Gandhi, ou l’art de désarmer les masses

La véritable histoire de Gandhi

 

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A propos des castes: « Je considère fondamentales, naturelles et essentielles les quatre grandes divisions (…). Les innombrables subdivisions peuvent être gênantes, mais je suis tout à fait opposé à ce qu’on essaye de détruire les divisions fondamentales. Je suis porté à croire que la loi de l’hérédité est une loi éternelle et que toute tentative pour la transformer doit forcément conduire au désordre absolu. Je ne considère pas qu’il soit indispensable à l’esprit démocratique de boire ensemble, de partager un repas et de s’unir par le mariage »

 

À Peshawar, qui resta pendant dix jours aux mains de la population, les soldats refusèrent de tirer sur les manifestants. Ces troupes hindoues fraternisèrent avec une foule en majorité musulmane. Il fallut l’intervention de l’aviation britannique pour faire revenir le calme.
Alors que celle-ci réprimait la population, ce n’était pas sa violence que Gandhi condamnait, mais le refus des soldats indiens de tirer !

« Un soldat qui désobéit à un ordre de faire feu enfreint son serment et se rend coupable de désobéissance criminelle. Je ne puis demander à des fonctionnaires et à des soldats de désobéir, car lorsque je serai au pouvoir, j’utiliserai, selon toute probabilité, ces mêmes fonctionnaires et ces mêmes soldats. Si je leur enseignais la désobéissance, je craindrais qu’ils n’agissent de même lorsque je serai au pouvoir. »

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Issu d’une famille commerçante, Gandhi fit ses premières armes de militant nationaliste en Afrique du Sud où, jeune avocat, il était employé par une firme commerçante indienne.

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« un résistant civil ne cherche jamais à mettre le gouvernement dans l’embarras »

 

Tout en proclamant sa loyauté à la Grande-Bretagne, il y organisa la lutte contre les laissez-passer imposés aux commerçants indiens par les Britanniques. Il se déclarait déjà en faveur de mouvements pacifistes, une non-violence qui ne l’empêcha pas de se ranger activement aux côtés de l’armée britannique lors de la guerre des Boers, puis contre la révolte des Zoulous.
Différents ouvrages de propagande, parmi lesquels le film d’Attenborough qui remporta l’Oscar du meilleur film en 1982, présentent Gandhi comme un champion de la non-violence. Dans une société aussi violente que la société indienne, où les rapports sociaux eux-mêmes étaient violents au quotidien, la doctrine non-violente de Gandhi avait une fonction politique : celle de laisser les masses désarmées face à la violence de leurs oppresseurs.

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Gandhi est également présenté comme étant du côté des pauvres, pour l’égalité.

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Il soutenait pourtant la division de la société en castes, qui lui paraissait même fondamentale. Il écrivait en 1920 : « Je considère fondamentales, naturelles et essentielles les quatre grandes divisions (…). Les innombrables subdivisions peuvent être gênantes, mais je suis tout à fait opposé à ce qu’on essaye de détruire les divisions fondamentales.
Je suis porté à croire que la loi de l’hérédité est une loi éternelle et que toute tentative pour la transformer doit forcément conduire au désordre absolu. Je ne considère pas qu’il soit indispensable à l’esprit démocratique de boire ensemble, de partager un repas et de s’unir par le mariage » [2].


Gandhi ne revendiquait même pas l’égalité juridique entre les hommes, ce qui serait à la portée de n’importe quel démocrate bourgeois.

Non, lui exhortait simplement les pauvres à la patience et à l’acceptation de leur sort jusqu’à leur future réincarnation.

Il se déclarait pourtant affligé par la pauvreté qui sévissait en Inde. Mais son remède, c’était le retour au tissage à la main !

Non sans démagogie, il préférait désigner le progrès comme l’ennemi des pauvres, plutôt que les possédants britanniques et indiens qui en accaparaient les fruits.

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Le chantre du métier à tisser manuel était aussi un obscurantiste religieux dont la bêtise s’illustrait dans ses écrits.

