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Nous sommes contre le travail

Parce que nous sommes contre un système qui repose sur l’exploitation de tout et de tou-te-s.
Parce que les administrateurs de ce monde transforment l’ensemble du vivant en marchandises sur toute de la planète.
Parce que cette société n’a d’autres choix à nous proposer que la mise au travail, quelques miettes pour survivre ou l’enfermement pour les indésirables et les récalcitrant-e-s.
Parce que le travail c’est vendre son temps, ses énergies, son corps et son esprit à des patrons, à des chefs, à des machines.
Parce que le capitalisme et l’Etat prétendent avoir la main mise sur tous les aspects de notre vie et nous dé-possèdent de plus en plus de toute autonomie et même de nos rêves de quelque chose de profondément autre.
Parce que ce système de production effrénée ne laisse pas d’en-dehors où chacun-e pourrait décider librement de ses activités.
Parce que Papa Etat ne garantit des droits qu’au prix de notre liberté ; c’est le même qui lâche ses chiens de garde dans la rue, crée et militarise les frontières et fait la guerre aux quatre coins du monde.
Parce que les restructurations – qu’ils appellent « crises» – signifient le durcissement de la misère, du cannibalisme social, des techniques et des technologies de contrôle.
Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, nous sommes non seulement contre le travail mais surtout contre le monde qui en fait un pilier et un horizon indépassable.
Si nous ne voulons pas aménager la longueur de nos chaînes mais bel et bien les détruire, il n’y a ni négociation ni dialogue possible avec le pouvoir quel qu’il soit.
Il s’agit donc de mener cette lutte au-delà des limites qu’essaient de nous imposer tous ceux qui ont intérêt à ce qu’elle étouffe dans les cadres existants – dont font partie les politiciens et les co-gestionnaires de tous ordres.

 

extrait du tract Nous sommes contre le travail

Le plus voleur des deux

Tous les jours, toutes les heures, c’est sans repos ni trêve ; la bataille de la vie. Bataille horrible s’il en est, où les cadavres s’amoncellent, où les blessés sont par millions. Bataille de la Vie pour la vie. Bataille contre les éléments, bataille contre soi-même. Bataille contres les autres humains. Bataille de ceux qui arrivent contre ceux qui sont. Bataille de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Bataille de l’avenir contre le passé, de la science contre l’ignorance.

 

En ce moment, dans Amiens, elle semble prendre une forme plus âpre qui la rend plus sensible à tous.

Deux bandes d’individus se trouvent aux prises. L’une parait avoir la victoire. Elle ne se bat plus, elle juge. Elle a nommé des délégués se parant d’uniformes et se décorant de noms spéciaux, gendarmes, juges, soldats, procureurs, jurés. Mais nul ne s’y trompe ; tout le monde reconnait les partenaires habituels de la lutte sociale : voleurs, faussaires, assassins, selon les circonstances.

Tenus solidement, les membres de l’autre bande leur font face. Ils sont là, en personne. Ils n’ont pas envoyés de délégués. On sent qu’ils sont attachés mais qu’ils ne sont pas vaincus. Et lorsqu’ils secouent la tête, les délégués et les spectateurs ont des mouvements de fuite.

Les gens de la première bande appellent leur opération rendre la justice et disent poursuivre le crime. On voit que ce n’est pas le remords qui amène leurs ennemis, mais bien les menottes. Et le débat s’engage. Ce sont deux bandes terribles et leur organisation fait (peur). On songe à tout l’esprit perdu dans les subtilités et les ruses de ces lutteurs. Quelles améliorations du sort de chacun et de tous seraient nées de leurs efforts combinés. Quel pas en avant la science aurait pu faire avec tous ces cerveaux occupés à truquer pour vivre.

Cette impression nous vient en pensant à ces têtes fortes et énergiques des vaincus du moment. Les autres, les délégués, confits dans leur béatitude et tremblant de peur, ont des gueules médiocrement banales. Eux et ceux qu’ils représentent ont choisi la violence et le vol, la tromperie, le mensonge ; ils sont commerçants, soldats, gendarmes, juges, prêtres par goût et par vocation. Ils sont les gens qui arrêtent la marche de la science et de la beauté pour continuer le règne de l’ignorance et de la laideur. Chez eux la fainéantise est une qualité et c’est pour éviter de remuer les bras et pour le culte sacré de leur ventre qu’ils tuent, qu’ils volent, qu’ils violent, qu’ils trompent. Les gens de l’autre bande, voleurs sans hypocrisie, cambrioleurs sans fainéantise, n’ont pas choisi volontairement leur mode de vivre. Forbans, corsaires, ils ont voulu rétablir les cotes mal taillées. Et avec quel esprit ils l’ont fait ! Ce n’est pas le geste de l’agent de police détroussant au coin d’une rue l’homme qu’un verre de vin a enivré après l’abstinence de la semaine, de l’huissier volant la dernière paire de draps au laboureur, l’officier rabiotant sur les rations des ventres affamés, les grands ducs volant les pansements des blessés, les administrateurs du Congo confectionnant des bouillons de nègres. Ce n’est pas sur plus faibles, sur plus pauvres qu’eux qu’ils étendent leurs mains, c’est sur les puissants et les riches. On peut chercher. Ils ne sont pas oubliés dans les maisons des pauvres, pour une raison pratique peut-être, mais aussi parce qu’ils ne voulaient pas seulement vivre ; ils voulaient aussi démolir.

Les gens de la Petite Bande sont des anarchistes. Ils ne sont pas voleurs parce qu’anarchistes. Ni anarchistes parce que voleurs. Ils sont l’un et l’autre, ils pourraient être l’un et l’autre.

Voler, cambrioler n’est pas faire acte pour l’anarchie, ni contre l’anarchie. C’est un acte personnel pour vivre, aussi dégoûtant et inutile que celui de perceur de petits bouts de carton, de peintre d’enseignes, de courtier, de comptable, d’armurier, de fabricant de coffres-forts, etc. Aussi ce n’est pas parce que voleurs que les gens de la bande d’Abbeville m’intéressent mais parce qu’anarchistes.

Je suis contre la grande bande, contre la société honnête parce que celle-là veut vivre d’une façon invétérée dans la paresse et l’inutilité ; parce que celle-là continue volontairement le gaspillage des forces humaines et des produits du sol ; parce que celle-là par une jouissance spéciales de névrosés, de malades, continue à faire mourir de faim, de travail de tuberculose, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et que les tortures semblent les faire jouir. Fainéants ou inutiles, ils sont juges, gardiens de la paix, commerçants, contrôleurs, administrateurs, et jamais de leurs dix doigts œuvre utile n’est sortie. Ils n’ont pas fait le pain qu’ils mangent, ni les châteaux qu’ils habitent, ni les vêtements qu’ils portent, ni les voitures qu’ils roulent. Ce dont ils vivent, ils l’ont donc volé.

Je suis pour ceux de la petite bande, la bande des cambrioleurs d’Abbeville, parce que je sens que ces hommes sont prêts à accomplir des gestes réguliers quand on leur en donnera l’occasion. Ils ne sont pas voleurs par fainéantise, par choix, mais par obligation. Ils n’ont pas voulu crever de faim. Ils auraient pu se mettre boursiers, commerçants et voler tranquillement ; flics, gardes-chiourme et assommer en douceur, officiers ou industriels et tuer sans risque. Mais ils ne voulaient pas soutenir la société présente. Ils se sont unis pour vivre de la cambriole, avec l’espoir, peut-être erroné, que cela porterait la perturbation dans son organisme.

Dans une autre société, Jacob et ses amis pourraient s’employer utilement. Leur adresse, leurs connaissances, leur force, leur courage ne font de doute pour personne. Leurs mains connaissent le labeur, et avec quelle ardeur, j’en suis convaincu, ils travailleraient utilement, gagneraient leur pain et celui des faibles qui les entoureraient. Dans n’importe quelle société bien organisée des Jacob peuvent vivre ; leur compétence trouvera à s’employer utilement.

Mais je me demande que faire des Wehekind et des Régnault, des Macques et de tous ceux de la caste dont les mains n’ont jamais fait d’autre geste que celui de l’assiette à la gueule et dont le cerveau s’est masturbé à la recherche de décrets, de lois et de mensonges pour raccommoder leur société en désagrégation.

