceci est, en résumé, ce que souhaitait réaliser Jean-Luc Mélenchon s’il accédait à la présidence. Mais aussi l’actuel président François Hollande.

De cette façon, Keynes estimait possible de remettre l’économie capitaliste, l’économie de marché, sur les rails après une période de crise, assurant toutefois son lecteur attentif que de telles mesures ne pouvaient qu’être temporaires. « Si Keynes ne croit pas au caractère autorégulateur du marché, il ne condamne pas pour autant l’économie de marché. […] Il est important, enfin, de garder à l’esprit que les principaux raisonnements keynésiens ne s’appliquent qu’à des situations particulières, se manifestant sur une courte période […] », soulignent Jean-Yves Capul et Olivier Garnier, dans leur Dictionnaire d’économie et de sciences sociales (2), ce qui nous laisse entrevoir deux possibilités.

Premièrement, si la politique préconisée par les altermondialistes se concrétise sur une période de long terme, celle-ci engendrera de nouvelles crises, bien plus fortes et plus graves. L’histoire a démontré que la méthode keynésienne pouvait susciter l’inflation, parce que le mouvement des revenus, s’il ne reste pas stable, ne peut qu’augmenter si l’on suit cette logique. Par une mécanique particulière, l’augmentation des salaires génère l’augmentation des prix, puisque les patrons répercutent la hausse des uns sur les autres, afin de maintenir leur taux de profit.

Deuxièmement, la traduction politique du régulationnisme pourrait être le retour à la libération de l’économie de marché, les privatisations et la destruction des acquis sociaux monnayés par les travailleurs contre de meilleures performances de leur force de travail.

En somme, la vision altermondialiste de l’économie mène à l’impasse, parce qu’elle ne s’inscrit pas hors du cadre du capitalisme. La lutte économico-politique entre néokeynésiens et néolibéraux, c’est le yin et le yang du mode de production capitaliste. Ce qui est fait doit être défait pour que l’économie de marché subsiste. C’est ce qui se passait en France sous la présidence sarkozyste, durant laquelle une bonne part des mesures keynésiennes d’après-guerre ont été détricotées. Nous pouvons remonter ainsi jusqu’aux années De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac. Rappelons, entre autres, les attaques de Chirac contre les retraites en 2002-2003, les privatisations d’entreprises publiques sous Mitterrand (TF1, Renault…), etc.

Ainsi en vient-on à une deuxième constatation : en plus de ne pas être anticapitaliste, le mouvement altermondialiste propose une vision sociale conservatrice. De même que les centrales syndicales, ATTAC s’accroche aux acquis arrachés lors des luttes sociales antérieures (congés payés, sécurité sociale…). Les éventuelles revendications novatrices sont ainsi souvent noyées dans un flot continu de pleurnicheries liées aux attaques nombreuses du capital contre les citoyens.

Si, par ailleurs, ATTAC suggère la création d’un revenu garanti (qui suppose notamment la pérennisation d’une hiérarchisation sociale), l’association politique se positionne fortement pour que des mesures protectionnistes soient prises, que l’on peut analyser comme une approche nationaliste de l’économie.

Revenons au revenu minimum garanti : cette mesure est au premier abord une proposition originale qui permettrait à tout un chacun, même ne travaillant pas, d’avoir un revenu lui permettant de subvenir à ses besoins et ceux de ses proches.

Le principe remonte à L’Utopie de Thomas More (1478-1535). S’adressant à l’archevêque de Canterbury, le voyageur Raphaël déclare par sous-entendu : « On décrète contre le voleur des peines dures et terribles alors qu’on ferait mieux de lui chercher des moyens de vivre, afin que personne ne soit dans la cruelle nécessité de voler d’abord et ensuite d’être pendu. (3) » D’après Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght, « c’est à un ami de More, Johannes Ludovicus Vives (1492-1540), humaniste d’origine juive catalane et professeur à Louvain, que l’on doit le premier plan détaillé et soigneusement argumenté de revenu minimum garanti » (4) . Pour Vives, comme pour More, il s’agissait de mettre en place une « assistance publique » afin que les pauvres puissent vivre et faire vivre leurs familles, afin qu’ils ne soient plus obligés de voler ni de mendier.