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On peut lire sous sa plume que « les hôpitaux sont des institutions pour la propagation du péché. Aller consulter le médecin et guérir soulage le corps, mais affaiblit l’esprit. » [3]

Au nom de ses principes il laissa sa femme mourir, faute d’injections de pénicilline, car il considérait l’intraveineuse comme « une agression violente contre le corps ».

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De retour en Inde, Gandhi sut se faire apprécier des masses.

S’appuyant sur la religion et ses symboles, il imposait le respect par son mode de vie simple, ses déplacements dans les wagons de troisième classe, qui semblaient contraster avec le mode de vie des autres dirigeants du parti du Congrès.

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Ayant abandonné le costume occidental pour un simple morceau d’étoffe tissé par ses soins, il n’avait pas l’allure habituelle des bourgeois du parti du Congrès, habillés à l’occidentale et qui ne perdaient pas une occasion d’étaler leur richesse.

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Cette image de pauvreté que Gandhi voulait offrir aux masses pauvres n’était, justement, qu’une image.

L’écrivain-journaliste Tibor Mende a rapporté dans son ouvrage « L’Inde devant l’orage » :

« Le fait que Gandhi habitait fréquemment une demeure luxueuse où il était l’hôte d’un des plus grands industriels de l’Inde (Birla), ne troublait pas l’image que des millions d’Indiens se faisaient de leur leader ; pas plus d’ailleurs que les dépenses extraordinaires engagées pour garder et transformer les wagons de troisième classe dans lesquels il faisait des voyages spectaculaires, ou pour reconstruire des quartiers entiers de taudis lorsqu’il séjournait parmi les intouchables ».

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Le même Birla déboursait les 50 000 roupies annuelles qui faisaient vivre l’ashram, la petite communauté autour de Gandhi. Pour l’industriel Birla, cet investissement en la personne de Gandhi se révéla particulièrement fructueux par la suite.


Le talent – si l’on peut dire – de Gandhi résidait dans sa capacité extraordinaire à tromper les masses.

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Mohandas Karamchand Gandhi à Londres

 

La population pauvre, qui crevait de misère, au point d’être au bord de l’explosion, pouvait s’identifier à cet homme décharné et y compris à sa doctrine non-violente, ce qui n’aurait pas pu être le cas avec un notable.

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À peine arrivé en Inde, et malgré ses professions de foi non-violentes, Gandhi soutint la Grande-Bretagne durant la première guerre mondiale et se lança même dans une campagne de recrutement de soldats indiens.


Le prêche de la non-violence destiné aux seuls pauvres


En 1919, alors que les grèves et les manifestations des masses se radicalisaient, Gandhi proposa sa première grande campagne d’action non-violente, pour protester contre les lois Rowlatt, qui prolongeaient les pouvoirs répressifs du temps de guerre et permettaient au gouvernement d’emprisonner sans jugement.

Il décréta une journée de « hartal » en avril. À l’origine, le mot signifiait “ grève générale ”. Gandhi lui donna le sens de journée de jeûne et de prière, durant laquelle la population devait suspendre toute activité.
Les masses répondirent à l’appel, bien au-delà de ce que Gandhi avait prévu : une vague de manifestations de masse et de grèves, parfois ponctuées d’émeutes, embrasa différentes régions du pays dès le mois de mars. Durant cette période d’agitation, hindous et musulmans manifestèrent côte à côte et fraternisèrent dans la lutte, au point qu’un rapport officiel du gouvernement soulignait cette « fraternisation sans précédent ».
Alors que la répression se faisait de plus en plus violente, Gandhi redoublait d’efforts pour prêcher la non-violence aux masses indiennes. À Amritsar, dans la région du Pendjab où le mouvement de masse était très actif, l’armée tira à la mitrailleuse sur la foule rassemblée dans un lieu clos, sans aucune possibilité de s’échapper. Il y eut entre 400 et 500 morts et plus de 1200 blessés.
Un peu partout, des groupes courageux de résistance à la répression furent mis en place par les manifestants, peu enclins à se laisser massacrer sans réagir. Gandhi multiplia les appels au calme, regrettant que le mouvement « sorte du cadre de la non-violence ». Il décida du coup de suspendre la résistance passive quelques jours seulement après le hartal, déclarant qu’il avait commis « une bévue énorme comme l’Himalaya qui avait permis à des personnes mal disposées et non à de véritables résistants passifs de perpétrer des désordres. » [4]
Et pour que les choses soient bien claires, il ajouta dans une lettre à la presse qu’un « résistant civil ne cherche jamais à mettre le gouvernement dans l’embarras ».

