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La mythification de la paysannerie

L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.

Depuis plus d’un siècle, l’extrême gauche prédit la crise du capitalisme avec une régularité insistante : plus ces révolutionnaires prétendent être des prophètes, plus ils annoncent qu’il s’agit de la crise finale et ultime. Malgré cela, le capital s’est accumulé et concentré, l’économie s’est développée et le système capitaliste s’est renforcé et développé, ce qui n’empêche pas les prédictions habituelles de se répéter. Mais ces erreurs d’optique ne sont pas
dues uniquement au fait que la majorité des révolutionnaires prennent leurs désirs pour des réalités et construisent des stratégies fondées sur des rêves. Elles sont également dues à l’instabilité inhérente au capitalisme.

 

Le capitalisme est le seul mode de production qui exige l’instabilité, alors que tous les systèmes économiques précédents ont cherché à garantir que leurs conditions de fonctionnement restent inchangées. Les anciens systèmes d’exploitation avaient tendance à reproduire la même profession dans les mêmes familles et les mêmes types de production dans les mêmes lieux. Le capitalisme a complètement changé ce panorama et institué comme règle la mobilité de la force de travail et la mutabilité des types de production.


C’est pourquoi le capitalisme ne peut ni survivre ni se développer sans crises sectorielles et régionales permanentes, sans l’adoption continue de nouvelles techniques et de nouveaux systèmes d’organisation, sans que de nombreux travailleurs soient jetés au chômage tandis que d’autres sont absorbés par de nouvelles branches d’activité, sans le déplacement continu de volumes importants de capitaux, sans la migration d’énormes vagues humaines, et sans des destructions qui s’accompagnent toujours de constructions. 


Plutôt que de révéler une quelconque crise générale du capitalisme, l’instabilité est plutôt un symptôme de sa vitalité. Dans ce système, l’instabilité n’implique pas en soi un déséquilibre, parce que l’équilibre peut se restaurer dans le temps ou dans l’espace : un déséquilibre peut être compensé plus tard, ou ailleurs, par autre un déséquilibre dans la direction opposée. Voilà pourquoi les prophètes pressés se trompent, lorsqu’ils confondent instabilité et crise.
Cette confusion, cependant, n’est pas dépourvue de base sociale, parce qu’un mode de production, afin d’assurer la vitalité de ses fondements, remet sans cesse en cause ses formes d’existence épisodiques et que le fait de les remplacer par d’autres formes semble représenter un risque grave. Eduqués dans l’idée qu’il leur faut accepter la mutabilité de tous les moyens économiques et de toutes les conditions d’existence, les exploités finiront-ils par concevoir la précarité de ce système ?


Alors qu’un courant idéologique défend les valeurs du progrès et annonce que l’instabilité fait partie des nécessités de la vie, un autre insiste sur la nécessité de doter la société d’une ancre conservatrice. Les idéologies capitalistes ont oscillé entre ces deux points de vue et, dans la plupart des cas, elles les combinent de différentes façons. C’est dans ce contexte qu’a surgi le mythe de la nature.


L’idée que la société industrielle aurait rompu l’équilibre de la nature est fondée sur l’hypothèse que cet équilibre aurait un jour existé. Les écologistes, qui ont acquis une très grande capacité d’expression publique et conquis un pouvoir d’intervention surprenant dans la société contemporaine, admettent implicitement, quand ce n’est pas explicitement, un axiome fondamental – le mythe de l’équilibre naturel et de la nature comme modèle à l’aune duquel il faudrait évaluer les instabilités économiques. Ils présentent systématiquement les contradictions sociales comme des contradictions entre la société et la nature, ce qui leur permet d’escamoter le processus d’exploitation et ses conséquences.
Attribuer à la nature un état originel où aurait régné l’équilibre et lui appliquer les postulats généraux de tous les autres équilibres, c’est y chercher la justification d’illusoires harmonies sociales et donc séparer totalement la société de ses modes de fonctionnement. La naturalisation est la forme suprême de la réification. Dès l’instant où un modèle d’ordre particulier est présenté comme naturel, il devient éternel et incontestable. L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.