Donc, qu’en faire, qu’en faire, à moins de les employer comme épouvantail à moineaux dans les champs.

Dans la société actuelle, ils sont autre chose, de par la bêtise de ceux qui produisent, mais qu’ils ne prennent pas ces grands airs ; montre qu’ils ne peuvent être, dans la grosse association de voleurs dont ils font partie, que des moutons à l’affût des mourantes et des fous.

 

Albert LibertadGerminal n°11, Du 19 au 23 mars 1905

L’extrême-gauche-de-la-saloperie

La “gauche” n’a jamais été plus que le miroir de la droite. Son supplément d’âme qu’elle peaufine et habille de soi-disant vertus, a toujours été une manière de travestir son hiérarchisme et son paternalisme pour que finalement rien ne puisse se transformer. On ne se méfie jamais assez des publicistes et des publicitaires de la générosité.

Quand la gauche s’extrémise, elle le fait toujours en pensant que c’est en se drapant deux fois plus qu’elle évitera le vent de la stupidité. Du drapé au déguisement en passant par l’organisation de carnavals-défilés, il faut bien reconnaître qu’elle a toujours pratiqué à un très haut niveau cet art de la domestication festive et de l’encadrement.

L’extrémisme, fusse-t-il de gauche, n’a jamais été une qualité. Le plus souvent il s’agit d’une caricature ou d’un brouillon, d’une pose ou d’une esthétique. Il reste à savoir en fait de quoi l’on est l’extrême surtout quand c’est l’extrême d’un cirque ou d’une assemblée nationale…

L’extrémisme de gauche est une simulation du pire de la politique et des magouilles infra-stratégiques. Si elle ne siège pas, rien ne l’empêche de se présenter et de représenter partout des certitudes tout aussi politiciennes que ce qui est censé lui être plus à droite dans la tradition républicaine et qu’elle feint de retourner de l’intérieur. C’est pourquoi elle est toujours extrême-ment opportuniste et bureaucrate.

Toujours indignée à l’extrême, elle sait se positionner en embuscade pour canaliser à son profit les énergies qui alimentent son aphasie, surtout lorsque sa droite est au pouvoir.

Ce qui la distingue de sa droite ou de la droite ? Cela n’a presque aucun intérêt puisque plus personne ne l’écoute et qu’elle ne représente plus grand monde. Mais elle fait profession d’extrémiser le plus médiocre et les supercheries, tant dans son mode d’organisation interne que dans son approche du quotidien. Les mouvements sociaux ? Ils ne sont qu’un terrain de jeu qu’elle entretient comme une anté-basse-cour pour apprentis politiciens.

Elle ne perçoit même plus l’inanité de sa demande qui consiste à vouloir gérer et à administrer le capital comme une association de consommateurs responsables et le plus extrêmement démocratique-bourgeois.

Extrêmement pragmatique, elle s’invite sur les plateaux de télé pour discuter sur des canapés et fauteuils douillets, et la voilà qui palabre sur le monde qui va mal, entre une chanteuse pop et un joueur de foot ou une page promotionnelle. Dans ce brouhaha où un propos chasse l’autre, ils et elles balancent d’une manière radicalement molle un : C’est la faute “de la finance” des “banquiers” parce que l’argent “il y en a” ma bonne dame. Ya qu’a mieux redistribuer “l’argent des riches”, de la pub ou taxer les produits gras et les billets d’avion. L’indécence c’est toujours les “gros salaires”, jamais ce qui les rend possible pas plus le bruit blanc de l’incohérence….

Il ne vient jamais à l’idée aux gens de l’extrême-gauche d’en finir avec le travail et son aliénation, ainsi que les rapports sociaux de production et la dictature capitaliste, puisque la plupart s’épanouissent dans leur super-jobs créatifs ou d’intellectuels qu’ils pensent être la norme. En revanche ils n’oublient jamais de généraliser l’aménagement de la misère pour aménager sans fin les aménagements.

Toujours moraliste elle théorise l’action et l’engagement par le temps dont ses acteurs extrêmement disponibles disposent et pense qu’il s’agit d’un étalon valable pour disserter sur l’engagement et la “pratique” des prolétaires infantilisés. Cette infantilisation systématique vire toujours à l’humanitarisme pacificateur ou au néo-léninisme. Ces derniers temps sous poncho libertaire…

Les visées stratégiques de l’extrême-gauche moribonde ne relèvent que de l’autoconservation de structures.

Peu importe d’ailleurs le grain qu’il faut moudre pour susciter les débats et les interrogations plus certainement les provocations cyniques. Ce qui compte c’est l’agitation jusqu’à l’épuisement. De cela elle s’en fout puisque c’est son “job”… son passe-temps.

Il importe peu à vrai dire que le grain à moudre soit déjà pourri, pourvu qu’il alimente le commerce frelaté des moulins politiques. Il faut croire que les places sont encore bien chaudes quand elles justifient toujours autant de contorsions sémantiques et des postures tordues.

Elle ne se gêne d’ailleurs plus ces dernières années pour convoquer les communautés pétrifiées du monde marchand à ses débats merdiques, comme des putains pour son cauchemar historique qui sent toujours autant la militarisation du travail et la pénurie par la joie à coups de trique.

Intarissable sur le communisme transcendantal et l’aménagement des espaces de la reconnaissance bourgeoise elle ne parle définitivement plus de luttes ni de classes. En revanche, son électoralisme “révolutionnaire” mobilise toujours autant la petite bourgeoisie surtout préoccupée par la hauteur du marchepied.

Si elle reprend le langage de la domination qu’elle dés-encastre des rapports sociaux c’est n’en doutons pas un seul instant pour se faire comme toujours les futurs larbins de l’identité marchande.

Sous couvert de “progressisme” c’est le vieux roman de l’inter-classisme qu’elle tente de réécrire à chaque fois pour mieux masquer que ses représentants auto-proclamés par leurs positions sociales, ne sont pas plus opprimés sinon le produit du ressentiment et du mercantilisme intellectuel.

La pratique de l’extrême-gauche-du-capital nous la connaissons maintenant plutôt bien. Elle est liée à la structuration du capital et aux marchés des discours qu’elle négocie dans les laboratoires de l’ infamie politique. En titillant comme toujours les frustrations de tous, elle ne se préoccupe que de répondre à la morbidité des individus forcés de devenir du capital humain consommable et/ou superflu et qui doivent être reconnus comme tels sur le marché. Commerce qu’elle se propose toujours d’administrer…

Peu lui importe que cette convocation se fasse sous les catégories les plus antinomiques du projet de liquidation du capitalisme. Si les mots sont importants et si nous n’avons pas peur de les analyser nous refusons catégoriquement de les utiliser pour penser le communisme, l’anarchisme ou la révolution.

Nous ne nous faisons aucune illusion sur l’utilisation du lexique du pathos de l’extrême-gauche pleurnicharde et méritocrate qui ne propose comme combat que d’apprendre à gravir les échelles déjà cassées ou de réparer les ascenseurs sociaux pour l’étage de la collaboration de classe.

Si l’extrême-gauche a toujours eu un discours et une pratique de merde sur la Nation et l’État, en défendant et en continuant de défendre toutes les formes de socialismes de caserne avec son lot de partis, armées du “peuple”, de bureaucraties corrompues et de vraies bourgeoisies.

Elle continue ces dernières années à s’enfoncer dans la saloperie la plus abjecte en accompagnant les religieux et donc l’esprit religieux, à défendre le concept de “race” sous couvert d’anti-racisme, à mobiliser autour de l’anti-fascisme pour mieux servir l’électoralisme et s’éviter une critique conséquente et logique des mesures anti-sociales dont elle participe en dernière instance par sa légitimation. Quand elle disserte sur le concept de “souveraineté” celui ci respire à plein nez le pet patriote/régionaliste et la chiasse nationaliste. En définitive elle morcelle continuellement le projet de transformation total de ce monde insupportable.

Mais peut-on s’en étonner ?! L’extrême-gauche-du-capital n’est que l’antichambre de la saloperie social-démocrate. Elle ne propose que la rébellion dans l’Ordre et pour le même…. En cela elle n’est que l’extrême-gauche-de-la-saloperie.