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Fin 1919, Gandhi mit tout son poids dans la balance pour que le parti du Congrès accepte les mini-réformes consenties par le gouvernement et que tout le monde « se mette tranquillement au travail pour en assurer le succès ». Mais si Gandhi parvenait à s’imposer au parti du Congrès, le mouvement n’obéissait pas à ses injonctions malgré sa popularité, et il continua à se développer.
Les six premiers mois de 1920 furent même le point culminant du mouvement de grève, entraînant un million et demi de travailleurs à travers tout le pays. Le mouvement ouvrier ne faiblissait pas, malgré l’absence d’une direction politique autonome.
Quant au parti du Congrès, il constatait par la voix résignée de son président : « Il ne sert à rien de se dissimuler que nous traversons une période révolutionnaire ». Faute de parvenir à l’arrêter, la bourgeoisie indienne tenta à nouveau de se porter à la tête des masses et Gandhi élabora un nouveau programme de « non-collaboration dans la non-violence » qui fut adopté par le parti du Congrès en septembre 1920.
La non-violence prônée par les dirigeants ne reflétait pas une quelconque préoccupation humanitaire d’éviter les effusions de sang : elle exprimait la peur des propriétaires terriens et de la bourgeoisie indienne de voir les masses s’armer et menacer de renverser non seulement le pouvoir colonial, mais aussi le leur.
Les actions mises en avant étaient le boycott des élections aux nouvelles assemblées consultatives, le boycott des établissements scolaires et des tribunaux. Autant de mesures qui concernaient en fait la bourgeoisie grande et petite. Quant aux masses, le programme les encourageait « au retour au filage à la main » et au boycott des vêtements britanniques. C’était une façon de tenter de détourner les travailleurs du terrain de la lutte des classes en les appelant à des processions autour de grands bûchers où l’on brûlait symboliquement les vêtements britanniques.
Mais si la campagne de non-collaboration séduisit les masses, celles-ci ne s’arrêtèrent pas là : en 1921, l’agitation continuait sous forme de grèves et elle avait carrément pris l’aspect d’une rébellion ouverte dans le Pendjab et dans la région côtière de Malabar. Le mouvement culmina lors de la visite du prince de Galles, qui provoqua le mouvement de hartal – journée morte – le plus spectaculaire que l’Inde ait jamais connu. Les journées de grève décrétées à Bombay pour l’occasion se transformèrent en émeutes contre la répression féroce.


Une fois de plus, Gandhi se désolidarisa des masses et déclara que le « mouvement pour l’indépendance lui faisait horreur ».

Trotsky avait commenté ainsi cette attitude : « Malheur au peuple indien s’il fait confiance à ces paroles ronflantes. Gandhi s’est déjà hâté de proclamer son refus de créer des difficultés à la Grande-Bretagne pendant la crise actuelle (…). La répugnance morale de Gandhi devant la violence reflète la peur de la bourgeoisie indienne devant ses propres masses ».

Une fois de plus, malgré Gandhi et malgré la répression et les milliers d’arrestations, le mouvement continua.


La puissance du mouvement de masse


Gandhi était pratiquement le seul dirigeant à ne pas être en prison lorsque le parti du Congrès se réunit à la fin de l’année 1921.

Il mit toute son énergie à arrêter le mouvement et annonça une campagne de « désobéissance civile de masse » limitée à un seul district de 87 000 habitants, au prétexte qu’ainsi, les conditions de non-violence seraient respectées !