Je ne m’étonne pas que certaines idéologies soient reliées de façon claire et exclusive à l’aile la plus rétrograde du capitalisme. Mais il est troublant que l’extrême gauche ait avalé l’appât, l’hameçon et la canne à pêche du mythe de la nature – de plus, il s’agit d’une situation nouvelle. Jusqu’à il y a quelques décennies, la gauche se
caractérisait par le désir d’accélérer l’avenir et les amateurs de reliques peuplaient seulement les rangs des conservateurs. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : c’est de l’extrême gauche que s’élèvent le plus de louanges pour les vertus des facteurs historiques de stabilité, tandis que la droite, même lorsqu’elle se prétend conservatrice, ne craint absolument pas d’initier des innovations qui liquident les vestiges du passé. Par ailleurs, pourquoi
l’ancienneté d’une culture, ou d’un comportement collectif, est-elle présentée comme un critère en faveur de leur nécessaire survie, alors qu’on pourrait plus logiquement argumenter qu’il est temps, pour un phénomène qui dure depuis très longtemps, de disparaître ?
L’un des artifices du multiculturalisme consiste à s’insurger contre la destruction des cultures, des langues et des modes de vie archaïques, comme s’ils avaient toujours existé et n’étaient pas issus, à leur tour, de la destruction de cultures et de langues antérieures. Les multiculturalistes servent ainsi un double objectif. Tout d’abord, sur un plan stratégique général, ils cherchent à maintenir la population pauvre fragmentée dans une multitude de mini-groupes, précisément au moment où le Capital, pour sa part, est mondialisé. Cette démarche contribue à renforcer le Capital lorsque surviennent des confrontations sociales. En second lieu, et dans le domaine plus réduit de leurs intérêts professionnels, les multiculturalistes, tous passés par l’université, cherchent à maintenir en vie leurs cobayes humains puisque ceux-ci leur servent à écrire des thèses et des articles sur les cultures et les langues qu’ils étudient.


La nature est un mythe : elle n’existe pas, sinon en tant qu’objet de l’action humaine. Si je devais définir les limites de la nature, j’utiliserais des termes équivalents à ceux de la chose en soi de Kant, c’est-à-dire ce qui, restant extérieur à l’action humaine, ne peut être connu, parce que l’homme ne pense et ne connaît que ses propres
actions. Depuis l’aube de l’humanité ce mythe a été dévoilé. Selon les archéologues qui ont essayé de reconstruire la base des idées qui prévalaient au néolithique et les chercheurs qui se consacrent à l’analyse structurale des récits mythologiques, l’un des éléments fondateurs des idéologies archaïques était l’opposition entre la culture humaine et la nature, entre monde civilisé et espaces sauvages.


Aristote s’est inséré dans une très longue lignée : en définissant l’homme comme un animal social, il le définissait effectivement comme un être antinaturel. Le fait que ce philosophe grec, pour étudier le phénomène du changement, ait eu recours à des analogies tirées de l’activité artistique et artisanale indique qu’il considérait la
nature comme un objet d’intervention. En tant que principe de changement, la nature, telle qu’Aristote la comprenait, s’oppose d’un côté au hasard et, de l’autre, au travail de l’artisan et de l’artiste. A l’inverse, les artistes et les artisans, même s’ils se servent des mêmes matériaux que la nature, nous transforment de différentes manières ; donc au lieu d’imiter la nature, ils entrent en concurrence avec elle.


À cet égard, au IIe siècle avant notre ère, à une époque où les techniques avaient commencé à acquérir une autre importance, le philosophe stoïcien Panétios de Rhodes soutint que l’activité manuelle des êtres humains pouvait compléter la nature, créant ainsi une sorte de nouvelle nature.


Et à l’aube de l’époque où la science devint expérimentale, ce classique méthodologique qu’est le Novum Organum de Francis Bacon annonça que «la technique est l’homme ajouté à la nature
1», ce qui signifie, comme l’a souligné Jean-François Revel, commentateur subtil des questions philosophiques, que «la nature sans la technique humaine ne serait pas la nature». A tous les déséquilibres inhérents à la nature, il faut en ajouter un de plus, l’action sociale, qui étant toujours contradictoire, ne peut être comprise que comme un déséquilibre qui détermine d’autres déséquilibres.