Aujourd’hui, ce retour à des principes hérités du vieil humanisme démontre, d’abord, l’incapacité d’ATTAC et de ses spécialistes à sortir de la morale judéo-chrétienne dont la charité représente un des fondements. En outre, les altermondialistes refusent de penser l’abolition de la marchandise dans tous ses sens : autant les biens et les services que la force de travail. Ce revenu minimum garanti suppose toujours qu’il faille avoir recours, sans ce pis-aller, sans cette allocation universelle, au travail salarié pour consommer, pour s’assurer une vie décente.

Ajoutons à cela une mesure qui en dit long : dans sa mesure 16, ATTAC propose que l’écart entre actions et salaires soient réduites. Aussi prompte soit-elle à dénoncer les actionnaires et le capital financier, ATTAC ne tient pas particulièrement à leur abolition de fait.

Au contraire, les altermondialistes suggèrent même une nouvelle forme d’exploitation : le commerce équitable, grâce auquel de petits exploitants agricoles et artisanaux seront libres de se faire exploiter et d’exploiter leur main-d’œuvre au profit de coopératives, dans le cadre d’une économie soi-disant solidaire. Ainsi les rédacteurs en viennent-ils, par exemple, à défendre que les pays en développement imposent des droits de douanes, fidèles à leur idée du protectionnisme, inversé cette fois.

Quelles sont réellement les implications de ce désir protectionniste ?

Dans un premier temps, en réduisant les flux marchands, ce type de politique réduit les liens entre économies de pays différents. D’une part, les patrons n’entrent plus en contact les uns avec les autres, mais, d’autre part, les travailleurs du monde non plus. Schématiquement (parce que ceci est plus complexe), ATTAC rendrait impossible, dans une certaine mesure, la fédération des travailleurs au niveau mondial. Mettant de cette façon un frein à la lutte de classes, ATTAC, et plus largement la gauche, permet au capitalisme d’obtenir un répit : en l’aménageant, en donnant de menus avantages aux classes exploitées et en tournant l’hostilité de classe des uns et des autres au profit de l’hostilité nationale sur la plan économique – cela peut d’ailleurs aller plus loin, si l’on se souvient (un exemple au hasard) des propos xénophobes de la « socialiste » Edith Cresson (5) au sujet des Japonais. Lorsque la gauche tient les rênes du pouvoir, les luttes sociales sont moins fréquentes et moins violentes, sauf quelques exceptions ; d’où la nécessité de ne pas céder aux sirènes régulationnistes.

Deuxièmement, et en conséquence, la nature éventuellement protectionniste de l’économie aurait un impact néfaste sur les mentalités. Se protéger de l’économie d’un pays voisin revient presque à poser le pays voisin comme un adversaire, un ennemi. Les travailleurs français, par exemple, considéreraient leurs voisins allemands, belges, suisses ou italiens comme des adversaires. Ainsi le « produisons français » n’a pas d’autre effet que de surestimer l’économie française, prétendument de meilleure qualité, et de flatter le chauvinisme des uns et des autres.

Les altermondialistes rétorqueront que des produits locaux seraient, primo, plus aisément contrôlables par les consommateurs. Ce qui nous semble particulièrement hypocrite, sachant la tendance des associations locales à déléguer le contrôle à des spécialistes. Secundo, les altermondialistes argumenteront, en s’appuyant sur l’exemple, imaginaire ou non, de l’importation de viande ovine en provenance de Nouvelle-Zélande, qu’une consommation chauvine réduira le réchauffement climatique. Il est vrai que cela semble logique, mais le capitalisme n’a pas la réputation d’un système éco-logique en soi.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que certains ont formulé de donner prioritairement du travail aux nationaux plutôt qu’aux « immigrés » (un terme qui, chez certains, qualifie même parfois des personnes de nationalité française !). Par exemple, le fait que des militants d’extrême droite développent ce genre de discours dans des organisations syndicales est aussi évocateur qu’inquiétant. L’on pourrait imaginer que ce discours puisse être repris dans d’autres organisations politiques, associatives, etc. L’histoire, y compris la plus récente, a démontré que des personnes ordinairement à « gauche » pouvaient être attirées par les sirènes de la xénophobie.