Et quand la nouvelle arriva que dans un petit village de la zone choisie, les paysans attaqués par la police avaient riposté en faisant brûler le commissariat, avec les policiers dedans, Gandhi s’empressa de mettre un terme à ce simulacre de campagne, tout en dénonçant « la conduite inhumaine de la populace ». Il s’infligea alors cinq jours de grève de la faim pour « expier l’immense bévue qu’il avait faite en appelant les masses à la désobéissance civile alors qu’elles n’étaient pas prêtes ».

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Réprimé par l’administration coloniale, désorienté par les trahisons successives du parti du Congrès, le mouvement reflua. Dans la résolution rédigée début 1922, le parti du Congrès insistait sur la nécessité de respecter les « droits légitimes des propriétaires terriens » à percevoir le loyer des terres et la nécessité de payer les impôts et les taxes « légitimement dus ». Il n’était pas question de violence ou de non-violence, mais de respecter les intérêts de classe des possédants.
La période de 1918-1922 sonna comme une alarme pour les possédants indiens et leurs homologues britanniques. La révolution était là. La question se posait objectivement de savoir qui allait la diriger, de la bourgeoisie ou du prolétariat.
La possibilité de voir la classe ouvrière prendre la direction de la lutte révolutionnaire contre la domination britannique en Inde, et donc de lui donner un autre caractère, n’était pas exclue et cela apparaissait clairement aux yeux des possédants indiens. Sous la contrainte du mouvement de masses, le parti du Congrès adoptait des revendications et un ton un peu plus radicaux, pour mieux reculer respectueusement dès que le mouvement refluait, après qu’il ait tout fait pour le désarmer.
Et ce qui rend Gandhi si populaire dans les récits, les films et les livres d’histoire du monde entier, c’est justement le rôle qu’il a joué auprès des masses.

Dans un pays pauvre où la révolte grondait, la bourgeoisie a trouvé en lui un homme capable de dévoyer l’énergie des masses.


Après le coup d’arrêt imposé au mouvement par Gandhi et le parti du Congrès, l’autorité britannique revint sur les quelques concessions qu’elle avait accordées auparavant à la bourgeoisie indienne, notamment sur le terrain économique. En même temps, elle mit sur pied la commission Simon, chargée d’élaborer la future constitution de l’Inde, mais uniquement composée de Britanniques.
C’est parce que les intouchables se convertissaient par millions à la religion musulmane, tentant ainsi d’échapper à la condition de sous-hommes qui leur était faite dans la société hindoue, que Gandhi lança à cette époque un mouvement de défense de la dignité des intouchables. Il proposait de les désigner d’un terme moins infamant, « harijans », qui signifie « enfants de Dieu » et d’abandonner un certain nombre d’ostracismes, qui leur interdisaient par exemple l’accès aux temples. Cette soudaine préoccupation charitable était également une tentative de s’opposer au mouvement des dalits, créé par un dirigeant intouchable, Ambdekar, qui commençait à remporter des succès (dalit signifie « opprimé » et c’était le nom par lequel ils se désignaient à la place du terme « intouchable »).


Le mouvement de masse avait réalisé l’unité des populations de religions différentes dans la rue. À la faveur de son recul, les organisations qui jouaient la carte du fondamentalisme religieux tentèrent de développer leur influence. La Ligue musulmane se sépara du parti du Congrès, prônant l’organisation séparée de la minorité musulmane d’Inde. À l’opposé, à partir des courants intégristes hindous, un parti nationaliste fut créé en 1925. Le RSS (Rashtryia Swayamsevak Sangh — Ligue nationale des volontaires) se réclamait de « l’hindouité ». Créé après la vague révolutionnaire, il se distinguait également par son anti-communisme et une hostilité virulente contre la classe ouvrière. Il joua à l’occasion le rôle de troupes de choc contre les ouvriers, et ses dirigeants s’inspirèrent d’ailleurs des Chemises noires de Mussolini pour structurer leur organisation en unités paramilitaires.
Ces deux organisations jouaient ouvertement sur le terrain de la division religieuse, sous l’oeil bienveillant de l’autorité britannique. Mais Gandhi, si souvent encensé pour avoir prôné l’unité entre hindous et musulmans, justifiait aussi les préjugés les plus imbéciles de la religion hindoue, qui interdisaient les mariages intercommunautaires, et même le simple fait de manger ensemble les mêmes aliments !