Les différentes technologies qui se sont succédées ne se sont pas limitées pas à introduire des déséquilibres.
Dans la mesure où elles matérialisent certains systèmes de relations sociales, elles sont toutes apparues pour résoudre des déséquilibres plus ou moins aigus résultant de l’appropriation sociale de la nature, inaugurant ainsi différentes formes de déséquilibre.


Je ne prendrai qu’un exemple mais qui illustre tous les autres, sans exception. L’utilisation du charbon minéral au début de l’industrie capitaliste, durant la transition du XVIIIe au XIXe siècle, source d’énergie très polluante et à laquelle aujourd’hui on attribue tant de maux, est née pour résoudre un énorme déséquilibre provoqué, sous le système seigneurial, par le fait qu’on utilisait le bois dans pratiquement toutes les constructions et de multiples fabrications. Cette utilisation extensive du bois en tant que matière première suscita une telle diminution des surfaces occupées par les bois et les forêts que, en Grande-Bretagne, le bois dut être importé de pays lointains et atteignit des prix inabordables. L’utilisation du charbon minéral vint résoudre la crise soulevée par l’utilisation du
bois dans la société européenne précapitaliste.


L’industrie moderne se limita initialement à résoudre les déséquilibres insoutenables créés par les technologies et les formes d’exploitation qui l’avaient précédée. Depuis lors, elle a su répondre à des déséquilibres qu’elle avait elle-même créés, en adoptant d’autres modalités contradictoires et donc, elles aussi, déséquilibrées. On ne peut même pas estimer que la société industrielle aurait atteint un potentiel destructeur plus élevé, en termes relatifs.


Bien au contraire, on peut formuler la règle suivante : plus les moyens techniques employés par une société sont rudimentaires, plus vastes seront les répercussions de leur action sur la nature, par rapport aux résultats obtenus sur le plan de la production matérielle. Il existe de nombreuses études sur les systèmes économiques qui utilisent des technologies archaïques, qu’il s’agisse de peuples préhistoriques ou de peuples contemporains, et ces études
confirment cette règle. Je me limiterai à deux exemples.


Les groupes sociaux nomades qui utilisaient des outils de pierre taillée ne les aiguisaient pas lorsque leur tranchant était émoussé, mais les mettaient de côté et taillaient d’autres instruments. Dans des délais extrêmement courts, de minuscules groupes humains réussissaient à épuiser complètement des carrières importantes ; ils
cherchaient alors une nouvelle source d’approvisionnement, jusqu’à ce qu’ils aient de nouveau consommé trop de pierre, et ainsi de suite. Comme le même système était appliqué à d’autres matières premières et aux aliments, d’énormes territoires devenaient inutilisables dans un court laps de temps.


Pour chasser les animaux, les petits groupes itinérants de chasseurs-collecteurs mettaient souvent le feu à une forêt ou une savane ; lorsque le vent poussait les flammes en direction d’un précipice, ils provoquaient la fuite des animaux qui y tombaient pour échapper aux flammes. Une vaste zone était ainsi incendiée et le nombre d’animaux qui mouraient de cette façon était bien supérieur aux capacités de consommation de ces petits groupes. En effet, ils
ne connaissaient pas encore les méthodes de conservation à long terme, et l’on mangeait seulement la viande immédiatement consommable. Quand il partait dans un autre endroit, ce petit groupe humain laissait derrière lui une destruction incomparablement plus importante que les avantages qu’il avait retirés de la chasse. Je pourrais ajouter d’innombrables exemples, qui illustrent tous une seule règle : en proportion du niveau de production souhaité, les technologies les plus grossières sont celles qui provoquent les effets secondaires les plus graves et qui endommagent les zones les plus vastes.