Résurrection de l’État-Providence

Le recours à l’État ne se cantonne pas qu’à l’économie. Sur le plan de la diplomatie, Attac suggère de « faire de l’Europe un pôle alternatif », afin de rééquilibrer les rapports avec les États-Unis sur la scène géopolitique internationale. Ainsi les altermondialistes se fabriquent-ils l’image d’une Europe représentant un contre-pouvoir à l’impérialisme étasunien ; une image susceptible d’atténuer, en outre, le poids diplomatique de certains Etats européens (France, Royaume-Uni, Allemagne) qui l’éclipsent généralement.

En ce qui concerne les affaires euro-européennes, à l’inverse, les Etats devraient, selon les auteurs du Manifeste, briser le « carcan institutionnel ». Évidemment, l’idée met en appétit. Sauf que cette proposition signifierait plutôt opérer un petit lifting des institutions européennes. La preuve dans le texte : « En s’appuyant sur des mobilisations populaires dans son pays et dans les autres, [l’Etat] peut utiliser les institutions existantes comme autant de tribunes, et les procédures comme autant de moyens d’action. »

D’abord, si l’on pèse l’explicite et l’implicite, cette citation révèle que les institutions ne sont pas brisées. Ensuite, au contraire de ce que souhaite Attac dans le champ diplomatique (l’effacement des Etats face à l’Union européenne), les rédacteurs estiment nécessaire qu’un Etat puisse s’opposer à des décisions prises par l’UE. « Il peut, s’il en a la volonté et le courage politiques, bloquer de très nombreuses décisions néfastes. » C’est ce que fit De Gaulle, par exemple, en appliquant la politique dite « de la chaise vide ». Cela avait fragilisé la Communauté européenne, mais aussi les relations de la France avec ses partenaires. Il n’est pas question, ici, de défendre l’Union européenne, mais de dénoncer la manipulation nationaliste à travers cette volonté de préserver un État fort. Une illusion de plus qui ne serait profitable à personne. Si, ces derniers temps, la Grèce avait réagi ainsi face aux exigences franco-allemandes, sans doute aurait-elle fragilisé ses relations avec l’UE, d’autant plus qu’elle se trouvait en position de faiblesse, incapable de pouvoir exiger quoi que ce soit. Imaginons les conséquences néfastes pour les classes populaires grecques : il est évident que la crise se serait aggravée, une économie autarcique étant de toute évidence vouée à la sclérose ou à l’inévitable ouverture ; supposons la sortie éventuelle de la zone euro, le prolétariat hellène n’y aurait peut-être pas été gagnant sur toute la ligne : le retour au drachme ne se serait pas opéré sans souffrances.

Entre autres suggestions, les altermondialistes comptent briser les institutions européennes en les démocratisant, en étendant l’initiative législative de la Commission européenne au Parlement européen, aux gouvernements nationaux, aux parlements et aux citoyens. En résumé : faire fonctionner les institutions européennes et nationales. Ils élargiraient par ailleurs le droit de pétition.

Non seulement Attac ne briserait jamais le fameux « carcan institutionnel », mais – ironiquement ? – elle émet l’idée de siéger au FMI (Fonds monétaire international) et à la Banque mondiale. N’est-ce pas une drôle de façon de combattre les institutions qu’habituellement elle dénonce ? Sans doute pouvons-nous y déceler les réminiscences entristes de dirigeants au passé trotskyste…

Dans le troisième chapitre, les auteurs du Manifeste altermondialiste se font les chantres de la démocratie participative, désireux de « reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière ». Une nouvelle fois, ces fins analystes ne peuvent pas s’empêcher de penser le système économique comme un système exclusivement financier, comme si le travail et le capital technique (moyens de production) ne représentent qu’une bagatelle. À moins que leur objectif se limite à revenir à des rapports de productions, des méthodes d’aliénation du travail plus traditionnels ? plus… moraux ? plus… humains ?