Une nouvelle montée révolutionnaire


La classe ouvrière sur le devant de la scène
Le mouvement ouvrier connut une nouvelle accélération dans un contexte marqué par la révolution dans la Chine voisine. La révolution chinoise de 1927 jeta en effet le prolétariat dans la lutte contre l’oppression coloniale, mais aussi contre la bourgeoisie chinoise.
Mais contrairement à ce qui se passait en Chine, le Parti communiste indien ne jouait pas de rôle important. Formé dans l’immigration en 1920, il avait commencé à s’implanter dans la classe ouvrière indienne au milieu des années vingt, mais ne joua jamais un rôle de direction dans la nouvelle montée révolutionnaire.
Les grandes grèves qui reprirent à Bombay en 1928 avaient à la fois des revendications politiques, contre la commission Simon, mais aussi des motifs économiques, contre les exploiteurs, anglais comme indiens. Les bataillons les plus avancés de la classe ouvrière, et notamment les ouvriers du textile de Bombay, occupaient à nouveau le devant de la scène en 1928.
Cette nouvelle poussée du mouvement ouvrier se traduisait dans le parti du Congrès par des débats entre les modérés et l’aile gauche, qui prônait « l’indépendance totale » comme objectif du parti. Pour finir, l’aile gauche se contenta de la revendication des modérés d’un « gouvernement responsable au sein de l’empire britannique ».


En mars 1929, la plupart des dirigeants syndicaux et politiques furent arrêtés, sous prétexte de complot contre la couronne. Le procès traîna pendant quatre ans, durant lesquels les dirigeants furent laissés en prison, ce qui permit de les tenir à l’écart de la lutte.
La fin de l’année 1929 approchait, sans que le gouvernement colonial montre la moindre attention aux sollicitations modérées du parti du Congrès. En même temps, la classe ouvrière était sur le pied de guerre, impatiente d’en découdre.


Dans ce contexte, alors que le parti du Congrès osait finalement se prononcer pour l’indépendance, Gandhi s’y opposa. Il mit en avant un programme de réformes en onze points, qui excluait toujours l’indépendance, et proposa une nouvelle campagne… contre le monopole du sel exercé par le gouvernement britannique. Cela avait l’avantage d’être une revendication populaire tout en excluant la grève et la lutte de classe, puisqu’il s’agissait d’effectuer une marche symbolique vers la mer…

Gandhi se mit donc en marche avec quelques dizaines de ses partisans triés sur le volet et une batterie de caméras et de journalistes, pendant que les masses étaient invitées à patienter.

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C’était un grand show médiatique pour l’époque, qui se conclut le 6 avril 1930, quand Gandhi fit symboliquement bouillir une poignée de sel devant la mer.


Les masses une nouvelle fois trahies par Gandhi


Ni Gandhi ni les autorités britanniques, qui avaient sereinement laissé la marche du sel s’accomplir, n’avaient prévu le formidable mouvement de masse qui se déclencha dans la foulée. Loin de se borner à « fabriquer leur sel dans le respect de la non-violence », les masses se saisirent de leurs armes habituelles. Grèves dans les usines et le chemin de fer, manifestations de rue et piquets de grève dans les villes. Dans les villages, les premiers mouvements de refus d’acquitter les loyers aux propriétaires terriens se généralisèrent.
À Peshawar, qui resta pendant dix jours aux mains de la population, les soldats refusèrent de tirer sur les manifestants. Ces troupes hindoues fraternisèrent avec une foule en majorité musulmane. Il fallut l’intervention de l’aviation britannique pour faire revenir le calme.