Le mythe de l’équilibre naturel est inséparable du mythe du bon sauvage, cet être humain primitif censé vivre en harmonie avec le milieu qui l’entoure. La conception moderne du sauvage, élaborée par une société européenne qui possède certaines techniques de production très avancées, a abouti à une distorsion de la capacité d’observation des navigateurs et des colonisateurs, qui ne pouvaient pas comprendre la sophistication considérable de cette humanité qu’ils abordaient pour la première fois. En cherchant chez autrui seulement ce qu’ils possédaient euxmêmes, les Européens sont évidemment arrivés à la conclusion que les autres n’avaient rien, ou très peu, à offrir, alors qu’en fait ces sociétés, même si elles conservaient, sous des formes simples, certains domaines d’activité qui en Europe avaient atteint une grande complexité, avaient développé la complexité dans d’autres domaines, qui, par contre, avaient seulement atteint un stade rudimentaire chez les Européens. Pour le meilleur et pour le pire, se répandit ainsi l’idée que les sauvages vivaient en communion avec la nature, plutôt qu’on comprenne que ces personnes agissaient également sur la nature, la détruisaient et la recréaient selon des modèles sans aucun doute
différents de ceux des Européens, mais pas moins lourds de conséquences.


Le mythe du bon sauvage, propagé par certains anthropologues qui curieusement, dans le paysage politique actuel, s’affirment «de gauche», a renforcé les implications socialement conservatrices du mythe de la nature. Si la Terre, mère commune, était la source inépuisable d’une tradition pérenne et immuable, alors les hommes et les femmes prétendument dépourvus de techniques seraient les acteurs d’une vie exemplaire. Le type de racisme apparu dans les pays germaniques avec le romantisme, au moment de la transition entre le XVIIIe et le XIXe siècle, a introduit un changement dans ce mythe : il a intronisé comme modèle de la tradition, non pas des individus ayant une couleur de peau et un type de nez différents, mais cette partie de la population européenne qui avait été
reléguée à l’utilisation d’instruments archaïques, les agriculteurs. La nuit des temps est l’ignorance des historiens et l’immuabilité des techniques archaïques est l’ignorance de ceux qui émettent des commentaires triviaux sur les changements intervenus. Ceux qui recherchent dans l’histoire une stabilité qui n’a jamais existé la falsifient pour en tirer des avantages politiques actuels. Il importe peu aujourd’hui aux amateurs de l’archaïsme paysan
que, depuis les recherches de Richard Lefebvre des Noëttes2
, puis, dans une autre perspective, de Marc Bloch3 et de ses disciples, comme André-Georges Haudricourt4 , on sache que les techniques rurales, loin d’être restées immuables, ont subi de nombreuses adaptations et même parfois des remodélations extrêmement profondes et relativement rapides, pour remédier aux déséquilibres provoqués par des techniques antérieures, inaugurant ainsi de nouveaux déséquilibres.


Dans un ouvrage consacré au régime seigneurial européen5 entre le Ve siècle et le XVe siècle, j’ai analysé en détail les transformations des techniques agricoles. Le lecteur intéressé y trouvera une bibliographie abondante, mais cela servira-t-il à quelque chose ?
Nous sommes en train de parler de mythes : ceux-ci sont d’autant plus solides, qu’ils résistent aveuglément aux démonstrations qui les invalident. Le romantisme considère que les agriculteurs européens sont, depuis des temps immémoriaux, attachés à des techniques qui, en comparaison avec les changements rapides intervenus dans
l’industrie, sont présentées comme neutres, en réalité comme des non-techniques.


Pour illustrer ce parcours idéologique, prenons le cas d’Ernst Moritz Arndt, l’un des représentants du racisme et du nationalisme romantique aux connotations linguistiques, qui passa de l’apologie de la paysannerie à la 
glorification de la terre. Selon Arndt, la nature était une totalité organique, dans laquelle les plantes, les roches et
les êtres humains étaient interdépendants, sans que certains soient plus importants que d’autres. Dans ce cadre, le sol et la race étaient présentés comme faisant partie du même ensemble.