Par la suite, le texte décrit un mode de fonctionnement politique principalement représentatif, donnant l’illusion de la démocratie « participative ». Par bonheur, ils ont été suffisamment pudiques pour ne pas utiliser le concept de démocratie directe. Aussi séduisantes que soient ces idées, les auteurs n’expliquent nulle part par quel moyen accéder à cette forme de pouvoir démocratique. Cela signifie-t-il qu’une démocratie puisse exister sans que le « peuple » participe au pouvoir ? Même si, dans la pratique, la démocratie bourgeoise est foncièrement antidémocratique (puisque seule la classe dirigeante détient le pouvoir et que la classe exploitée n’a presque plus de poids politique), supposer, dans la théorie, une « démocratie participative » s’annonce aussi redondant qu’absurde. Par la même, il devient singulièrement compliqué d’opposer la « démocratie participative » à la démocratie bourgeoise (ou néolibérale, s’ils préfèrent). Les mesures auxquelles les altermondialistes aspirent ne semblent pas faire table rase du pouvoir capitaliste ; il s’agit au contraire de maintenir les institutions politiques en les adaptant aux impératifs participatifs. Ainsi ajouteraient-ils de nouvelles strates dans le fonctionnement politique du pays, y compris dans le fonctionnement des entreprises (sans pour autant débarrasser l’économie des rapports marchands et salariaux).

Un capitalisme amendé

Le Manifeste altermondialiste abonde en propositions feignant la singularité. Nous en avons extrait les plus significatives, celles qui révèlent la nature réformiste et conservatrice d’Attac. A trop vouloir rompre avec la « marchandisation du monde », les rédacteurs en perdent leurs concepts, réinventant l’économie et la politique au gré de leurs moraux larmoiements. Ce court opuscule annonce la résurrection du vieux keynésianisme, contrairement à ce que le texte insinue en accumulant les déclinaisons de l’adjectif « nouveau ».

La conclusion, enfin, ne laisse plus de place au doute : « Il ne s’agit pas de faire “bouillir les marmites de l’avenir” en inventant de toutes pièces un monde idéal […]. Il s’agit d’explorer des voies multiples, des terrains disparates afin de remettre fondamentalement en cause le modèle néolibéral par un “mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses” », écrivent les rédacteurs du Manifeste en citant Karl Marx. Grosso modo, il ne s’agit pas, pour Attac, de modeler le monde suivant un nouveau mode de production, mais de corriger, adapter, amender le capitalisme suivant des impératifs prétendument démocratiques et solidaires. Se refusant à abolir l’économie de marché, les altermondialistes demeurent dans la logique capitaliste, pour ne pas dire libérale (une insulte que nous jugerions particulièrement justifiée), agrémentée de conservatisme social (ou conservatisme de gauche) et de nationalisme économique. Ni plus ni moins, l’altermondialisme n’est qu’un altercapitalisme, voire un alterlibéralisme.

Pouvons-nous, alors, considérer que « l’existence du mouvement altermondialiste est une des conditions pour que des alternatives puissent voir le jour » ? Nous contesteront cette affirmation pour cette raison : Attac a récupéré dans les poubelles de l’histoire des recettes qui assurent seulement la pérennité de l’exploitation salariale, en maintenant les travailleurs dans l’illusion d’une pseudo-contestation. Il est difficilement pensable de concevoir une solution dans le cadre d’un système dont on préserve la plupart (sinon la totalité) de ses manifestations politiques et sociales. La vision que les altermondialistes ont du monde, à travers ses aspects tant économiques que politiques et sociaux, démontre soit leur naïveté soit leur manque d’ambition soit leur incompétence dans ces domaines, aussi surprenant que cela puisse paraître, sachant le nombre incalculable de « spécialistes » au sein de cette modeste association d’« éducation populaire ». Cité à deux reprises dans la conclusion du livret, Marx se retournerait dans sa tombe…

 

 

source mondialisme.org