Alors que celle-ci réprimait la population, ce n’était pas sa violence que Gandhi condamnait, mais le refus des soldats indiens de tirer !

« Un soldat qui désobéit à un ordre de faire feu enfreint son serment et se rend coupable de désobéissance criminelle. Je ne puis demander à des fonctionnaires et à des soldats de désobéir, car lorsque je serai au pouvoir, j’utiliserai, selon toute probabilité, ces mêmes fonctionnaires et ces mêmes soldats. Si je leur enseignais la désobéissance, je craindrais qu’ils n’agissent de même lorsque je serai au pouvoir. » [5]


La loi martiale fut proclamée le 12 mai 1930, alors que le mouvement de grève connaissait un nouvel essor suite à l’arrestation de Gandhi. La répression s’abattit et en l’espace de dix mois, entre avril 1930 et février 1931, 90 000 hommes, femmes et enfants furent condamnés.

Depuis sa prison, Gandhi continuait à déplorer que la situation s’envenime et se déclarait tout à fait prêt à collaborer avec les autorités. Ce qui fut fait en janvier 1931, où Gandhi et l’exécutif du parti du Congrès furent relâchés.

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Gandhi, accompagné de repésentants indiens, à la Table Ronde. Londres (Angleterre), Palais Saint James, 1931.

 

Gandhi participa ensuite aux négociations de la Table Ronde à Londres, négociations que le parti du Congrès avait pourtant fait serment de boycotter quelques mois plus tôt, car aucune discussion sur l’autonomie de l’Inde n’y était prévue. Pour contraindre l’ensemble du parti du Congrès à accepter, Gandhi avait ressorti la menace d’une grève de la faim « jusqu’à la mort ».
À Londres, Gandhi signa un accord avec les autorités britanniques, qui n’accordait absolument rien, même pas la fin du monopole du sel. Toute l’énergie des masses, toute leur mobilisation étaient une nouvelle fois trahies par les dirigeants du parti du Congrès et l’aile gauche du parti, après avoir émis quelques protestations, finit, comme à son habitude, par se ranger derrière les modérés.
Quant au pouvoir colonial, il en profita pour frapper un grand coup, arrêtant plus de 80 000 personnes entre 1932 et 1934.


La Seconde Guerre mondiale et la situation révolutionnaire d’après-guerre


Lors de la Seconde Guerre mondiale, les organisations nationalistes tentèrent sans succès de marchander leur soutien à l’effort de guerre britannique contre quelques assurances et garanties applicables à la fin de la guerre. Quant à Gandhi, il avait déclaré qu’il ne soutenait pas cette guerre, mais qu’il ne ferait rien pour profiter de la situation. Il mit cependant en avant un mot d’ordre plus radical, exigeant que les Britanniques quittent l’Inde.


De fait, Gandhi avait durci son langage, coincé qu’il était entre la poussée des masses et l’intransigeance des autorités britanniques, qui refusèrent toute concession, rompirent les pourparlers, interdirent le parti du Congrès et arrêtèrent 60 000 personnes.


La Seconde Guerre mondiale fut marquée par un appauvrissement massif : en 1943, la famine qui éclata au Bengale, aggravée par l’incurie de l’administration anglaise, fit entre trois et quatre millions de morts. Soit dit en passant, le camp des démocraties donnait là un exemple de son degré de barbarie…

Au sortir de la guerre, la marche vers l’indépendance s’accéléra. L’impérialisme avait pour cette fois échappé à la révolution en Europe. Mais de la Chine à l’Indonésie, en passant par l’Inde et la péninsule indochinoise ou la Malaisie, des millions d’hommes et de femmes se soulevèrent, rendant inévitable l’explosion contre la domination coloniale ou semi-coloniale.
En Inde, l’agitation reprit de plus belle dès la fin de l’année 1945, avec des vagues de manifestations et de grèves politiques qui partirent encore une fois des grandes villes comme Calcutta et Bombay. Dans la foule des manifestants qui défilaient presque quotidiennement, les drapeaux rouges côtoyaient ceux du parti du Congrès et de la Ligue musulmane, les travailleurs se retrouvant une fois de plus ensemble dans la lutte, indépendamment de leur religion.