A lire en complément:

 

Eloge aux gars et aux femmes du BTP qui meurent sans éloge

A tous ceux qui ne meurent pas au lit

 

 

arton853-091cbLa semaine dernière, deux accidents graves du BTP ont entraîné la mort d’un ouvrier sur le chantier de l’écoquartier de Palaiseau et le l’évacuation après réanimation d’un autre ouvrier à Chambéry. Tous les deux ont été victimes de ces chutes qui sont une des principales causes de mortalité dans le BTP.

De ces ouvriers, vous ne saurez rien au travers des dépêches vite emballées des feuilles de choux locales. Mais nous, nous les connaissions sans même les avoir rencontrés car nous sommes travailleurs et travailleuses comme eux face aux dangers du chantier. Parmi nos camarades, nous avons notre part de mutilations et de vies brisées.

Alors, nous rendons hommages à tous les travailleurs et toutes les travailleuses du BTP qui chaque matin se lèvent pour gagner leur croûte avec la peur au ventre, à toutes celles et à tous ceux qui grimpent l’échafaudage avec cette peur, à défaut de le faire en sécurité, à toutes celles et à tous ceux qui creusent la tranchée avec cette peur, à défaut de le faire en sécurité, à toutes celles et à tous ceux qui épandent du produit dangereux avec cette peur, à défaut de le faire en sécurité, à toutes celles et à tous ceux qui travaillent dans des conditions météos pourries avec cette peur, à défaut de le faire en sécurité.

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Travailleuses ou travailleurs comme nous, nous leur rendons hommage quand ils sont fauchés par la mort de la façon la plus brutale. Nous nous associons à la douleur des familles et nous sonnons le glas pour nos collègues, nous le sonnons une fois tous les deux jours en France.

Mais nous ne pourrons jamais nous contenter d’un recueillement à chacune de ces tragédies ouvrières, chaque mort du BTP a une cause et ce n’est pas la fatalité qui nous fauche. Non, c’est le patronat. Par sa cadence de production infernale, par ses manquements en matière de sécurité, c’est le patronat qui nous tue.

Au syndicat, nous n’avons pas eu d’accident mortel ou grave depuis plus de dix ans car entre camarades, nous apprenons à dire non à ce patronat assassin. Notre action quotidienne de syndicalistes combat cette « fatalité » patronale servant à masquer leur brutalité. Et chez nous, il n’y a plus de victimes. Nous refusons d’un seul bloc les ordres à risques. Prendre des risques pour le patron est un suicide. Si le patron veut travailler sur un toit gelé, qu’il y monte lui même, ce lâche. Et nous n’oublions pas la cadence qui rend le métier dangereux. On se fait virer, mais on ne se fera pas tuer. Le couteau du Hara-kiri, on leur laisse, on leur aiguise s’ils veulent. Les camarades du syndicat ne mourront pas pour eux, et même si nous ne sommes pas à l’abri d’être entraînés dans la mort sur les chantiers, nous n’irons pas de nous-mêmes.

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Il est trop tard pour ceux qui sont fauchés et nous les pleurons, comme nous pleurerons ceux qui se feront abattre par le patronat de cette semaine.

Mais aux survivants quotidiens, nous leurs disons qu’il est temps d’apprendre à dire non, et de le faire avec le syndicat. Un patron ou un chantier, ça se remplace, pour vos familles, vous êtes des pères, des mères, des fils, des filles irremplaçables.

Si la presse à fort cirage [1] n’en finit plus de ses éloges à la une de Pierre Berger, patron d’Eiffage, décédé à 47 ans d’une crise cardiaque dans la nuit, ce ne sont pas nos morts qui auront droit à une telle exposition médiatique. Écrasés, brûlés, explosés, décapités, démembrés, enterrés, empalés, broyés, nos morts sont moins glamours que celle d’un boy-band patronal. On les attend tous, ces médias de la brosse à reluire, sur les chantiers Eiffage venir faire l’éloge de l’ouvrier crevant par la faute du productivisme imposé par ces PDG du BTP qui meurent au lit en pétant dans la soie.

Ouvrières et ouvriers du BTP, vous n’êtes pas pour le syndicat que quelques lignes d’une dépêche, vous n’êtes pas seuls, venez nous rejoindre et construisons notre survie au patronat délinquant et à ses chantiers, ensemble !

 

[1Jusqu’aux groupies patronales de la CFDT qui viennent de perdre leur idole charismatique.

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Syndicat Unifié du Bâtiment de la région parisienne 

 

 

 

Les ami-e-s de la CNT Metz ont besoin de nous!

Le lundi 23 mars, à 4h30 du matin, le local syndical de l’Union des Syndicats CNT de Moselle, situé 5 place des charrons à Metz, fut sauvagement vandalisé par deux individus équipés d’une masse, tel que l’ont décrit les habitants du quartier, la vitrine du local fracassée, le bâtiment recouvert des inscriptions « GUD » et de nombreuses croix celtiques, ne laissant aucune ambiguïté sur le caractère politique et fasciste des faits.

29 septembre 2015

NOUS LANÇONS ICI UN APPEL URGENT ET SOLIDAIRE

Nos camarades  de Metz ont besoin de nous tout-e-s. On sait bien que c’est facile pour personne, que les fins de mois sont parfois interminables. Mais il nous reste peu de temps pour changer la vitrine.

Capituler ici par défaut de solidarité, ce serait offrir une victoire aux fascistes et ça, il n’en est pas question!

Nous lançons notre appel bien au-delà des sensibilités libertaires.

La guerre d’intimidation de l’extrême droite dans la rue est l’affaire de tou-te-s, tout comme sa riposte populaire.

On compte sur vous pour le diffuser au plus large et, si vous le pouvez en tout cas, une participation, même très modeste, serait vraiment importante.

Les Enragé-e-s

 

=> LA CAISSE DE SOLIDARITÉ EST ICI <=

 

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Nous rappelons à ce titre que le GUD, Groupe Union Défense, organisation étudiante de l’extrême droit radicale (qui a notamment compté dans ses rangs certains proches collaborateurs du FN à commencer par Frédéric Chatillon) avait déjà fait parlé de lui ces dernière années du côté de l’Université de Lorraine et de Nancy, réitérant à plusieurs reprises propos racistes, dégradations à portée discriminatoire et agressions à caractère homophobe.

Une nouvelle fois, ce n’est pas un hasard si c’est la CNT, en tant que syndicat de travailleur.se.s engagé dans toutes les luttes sociales, qui a été la cible de tels actes. En effet, le projet de société défendu par l’extrême droite – qu’elle soit légaliste comme le FN, ou ultra violente comme le GUD, les identitaires, ou autres groupuscules nationalistes qui se félicitent aujourd’hui des votes pour le Front National – est bien totalement opposé aux intérêts des classes populaires. A l’heure ou l’austérité et les politiques libérales s’attaquent à nos conditions de travail et aggravent la précarité de toutes et tous, ce n’est pas par hasard si l’extrême droite s’en est prise ce lundi au local de notre syndicat qui chaque jour reçoit, défend et organise des salarié.e.s exploité.e.s, des précaires, des chômeur.se.s, des demandeur.se.s d’asile…

Ainsi, la CNT Moselle indique avant tout que si elle a été victime ce lundi 23 mars de cet acte de violence scandaleux, elle se satisfait de constater qu’elle apparaît clairement comme l’ennemi tout indiqué de ceux qui s’attaquent aux libertés, s’opposent sans cesse aux intérêts des plus défavorisé.e.s et rêvent d’une société dans laquelle régnerait l’injustice sociale et toutes sortes de haines : racisme, xénophobie, homophobie, sexisme, etc…

D’autre part nous précisons que malgré l’évidente tentative d’intimidation que constitue l’acte de ce lundi, lequel porte atteinte directement à la CNT mais également à l’ensemble organisations syndicales, politiques, associatives et militant.e.s du mouvement social, notre syndicat ne déviera en aucun du cap de la lutte des classes. Plus que jamais, et tel que le démontre le résultat du premier tour des élections départementales, ce n’est pas dans les urnes mais bien dans les luttes sociales que toutes et tous – que nous nous soyons déplacés pour voter ou que nous ayons fait le choix légitime d’une l’abstention contestatrice – nous pourrons faire barrage au fascisme.

CNT UD57

 

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ON COMPTE SUR VOUS!

 

En complément:

Lorsque Chomsky explique que le pouvoir du nazisme a été construit avec des « mots simples » diffusés par le « ministère de la Propagande » (donc après 1933) et qu’il s’agissait pour Hitler de « terroriser l’opinion » en jouant sur des « sentiments et des peurs », il passe sous silence ce qu’ont été les activités concrètes du NSDAP et des SA durant les années précédant la nomination de Hitler au poste de chancelier en janvier 1933 : attaque de meetings des partis communiste et socialiste, meurtres de militants de gauche, attaques de syndicats et de locaux militants, recrutement de dizaines de milliers d’hommes de main, formation de corps paramilitaires, noyautage des syndicats, de la police et de l’armée, tentative de putsch, etc.

Chomsky passe également sous silence ce qui s’est passé durant l’année 1933 et qui ne peut se réduire à quelques techniques habiles de conditionnement des esprits : création du camp de concentration de Dachau, autodafés de livres, attaques contre des magasins juifs, interdiction des partis politiques, généralisation des actions violentes et criminelles des SA, etc. Ceux qui croient, comme Chomsky et ses disciples dans ce film, que le nazisme a réussi à s’imposer à la population allemande principalement parce qu’il aurait mené une propagande habile inspirée des techniques de la communication publicitaire américaine feraient bien de lire les écrits de Daniel Guérin – un communiste libertaire, d’ailleurs : Fascisme et grand capital et La peste brune.

Cela dit, on comprend que Chomsky et ses disciples actuels sous-estiment le pouvoir de la violence réelle des nazis, leur rôle foncièrement anti-ouvrier et anti-révolutionnaire, leur fonction d’agent de destruction physique et matérielle du mouvement ouvrier le plus important d’Europe, et qu’ils surestiment le pouvoir symbolique des médias de l’époque, même si cela les conduit à une analyse complètement anachronique. En effet, une telle opération intellectuelle fondée sur l’escamotage des mécanismes réels du nazisme correspond à une vision du monde et à une sensibilité très actuelles.

Chomsky et ses disciples expriment en effet ce que pensent beaucoup de jeunes altermondialistes, gauchistes ou libertaires, qui aujourd’hui voient le fascisme ou le totalitarisme partout (cf. le ridicule « Sarkozy = Vichy 2 ») au point de banaliser totalement ces termes, et croient que la propagande médiatique serait toute-puissante au point de façonner la réalité sociale et les comportements sociaux. (…)

Sur le film « Chomsky et Compagnie » d’Olivier Azam

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Le militantisme, stade suprême de l’aliénation

« Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que 1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous-mêmes, et que 2° nous condamnons le militant en tant qu’individu et faisons de cette condamnation une affaire morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : « plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! » »

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Ce dessin se veut une satire matérialiste de la situation du mouvement ouvrier : le travailleur désigne le lieu de production (la branche d’industrie) comme base d’ancrage du combat, là où les travailleurs doivent se solidariser et s’organiser. Les militants socialistes, communistes et anarchistes regardent les étoiles. Ces dernières symbolisent les idées qui sont les leurs et le caractère essentiel que ces militants leur donnent au détriment de l’action concrète de terrain pour combattre le salariat.

 

Le révolutionnaire est au militant ce que le loup est à l’agneau.

À la suite du mouvement des occupations de mai 68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la CGT un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rangs, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant-garde.

Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucraties extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable.

Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement.

Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.

La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au « service de leurs idées » : le MILITANTISME.

Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine. Les diverses façons de militer ne sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.

En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous-estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.

Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du « point de vue » de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas « objective et valable de tous les points de vue ».

Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants « repentis », mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.

Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que 1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous-mêmes, et que 2° nous condamnons le militant en tant qu’individu et faisons de cette condamnation une affaire morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : « plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! »

LE MASOCHISME

Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons-les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression… Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience – ils tiennent beaucoup à cette fameuse « prise de conscience » – de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pu résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.

Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font. L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail. Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.

Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée a une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables : on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.

On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme-léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont-elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants-militants et leurs non-pratiquants-sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici-bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel, Lénine pourrit sur la Place Rouge.

Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. Il en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.

LE DÉSIR DE LA PROMOTION

Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire « prendre conscience ». Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SEPARÉ DE SES PROPRES DESIRS.

Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En « décidant » de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre sa prolétarisation contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.

Bien qu’insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui-même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !)

Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat (« Les ouvriers sont nos maîtres » Geismar) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi-même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.

Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus des masses. Que ce « au-dessus » prenne des allures « d’avant-gardisme » ou d’« éducationnisme » ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions ; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de « révolutionnaire conscient » est celui qui survit le mieux.

En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux « nécessités de l’histoire ».

Évidemment, on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !

Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vieille taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.

Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au-delà mais tout le bonheur ici-bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassés par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au… maoïsme.

Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio-éducatifs….) qui n’ont pas la possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle social vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme une importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles.

Dans la classe ouvrière le syndicalisme a le quasi-monopole du militantisme, il assure au militant des satisfactions immédiates et une position dont l’avantage peut se mesurer concrètement. L’ouvrier tenté par le militantisme se tournera très probablement vers le syndicalisme. Même les comités de lutte antisyndicaux ont tendance à devenir un syndicalisme nouvelle manière. L’activité politique n’est pour les militants ouvriers que le prolongement de l’action syndicale. Le militantisme tente peu les ouvriers et notamment les jeunes ouvriers parce que ce sont les prolétaires les plus lucides en ce qui concerne la misère de leur travail en particulier et de leur vie en général. Déjà peu tentés, dans leur ensemble, par le syndicalisme, ils le sont encore moins par un gauchisme aux avantages fumeux.

Ceci dit, quand dans la tourmente révolutionnaire le règne des marchandises et de la consommation s’écoulera, le syndicalisme dont le sérieux se basait sur la revendication sera prêt pour survivre à passer au militantisme révolutionnaire. Il reprendra les mots d’ordre les plus extrémistes et sera alors beaucoup plus dangereux que les groupes gauchistes. Déjà ne voit-on pas, à la suite de mai 68, la CFDT mêler le mot d’autogestion à son charabia néo-bureaucratique !

LE TRAVAIL POLITIQUE

Le temps « libre » que lui laissent ses obligations professionnelles ou scolaires, le militant va le consacrer à ce qu’il appelle lui-même le « travail politique ». Il faut tirer et distribuer des tracts, fabriquer et coller des affiches, faire des réunions, prendre des contacts, préparer des meetings… Mais ce n’est pas telle ou telle action considérée isolement qui suffit à caractériser le travail militant. Le simple fait de composer un tract dans le but de le tirer et de le distribuer ne peut être considéré en soi comme un acte militant. Si il est militant c’est parce qu’il s’insère dans une activité qui a une logique particulière.

C’est parce que l’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure, qu’elle se rapproche du travail. De même que le travailleur ne travaille pas pour lui, le militant ne milite pas pour lui. Le résultat de son action ne peut donc pas être mesuré au plaisir qu’il en retire. Il va donc l’être suivant le nombre d’heures dépensées, le nombre de tracts distribués. La répétition, la routine dominent l’activité du militant. La séparation entre exécution et décision renforce le côté fonctionnaire du militant.

Mais si le militantisme se rapproche du travail il ne peut pas lui être assimilé. Le travail est l’activité sur laquelle se fonde le monde dominant, il produit et reproduit le capital et les rapports de production capitalistes ; le militantisme lui n’est qu’une activité mineure. Si le résultat du travail et son efficacité, par définition, ne se mesurent pas à la satisfaction du travailleur ils ont l’avantage d’être mesurables économiquement. La production marchande, par le biais de la monnaie et du profit crée ses étalons et ses instruments de mesure. Elle a sa logique et sa rationalité qu’elle impose au producteur et au consommateur. Au contraire, l’efficacité du militantisme, « l’avancée de la révolution », n’ont pas encore trouvé leurs instruments de mesure. Leur contrôle échappe aux militants et à leurs dirigeants. Dans l’hypothèse, évidemment, où ces derniers se soucient encore de la révolution ! On en est donc réduit à comptabiliser le matériel produit et distribué, le recrutement, les actions menées ; ce qui évidemment ne mesure jamais ce que l’on prétend mesurer. Tout naturellement on en vient à considérer que ce qui est mesurable est une fin en soi. Imaginez le capitaliste qui ne trouvant pas de moyen d’évaluer la valeur de sa production déciderait de se rabattre sur la mesure des quantités d’huile consommées par des machines. Très vite, sous la pression de contre-maîtres consciencieux, les ouvriers videraient de l’huile dans le caniveau pour faire progresser… la production. Incapable de poursuivre le but proclamé, le militantisme ne fait que singer le travail.