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Gandhi, 1945

 

En février 1946, les marins de la flotte de Bombay, le plus grand port militaire, se soulevèrent. Tout comme le reste de l’armée d’Inde, la marine était dirigée par des officiers britanniques, mais composée d’Indiens. Le drapeau rouge flottait sur les bâtiments militaires, dont les marins avaient expulsé les officiers. Appuyés par les grévistes de Bombay, qui venaient ravitailler les bateaux, les marins insurgés élirent un Comité central de grève de la marine. Le mouvement gagna d’autres secteurs de l’armée et d’autres bases de la marine, ébranlant dans ses fondations mêmes l’appareil d’État.
Le Comité central de grève contacta les dirigeants du parti du Congrès et ceux de la Ligue musulmane, qui lui refusèrent d’une seule voix toute aide ou appui pratique.
Les marins insurgés pouvaient par contre compter sur l’aide active des travailleurs. Lorsque l’armée britannique lança un ultimatum aux marins, menaçant de « détruire toute la flotte si nécessaire », les travailleurs répondirent par une gigantesque grève. Quant aux soldats indiens, ils refusèrent de tirer sur les manifestants. Les autorités coloniales firent venir la troupe britannique et des renforts navals considérables pour mener trois jours d’une répression féroce, tirant sans discrimination sur la foule. Entre le 21 et le 23 février 1946, il y eut officiellement 250 morts.


Le manque d’une direction révolutionnaire


Au bout du compte, sous la pression du parti du Congrès et de la Ligue musulmane et de leur promesse de tout faire pour éviter les représailles, le comité de grève des marins décida de se rendre, et fut immédiatement emprisonné.
Pendant ces journées révolutionnaires, les masses avaient montré leur désir d’unité, passant par-dessus les différences de confession religieuse.
Dans l’autre camp, les dirigeants de la Ligue musulmane rejoignirent ceux du parti du Congrès pour condamner la violence : non pas celle des troupes britanniques contre le peuple désarmé, mais celle de ce que Gandhi appela « l’alliance impie » des hindous et des musulmans qui défiait le dogme de la non-violence.

La bourgeoisie indienne avait par contre un instrument efficace pour stopper les masses, en la personne de Gandhi et dans le parti du Congrès.

Trotsky avait commenté ainsi cette attitude : « Malheur au peuple indien s’il fait confiance à ces paroles ronflantes. Gandhi s’est déjà hâté de proclamer son refus de créer des difficultés à la Grande-Bretagne pendant la crise actuelle (…). La répugnance morale de Gandhi devant la violence reflète la peur de la bourgeoisie indienne devant ses propres masses ».


Tout changer pour que rien ne change.


En août 1947, l’indépendance de l’Inde fut proclamée. Aux mâts des édifices officiels, les trois couleurs du drapeau indien remplaçaient l’Union Jack britannique. Mais derrière cette rupture formelle, il y avait la continuité entre l’impérialisme britannique et la bourgeoisie indienne à laquelle il remettait le pouvoir.


Au cours des années de situation révolutionnaire que l’Inde avait connues, l’impérialisme britannique avait trouvé des solutions politiques, et surtout les avait éprouvées. La bourgeoisie indienne et ses représentants du parti du Congrès avaient fait leurs preuves dans les faits : ils s’étaient montrés capables de mener les luttes des masses dans des impasses et d’éviter la révolution. Toute cette période avait permis au gouvernement britannique de préparer une transition de l’Inde coloniale à l’Inde indépendante qui préservait l’ordre impérialiste, tout en laissant les représentants de la grande bourgeoisie indienne et des grands propriétaires fonciers à la tête du pays.


Le principal artisan des changements qu’il fallait faire pour que tout continue comme avant, Gandhi, ne survécut que quelques mois après l’indépendance. Il fut assassiné le 30 janvier 1948 par un fondamentaliste hindou.


LO- Cercle Léon Trotsky