S’appliquant consciencieusement à imiter le travail, les militants sont fort mal placés pour comprendre les perspectives ouvertes d’un côté par le mépris de plus en plus répandu à l’égard de toutes les contraintes et de l’autre par les progrès du savoir et de la technique. Les plus intelligents d’entre eux se rangent aux côtés des idéologues de la bourgeoisie moderniste, pour demander que l’on réduise les horaires ou que l’on humanise la répugnante activité. Que ce soit au nom du capital ou de la révolution, tous ces gens-là se montrent incapables de voir au-delà de la séparation entre temps de travail et temps de loisirs, entre activité consacrée à la production et activité consacrée à la consommation.

Si nous sommes obligés de travailler, la cause n’est pas naturelle, elle est sociale. Travail et société de classe vont de pair. Le maître veut voir l’esclave produire parce que seul ce qui est produit est appropriable. La joie, le plaisir que l’on trouve dans une activité quelconque, cela ne peut être capitalisé, accumulé, traduit en argent par le capitaliste, alors il s’en fout. Lorsque nous travaillons nous sommes entièrement soumis à une autorité, à une loi extérieure, notre seule raison d’être c’est ce que nous produisons. Toute usine est un racket, où l’on pompe notre sueur et notre vie pour les transformer en marchandises.

Le temps passé à travailler est un temps où nous devons non pas satisfaire directement nos désirs mais sacrifier en attendant cette réparation ultérieure qu’est le salaire. C’est exactement le contraire du jeu, où le déroulement et le rythme de ce qu’on fait a pour maître le plaisir que l’on y prend. Le prolétariat en s’émancipant abolira le travail. La production des denrées nécessaires à notre survie biologique ne sera plus alors que le prétexte à la libération de nos passions.

LA RÉUNIONITE

Une caractéristique significative du militantisme est le temps passée en réunions. Laissons de côté les débats consacrés à la grande stratégie : où en sont nos camarades de Bolivie, à quand la prochaine crise économique mondiale, la construction du parti révolutionnaire avance-t-elle… Contentons nous de nous pencher sur les réunions concernant le « travail quotidien ». C’est peut-être là que s’étale le mieux la misère du militantisme. À part quelques cas désespérés, les militants eux-mêmes se plaignent du nombre de ces « réunions qui n’avancent pas ». Même si les militants aiment se réchauffer entre eux ils ne peuvent pas ne pas souffrir de la contradiction évidente entre d’une part leur volonté d’agir et d’autre part le temps perdu en de vaines discussions, en des débats sans issue. Ils sont condamnés à rester dans une impasse car ils s’en prennent à la « réunionite » sans voir que c’est tout le militantisme qui est en cause. La seule façon d’éliminer la réunionite revient à fuir dans un activisme de moins en moins en prise sur la réalité.

QUE FAIRE ? COMMENT S’ORGANISER ? Voilà les questions qui sous-tendent et provoquent les réunions. Or ces questions ne peuvent jamais, être réglées, leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie. La réponse n’est pas au rendez-vous parce que la question n’est pas posée par celui qui possède la solution concrète. On peut se réunir pendant des heures, se triturer le cerveau, cela ne fera pas surgir le support pratique qui manque aux idées. Alors que ces questions sont des bagatelles pour le prolétariat révolutionnaire, parce que pour lui les problèmes de l’action et de l’organisation se posent concrètement, font partie de sa lutte, ils deviennent le PROBLÈME pour les militants. La réunionite est le complément nécessaire de l’activisme. En fait, le problème posé est toujours celui-là : comment fusionner avec le mouvement des masses tout en restant séparé de lui. La solution de ce dilemme est soit de fusionner réellement avec les masses en retrouvant la réalité de ses désirs et les possibilités de leur réalisation, soit de renforcer leur pouvoir en tant que militants, en se rangeant au côté du vieux monde contre le prolétariat. Les grèves sauvages montrent qu’il y a des risques !

Dans ses rapports avec les masses, le militantisme reproduit ses tares internes, notamment ses tendances à la réunionite. On rassemble des gens et on les compte. Pour certains du genre AJS, se montrer et se compter devient même le summum de l’action !

Ces questions de l’action et de l’organisation, séparées déjà du mouvement réel, se trouvent mécaniquement séparées entre elles. Les diverses orientations du gauchisme concrétisent cette séparation. On trouve d’un côté avec les maos et l’ex-GP [Gauche prolétarienne] le pôle de l’action, et de l’autre avec les trotskistes et la Ligue Communiste [ancêtre de la LCR] le pôle de l’organisation. On fétichise soit l’action, soit l’organisation pour sortir de l’impasse où en se séparant des masses le militantisme s’est plongé. Chacun protège sa crétinerie particulière en se gaussant de l’orientation des groupes concurrents.

LA BUREAUCRATIE

Les organisations de militants sont toutes hiérarchisées. Certaines organisations non seulement ne s’en cachent pas mais auraient même plutôt tendance à s’en vanter. D’autres se contentent d’en parler le moins possible. Enfin certains petits groupes essaient de le nier.

De même qu’elles reproduisent ou plutôt singent le travail les organisations militantes ont besoins de « patrons ». Ne pouvant bâtir leur union à partir de leurs problèmes concrets, les militants sont naturellement portés à considérer que l’unification des décisions ne peut découler que de l’existence d’une direction. Ils n’imaginent pas que la vérité commune puisse jaillir des volontés particulières de sortir de la merde, elle doit être balancée et imposée du haut. Ils se représentent donc nécessairement la révolution comme un choc entre deux appareils d’état hiérarchisés, l’un étant bourgeois, l’autre prolétarien.

Ils ne savent rien de la bureaucratie, de son autonomie et de la façon dont elle résout ses contradictions internes. Le militant de base croit naïvement que les conflits entre dirigeants se réduisent à des conflits d’idées et que là, où on lui dit qu’il y a unité il y a effectivement unité. Sa grande fierté est d’avoir su discerner l’organisation ou la tendance pourvu de LA bonne direction. En adhérant à telle ou telle chapelle il adopte un système d’idées comme on enfile un costume. N’en ayant vérifié aucune base il sera prêt à en défendre toutes les conséquences et à répondre à toutes les objections avec un dogmatisme incroyable. À une époque où les curés sont déchirés par les crises spirituelles, le militant conserve la foi.

Forcé de tenir compte du mépris de plus en plus répandu à l’égard de toute forme d’autorité le militantisme a produit des rejetons d’un type nouveau. Certaines organisations prétendent qu’elles n’en sont pas et surtout dissimulent leur direction. Les bureaucrates se cachent pour mieux pouvoir tirer les ficelles.

Certaines organisations traditionnelles essaient de mettre en place des formes d’organisation parallèles permanentes ou pas. Elles espèrent, au nom de « l’autonomie prolétarienne », récupérer ou tout au moins influencer des gens qui leur auraient autrement échappé.

On peut citer le Secours Rouge, I’OJTR et les Assemblées Ouvriers Paysans du PSU… De même, certains journaux indépendants ou satellites d’organisations prétendent n’exprimer que le point de vue des masses révolutionnaires ou de groupes autonomes de la base. Mentionnons les Cahiers de Mai, Le technique en Lutte, L’outil des travailleurs… Là où on refuse de poser clairement et les questions d’organisation et les questions de théorie sous le prétexte que l’heure de la construction du parti révolutionnaire n’est pas encore venue ou au nom d’un spontanéisme de pacotille (« nous ne sommes pas une organisation, mais un rassemblement de braves mecs, une communauté », etc.) , on peut être sûr qu’il y a de la bureaucratie et même souvent du maoïsme. L’avantage du trotskisme, c’est que son fétichisme de l’organisation le contraint à afficher la couleur ; il récupère en le disant. L’avantage du maoïsme (nous ne parlons pas de maoïsme pur et archéo-stalinien du genre Humanité Rouge) c’est qu’il crée les conditions de son propre débordement ; à force de jouer les équilibristes de la récupération il va se casser la gueule.

OBJECTIVITÉ ET SUBJECTIVITÉ

Les systèmes d’idées adoptés par les militants varient suivant les organisations, mais ils sont tous minés par la nécessité de masquer la nature de l’activité qu’ils cachent et la séparation des masses. Aussi retrouve-t-on toujours au cœur des idéologies militantes la séparation entre objectivité et subjectivité conçue de façon mécanique et ahistorique.

Le militant qui se dévoue au service du peuple, même si il ne nie pas que son activité a des motivations subjectives, refuse de leur accorder de l’importance. De toute façon ce qui est subjectif doit être éliminé au profit de ce qui est objectif. Le militant refusant d’être mu par ses désirs en est réduit à invoquer les nécessités historiques considérées comme extérieures au monde des désirs. Grâce au « socialisme scientifique », forme figée d’un marxisme dégénéré, il croit pouvoir découvrir le sens de l’histoire et s’y adapter. Il se grise avec des concepts dont la signification lui échappe : forces productives, rapports de production, loi de la valeur, dictature du prolétariat etc. Tout cela lui permet de se rassurer sur le sérieux de son agitation. Se mettant en dehors de « sa critique » du monde, il se condamne à ne rien comprendre à la marche de celui-ci.

La passion qu’il n’arrive pas à mettre dans sa vie quotidienne, il la reporte dans sa participation imaginaire au « spectacle révolutionnaire mondial ». La terre est ravalée au rang d’un théâtre de polichinelle où s’affrontent bons et méchants, impérialistes et anti-impérialistes. Il compense la médiocrité de son existence en s’identifiant aux stars de ce cirque planétaire. Le comble du ridicule a certainement été atteint avec le culte du « CHE ». Économiste délirant, piteux stratège, mais beau gosse, Guevara aura eu au moins la consolation de voir ses talents hollywoodiens récompensés. Un record dans la vente des posters !

Qu’est-ce que la subjectivité, sinon le résidu de l’objectivité, ce qu’une société fondée sur la reproduction marchande ne peut intégrer ? La subjectivité de l’artiste s’objective dans l’œuvre d’art. Pour le travailleur séparé des moyens de production et de l’organisation de sa propre production, la subjectivité reste à l’état de manies, de fantasmes… Ce qui s’objective le fait par la grâce du capital, et devient lui même capital. L’activité révolutionnaire comme le monde qu’elle préfigure dépasse la séparation entre objectivité et subjectivité. Elle objective la subjectivité et investit subjectivement le monde objectif. La révolution prolétarienne c’est l’irruption de la subjectivité !

Il ne s’agit pas de retomber dans le mythe d’une « vraie nature humaine », de l’« essence éternelle » de l’homme qui, réprimé par la Société, chercherait à revenir au grand jour. Mais si la forme et le but de nos désirs varient, ils ne se réduisent nullement au besoin de consommer tel ou tel produit. Déterminée historiquement par l’évolution et les nécessités de la production marchande, la subjectivité ne se plie nullement aux besoins de la consommation et de la production. Pour récupérer les désirs des consommateurs la marchandise doit s’adapter sans cesse. Mais elle reste incapable de satisfaire la volonté de vivre en réalisant totalement et directement nos désirs. À l’avant-garde de la provocation marchande, les vitrines subissent de plus en plus souvent la critique du pavé !

Ceux qui refusent de tenir compte de la réalité de LEURS désirs au nom de la « Pensée matérialiste » risquent de ne pas voir le poids de NOS désirs leur retomber sur la gueule.

Les militants et leurs idéologues, même diplômés de l’université, sont de moins en moins aptes à comprendre leur époque et à coller à l’histoire. Incapables de sécréter une pensée un tant soit peu moderne, ils en sont réduits à aller fouiller dans les poubelles de l’histoire pour y récupérer des idéologies qui ont fait, déjà depuis un certains temps, la preuve de leur échec : anarchisme, léninisme, trotskisme… Pour rendre le tout plus digeste ils l’assaisonnent d’un peu de maoïsme ou de castrisme mal compris. Ils se réclament du mouvement ouvrier mais confondent son histoire avec la construction d’un capitalisme d’état en Russie ou l’épopée bureaucratique-paysanne de « la longue marche » en Chine. Ils se prétendent marxistes, mais ne comprennent pas que le projet marxiste d’abolition du salariat, de la production marchande et de l’État, est indissociable de la prise du pouvoir par le prolétariat.

Les penseurs « marxistes » sont de plus en plus incapables de reprendre l’analyse des contradictions fondamentales du capitalisme qu’avait inaugurée Marx. Ils vont s’engluer sur le terrain de l’économie politique bourgeoise, tout en rabâchant des bêtises sur la loi de la valeur travail, la baisse tendancielle du taux de profit, la réalisation de la plus-value. Malgré leurs prétentions, ils ne comprennent rien à la marche du capitalisme moderne. Se croyant obligés d’utiliser un vocabulaire marxiste, dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi, ils se coupent des quelques possibilités d’analyse qui restent à l’économie politique. Leurs « recherches » ne valent pas celles du premier disciple de Keynes venu.

MILITANTS ET CONSEILS OUVRIERS

Les organisation militantes s’autonomisent au-dessus des masses qu’elles ont la prétention de représenter. Elles sont naturellement amenées à considérer que ce n’est pas la classe ouvrière qui fait la révolution mais « les organisations de la classe ouvrière ». Il convient donc de renforcer ces dernières. Le prolétariat devient à la limite une matière brute, du fumier sur lequel va pouvoir s’épanouir cette rose rouge qu’est le Parti Révolutionnaire. Les nécessités de la récupération exigent qu’on ne parle pas trop de ça à l’extérieur ; c’est là que commence la démagogie.

L’autonomie des buts des organisations militantes doit être dissimulée. L’idéologie sert à ça. L’on proclame bien haut que l’on est au service du peuple, que l’on n’agit pas pour son bien propre et que si jamais pendant un court moment on est obligé de prendre le pouvoir on n’en abusera pas. Une fois que la classe ouvrière aura été bien éduquée on se dépêchera de lui rendre.

L’histoire des conseils ouvriers montre que systématiquement les organisations dites ouvrières ont cherché à jouer leur propre jeu et tirer les marrons du feu ; cela pour les meilleurs motifs évidemment. Pour assurer leur pouvoir, elles ont cherché à limiter, à récupérer et à détruire les formes d’organisation que le prolétariat s’était données : soviets territoriaux, comités d’usine.

Les soviets russes ont été magouillés, puis liquidés par le parti et l’État bolchevique. En 1905 Lénine ne leur accorde pas d’importance. En 1917, au contraire, on proclame : « tout le pouvoir au soviets ». En 1921 les soviets qui ont servi de marchepied pour prendre le pouvoir deviennent gênants ; les ouvriers et les marins de Cronstadt qui réclament des soviets libres sont écrasés par l’armée rouge.

En Allemagne, le gouvernement social-démocrate des « commissaires du peuple » se charge de liquider les conseils ouvriers au nom de la révolution.

En Espagne, de nouveau les communistes s’occupent de faire disparaître les formes de pouvoir populaire. Cela devait permettre de mieux développer la lutte contre le fascisme !

Ce n’est pas la peine d’accumuler les exemples. Toutes les expériences historiques ont confirmé l’antagonisme qui oppose prolétariat révolutionnaire et organisation militante. L’idéologie la plus extrémiste peut cacher la position la plus contre-révolutionnaire. Si certaines organisations ont pu cependant se battre à coté du prolétariat jusqu’à la défaite commune comme la Ligue Spartacus et la CNT-FAI anarcho-syndicaliste, rien ne prouve que ces organisations n’aurait pas commencé à lutter pour leur propre pouvoir une fois l’adversaire vaincu.

La chine n’est ni plus ni moins qu’un vulgaire capitalisme d’État. La production marchande et l’esclavage salarié n’ont pas été abolis par la prise de pouvoir « communiste ».Au contraire, en rompant avec le pillage de la Chine par les impérialistes, cette prise du pouvoir pouvait seule permettre d’accumuler le capital et d’industrialiser sur place. Le culte de la personnalité et les pressions idéologiques pour faire participer le peuple à la « lutte sur le front de la production » n’ont pas éliminé des méthodes plus classiques. Témoin cette publicité [reproduite en illustration sur une demie page de la brochure originale] pour des savonnettes.

Nos bureaucrates locaux qui s’extasient devant la « dialectique » de Mao et le renouveau de la théorie qu’apporterait le soi-disant anti-bureaucratisme de la révolution culturelle, seront déçus par la Chine rouge comme ils ont été déçus par la Russie stalinienne.

Les militants pour s’être cloîtrés en politique n’en restent pas moins des individus sociaux, soumis à l’influence de leur milieu. Lorsque ça chauffe, beaucoup peuvent passer dans le camp de la révolution. On a bien vu des délégués syndicaux prendre la tête de séquestrations ! Mais la désertion massive des militants sera d’autant plus probable que les conseils et les révolutionnaires conseillistes seront plus forts. Le mouvement peut être aidé dans ses succès par le renfort de nombreux militants, mais en cas d’erreurs ou de flottements le balancier jouera dans l’autre sens. Les organisations militantes seront renforcées par l’apport de prolétaires cherchant à se rassurer.

La liquidation des conseils ouvriers a été rendu possible par leur faiblesse, leur incapacité de faire appliquer en leur sein les règles de la démocratie directe et à prendre effectivement tout le pouvoir en écrasant tous les pouvoirs qui leur étaient extérieurs. Les organisations militantes ne sont en fait que la propre faiblesse extériorisée du prolétariat qui se retourne contre lui.

Les travailleurs feront de nouveau des erreurs. Ils ne trouveront pas immédiatement la forme adéquate de leur pouvoir. Moins les masses auront d’illusions sur le militantisme, plus le pouvoir des conseils aura de chance de se développer. Discréditer et ridiculiser les militants, voilà la tâche qui revient dès maintenant aux révolutionnaires. Cette tâche sera parachevée par la critique en acte que constituera la naissance d’organisations conseillistes. Ces organisations sauront très bien se passer d’une direction et d’un appareil bureaucratique. Produit de la solidarité de travailleurs combatifs, elles seront de libres associations d’individus autonomes. Rien ne leur sera plus étranger que l’endoctrinement idéologique ou l’embrigadement organisationnel. Elles montreront par leurs idées, mais surtout par leur comportement dans les luttes, qu’elles ne risquent jamais de poursuivre des intérêts distincts de ceux de l’ensemble du prolétariat.

Le développement du capitalisme moderne qui se traduit par l’occupation de tout l’espace social par les marchandises, par la généralisation du travail salarié, mais aussi par la dégradation des valeurs morales, le mépris du travail et des idéologies, augmentera la violence du choc. Les prolétaires iront beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que par le passé. Si des organisations de militants ont pu jadis jouer un rôle révolutionnaire pendant un certains temps, cela ne sera plus possible. Ces organisations ne pourront être rapidement que de plus en plus contre-révolutionnaires lors des prochaines grandes batailles de la lutte des classes. Coincés entre le prolétariat et le vieux monde, elles ne pourront survivre qu’en servant de rempart à ce dernier.

Si les syndicalistes et autres militants essaient de prendre en main le ravitaillement puis l’organisation de la production et du maintien de l’ordre pour répondre aux « défaillances » du capital et de l’État et se mettent au « service des ménagères », il faudra les traiter pour ce qu’ils sont : une nouvelle classe dirigeante en formation. Les conseillistes devront se battre pour que les commissions et délégués affectés à des tâches particulières soient responsables UNIQUEMENT devant les assemblées générales de la base et révocables à tout moment. Les adhérents d’une organisation quelconque, élus au sein des conseils n’auront pas à être les représentants de leur organisation mais les délégués des ouvriers. Les conseils doivent être TOUT LE POUVOIR ET NON UN SIMULACRE DE POUVOIR affaibli de l’intérieur par la division et les tentatives d’accaparement des organisations. On ne nous refera pas le coup des soviets russes transformés en foire politicarde par les Partis ou des colonnes armées communistes, socialistes, anarchistes, trotskistes s’affrontant et se disputant armes et influence pendant la guerre d’Espagne. Les conseils devront prendre en main et unifier toutes les tâches que nécessitera la destruction de l’ordre bourgeois et traiter en ennemis tous ceux qui leur contesteraient ce droit !

Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires – Première parution : 1972

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Parlez-moi de travail… Et je sors mon revolver

Je n’avais pas quinze ans quand le démon du tra­vail m’a taquiné. C’était comme ça, à cette époque, pour être un homme, un hé­ros, il était dans les conven­tions de se lancer dans le brouhaha des usines. Des bras, l’industrie en consom­mait beaucoup pour produire plus. Mon père était fier de voir l’aîné de ses rejetons en­trer en sidérurgie, dans le grand ordre du travail.
Aujourd’hui, des aciéries Minières de la Sambre où je suis entré en 1961, il ne reste plus rien. Tout a été rasé, les cheminées, les tuyaux et les grandes bouches rougeoyan­tes des aciéries et des hauts-fourneaux ont cédé la place à la folle avoine. Les péniches viennent encore à Marchienne-au-Pont et dorment tranquillement le long des berges de la Sambre, comme si les fantômes des grues venaient encore les charger.
Nous avons travaillé com­me des bêtes dans ces lami­noirs. Il faut avoir manipulé le fer incandescent et vu les hommes souffrir autour du métal pour imaginer un in­stant la vie d’un sidérurgiste. Les premiers jours, rompu de fatigue, j’ai fait comme tous les gamins qui se frottaient pour la première fois à cet enfer d’acier et de feu, j’ai pleuré d’épuisement, mêlant larmes et sueur.
Puis je me suis habitué, comme les autres, qui étaient là depuis des années et qui parfois savaient à peine écrire leur nom. Certains d’entre nous ont payé de leur chair la contribution au boom des gol­den sixties. Je n’oublierai jamais ce garçon de 17 ans qui eut les deux jambes sec­tionnées par un cylindre.
Bien d’autres ont laissé doigts et bras. Mon père y a perdu la vie, un dimanche matin, coupé en trois par la locomotive du four à coke. Pantin désarticulé que l’on avait rabiboché pour nous le présenter une dernière fois à l’hôpital des accidentés du travail (construit uniquement pour rafistoler et recoudre ceux que l’usine amochait; les assurances, pour grappiller quelques francs sur les mal­heureux, poussaient les chi­rurgiens à fabriquer de terri­bles marionnettes, plutôt que d’amputer !).
Un représentant de la di­rection était là pour nous ac­cueillir, il a cru bon de nous dire : « Ah ! C’était un tra­vailleur… ». Je crois que c’est ce jour-là que je me suis ren­du compte que nous étions roulés.
Oui, on nous a roulés et on continue à berner des généra­tions en leur inculquant la grande vertu du travail. D’autres emplois dans diver­ses industries ont ponctué vingt-trois ans de carrière. J’ai moi-même fondé une fa­mille et pour l’alimenter, j’ai soutenu des cadences infer­nales. Debout à 5 h, rentré à 18 h, et puis militer le soir pour… la réduction du temps de travail!
Voici trois ans que je suis au chômage, je fais partie de ces zombies que l’on oblige quotidiennement à estampil­ler du sceau de la fainéantise une carte rouge pour leur rappeler qu’ils vivent aux crochets de ceux qui ont le bonheur de travailler…
Mais quelle bénédiction d’être chômeur, pardon… tra­vailleur sans emploi, selon la formule consacrée. Dommage que le pécule est un peu mai­gre, mais nous sommes enfin libres. Nous n’avons plus de nœud au ventre parce que nous n’atteignons pas les quotas de production ou par­ce que nous arrivons en re­tard au boulot; le nec plus ultra, c’est de ne plus enten­dre la voix vociférante du chef entre le vacarme des ma­chines et l’angoisse d’être vi­ré ! Ça n’a pas de prix!
Mais j’ai tout de même une petite crainte d’être à nou­veau envoyé au turbin par tous ceux qui sentent le be­soin de verser une larme sur notre sort, nous les sevrés de la production. Faut-il préci­ser que très souvent ceux-là ne connaissent rien au bordel infernal du travail. J’entends déjà les voix offusquées s’étranglant à la lecture de mes propos: « Mais nous n’allons pas vous payer à ne rien faire, c’est indécent… ». Tiens donc, et les actionnai­res, leur demande-t-on si on va continuer à les rétribuer à ne rien faire ? Leur demande-t-on de pointer dans un local minable pour que l’on puisse les montrer du doigt comme les parasites de la société ?
Ils ont compris bien avant moi que le travail n’était pas une vertu, ni une manière de s’épa­nouir.
De sa fonction purement ali­mentaire, le travail est devenu une valeur culturelle, un symbole de reconnaissance, à un tel point que certains sont prêts à sacrifier une partie de l’aspect alimentai­re, simplement pour être dans le coup. Travailler pour être reconnu socialement.
Le vrai courage serait de lutter pour l’abolition du travail, libé­rer l’homme du concept du tra­vail pour retrouver l’énorme ca­pacité créatrice qu’il possède.
L’homme mérite mieux qu’un alignement stupide derrière ses semblables, dans un local mina­ble, une carte rouge à la main…
Source : Le Communiste N° 27 (Juillet 1988)

Travailler est une horrible chose

Travailler est une horrible chose. Tous ceux qui se brisent l’échine sur des machines à coudre, s’abrutissent le cerveau devant des ordinateurs, suent dans des call-centers, se mutilent à porter des cartons dont ils ne connaissent même pas le contenu, pleurent dans les chiottes pour effacer cet horrible sourire qu’ils doivent tenir face au client, et tous les autres qui perdent une partie de leur force en manœuvrant répétitivement des gestes qui ne leur apportent rien d’autre qu’un peu d’argent qui passera du compte en banque de leur patron à celui de leur propriétaire, tous ceux-là sont au moins capables d’en convenir. Le travail est ce mélange de tristesse, d’ennui, de douleur, de frustration, d’enfermement et de faux-semblants. Il est une action à l’encontre de nos corps, de notre épanouissement, de notre subsistance, et contrairement aux lieux communs, de notre survie. Alors oui, le travail est une horrible chose. Peut-être quelques cadres, chefs d’entreprise, artistes, scientifiques ou autres me contrediront dans cette affirmation, mais à vrai dire, y a t il encore autre chose que des esclaves heureux pour tenir compte de leurs objections dans leur vie quotidienne ?

Cela fait des années que je travaille un peu moins de quinze heures par semaines. Je ne travaille pas parce que je pense qu’il faut travailler, je travaille parce que pour l’instant c’est le compromis que j’ai trouvé avec le chantage de l’argent. Plus précisément, je suis serveur dans un restaurant d’un quartier riche du centre de Paris avec une clientèle de bobos de toutes sortes (sauf des pauvres peut-être), cela va du fan de bio au nouveau riche désireux d’exhiber quelques liasses devant ses congénères. Chaque journée de travail c’est la même répétition de gestes fonctionnels, c’est des centaines de personnes avec qui il faut échanger sourires crispés et dialogues sans sincérité ni intérêt (mutuel) dans lesquels nous sommes considérés comme de simple moyens, et non comme des fins. Nous ne sommes, pour le client, que le moyen d’obtenir à manger, nous sommes des intermédiaires (parmi tant d’autres) entre son porte-monnaie et la banque du patron restaurateur. Bien sûr, c’est difficile sur la longueur, de jouer le jeu qui consiste à accepter que nous ne sommes rien, que nous sommes des servants que l’on peut faire apparaître d’un coup (nous n’attendons que ça) en sifflant ou en claquant des doigts et à qui l’on donne des ordres et des commandements que l’on enrobe d’une forme interrogative parce qu’au fond l’idée d’avoir des esclaves est insupportable à beaucoup lorsqu’elle se présente de façon trop évidente. Lorsque le client demande du pain, il ne le demande pas, il l’exige, et nous devons nous exécuter sur le champ. Imaginez donc un serveur répondre « non, je n’ai pas envie de vous servir » ou bien « non, rien ne m’inspire chez vous l’envie de vous rendre service ».

Mais qu’est-ce qu’un client ? Pour dire vrai, je n’en sais rien. Il m’est impossible de définir cette nouvelle classe, cet état d’être si absurde et pourtant si intégré. Le client est une personne qui en échange d’une certaine somme d’argent (ou de je ne sais quelle autre valeur d’échange) est en droit d’obtenir, avec l’appui des lois, un service quelconque. Et le client doit obtenir ce service, il n’y a pas de conditions ni de négociations possibles. Lorsqu’un client a payé ou qu’il va payer, une croyance ancrée en tous plus fortement encore que n’importe quelle autre croyance superstitieuse, veut que celui-ci obtiendra son dû. Par exemple, un client me commande une tarte, cela tombe bien il n’en reste qu’une. Au moment de le servir, celle-ci glisse de mes mains usées par une journée usante à répéter les mêmes tâches, avant de s’échouer sur le sol. Je m’excuse comme il est d’usage et me mets à quatre patte pour essuyer pendant que celui-ci me peste dessus à quel point il est pressé et à quel point ce qu’il a à faire est important, voir primordial. Je lui redonne la carte pour qu’il choisisse un autre plat, mais il veut une tarte, je lui ré-explique que c’était la dernière, mais cela n’y fait rien, il veut une tarte et c’est un restaurant qui sert des tartes, alors il doit avoir sa tarte, c’est comme ça. Le client commande et exige, il est dans son droit d’avoir une tarte, le contrat social le lui garantit, la loi l’encadre. Le patron lui, nous explique que « le client est roi », c’est même sa devise, la devise de toute une vie, une devise qui porte en elle l’invariance de l’autorité : lorsqu’il y a un roi, il faut le servir, alors si le client est roi, il faut servir le client.

Avec les collègues les moins frais dans ce jeu d’exploitation et les plus désabusés, nous nous faisons souvent la remarque que les clients pourraient nous voir gicler du sang par tous les pores de nos corps, pleurer, souffrir, tomber que cela n’y ferait rien, ils ont commandé à manger, ils doivent avoir à manger. C’est leur droit, c’est notre devoir. De fait, la première chose que doit savoir faire un serveur c’est de se la fermer, ravaler toute fierté, toute image de lui-même qui lui renverrait un peu de dignité, puis de maîtriser ses pulsions violentes et agressives.

Toute cette merde pour garder un travail que nous ne supportons pas ? Le paradoxe est gigantesque, c’est celui de la domination. En fait nous ne nous tenons pas en rang car nous voulons conserver l’emploi, mais parce que nous voulons conserver le salaire, aussi minable soit-il, et cela n’est que la centième couche de compromis, bien après celle qui consiste à accepter qu’il faut de l’argent pour vivre sous la domination capitaliste omniprésente.

Ces quelques lignes ne se veulent pas importantes, elles ne seront pas publiées avec régularité, mais au gré du besoin de les sortir de son auteur, elles ne sont que les lignes d’un individu frustré jusqu’à la moelle qui passe son temps à refréner sa violence, qui rêverait de balancer des assiettes à la gueule de tous ces connards mais qui n’a pas encore plus rien à perdre, en tout cas pas son salaire. C’est parce qu’il faut garder le salaire qu’il faut garder l’emploi, et garder l’emploi ne tient pas à grand chose. Balancer une assiette dans la gueule dégoulinante de ces infâmes roquets de clients rois ne fait pas partie de ces choses.

Mais qui sait ? Peut-être un jour…

Non serviam.

non-fides.fr

 

Croire au village, c’est donner une limite à sa vie

Croire au village, c’est donner une limite à sa vie ; c’est lui croire un sens, et elle n’en a pas. C’est un peu sot de s’imaginer que nous avons une raison d’être là plutôt qu’ailleurs. Continuer nos pères, pour quoi faire ? Ils ne savaient pas. La feuille a une attache qui lui suffit. Le cerveau est nomade. Pas de petite patrie. Une fuite résignée. Être n’importe où, ne jamais consentir à se fixer comme si un point dans l’univers nous était réservé. N’ayons pas d’orgueil ! Au premier éclair de lucidité nous verrions que nous sommes dupes, et nous serions pleins de pitié pour nous mêmes.
Livrons-nous à l’universelle loi d’éparpillement.
Ne pas être un homme qui regarde son village avec une loupe.
Rappelons-nous que ce monde n’a aucun sens.

 

Jules Renard