Dans le cercle des intellectuels formés par le romantisme allemand s’est développé un lieu commun : l’idée que les forêts auraient façonné le mode de pensée teutonique et donc conditionné les caractéristiques cérébrales de la race. Martin Bernal, un historien qui s’est penché sur ces questions, a analysé «la tendance persistante des romantiques à déduire le caractère d’un peuple à partir des paysages de sa terre natale6». Vous noterez qu’ils ne
choisissaient pas le facteur géographique au détriment du facteur racial, mais les unissaient tous deux dans un ensemble indifférencié, parce que la vue de ces panoramas naturels était censée déterminer une langue donnée et qu’à cette langue correspondait une structure donnée du cerveau. «Le XIXe siècle venait à peine de commencer que la relation mortifère entre l’amour de la terre et le nationalisme raciste militant était déjà solidement établie7», observe Peter Staudenmaier.


Ainsi s’est créé le mythe de l’harmonie entre le paysan et la nature ou, en termes plus drastiques, l’intégration totale du paysan dans la nature, en tant qu’élément naturel. Cultivateur de racines, le paysan allait devenir une racine, profondément implantée dans la Terre-Mère, sa patrie.


En postulant l’équilibre de la nature et en considérant qu’une industrie démoniaque a introduit le déséquilibre, les écologistes actuels embrassent étroitement – peut-être sans le savoir – un couple de concepts qui a structuré la dialectique de l’histoire dans l’œuvre principale d’Oswald Spengler, l’un des monuments de la pensée d’extrême droite durant les premières décennies du XXe siècle : la culture, qui correspondrait à une essence organique et se
définirait par sa cohésion interne ; et la civilisation, qui serait purement extérieure et accidentelle, et ne dépasserait pas le niveau technique. Pour Spengler, il s’agissait de l’opposition entre la vie et l’artifice, l’organique et le mécanique. «La culture et la civilisation, c’est-à-dire, le corps vivant et la momie d’un être animé!» Par conséquent, inévitablement, la «civilisation représente la victoire de la ville. La civilisation se libère de ses origines rurales et court à sa propre destruction8».


Bien avant que n’apparaissent les élucubrations des écologistes, il a suffi d’utiliser cette paire de concepts pour que l’un des classiques de la pensée d’extrême droite atteigne la principale conclusion des écologistes.


João Bernardo, 2012, traduit du portugais par Y.C.


Cet article fait partie d’une série de 3 articles sur « Le mythe de la nature » : Le mythe de la nature (2012)


La mythification de la paysannerie
Agriculture familiale et fascisme italien
L’agriculture familiale et le nazisme
et sont inclus avec d’autres textes dans le livre de João Bernardo, Contre l’écologie, Editions NPNF, 2017.

 

1 La phrase de Francis Bacon et le commentaire de Jean-François Revel se trouvent dans l’Histoire de la philosophie occidentale de Thalès à Kant, Nil, 1994, p. 357 (réédition Pocket 1996).

2 Cf. La Force animale à travers les âges, 1924, et L’attelage, le cheval de selle à travers les âges, contribution
à l’histoire de l’esclavage, 1931 (NdT).

3 Cf. Les caractères originaux de l’histoire rurale française, 1931, et La Terre et le Paysan. Agriculture et vie
rurale aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1999 (NdT). 4 Cf. L’Homme et la charrue (1955) écrit avec M.J.B. Delamarre ; La technologie, science humaine.

4 Recherches d’histoire et d’ethnologie des technique, 1987 ; et Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques
dans les sociétés pré-machinistes, 2010 (NdT).

5 Poder e Dinheiro. Do Poder Pessoal ao Estado Impessoal no Regime Senhorial, Séculos V-XV, op. cit. Le
lecteur pourra consulter l’entrée consacrée aux techniques agraires dans l’index thématique placé à la fin de chaque
volume.

6 Cf. Black Athena. The Afroasiatic Roots of Classical Civilization, volume I: The Fabrication of Ancient
Greece 1785-1985, Rutgers University Press, 1987, p. 334. [Ce livre a été édité aux PUF en 1996 sous le titre
Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, tome 1 : L’invention de la Grèce antique,
(NdT).]


7 Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism. Lessons from the German Experience, AK Press, 1995, p. 6.
[Cet article offre un bref résumé en français de ce livre]

8 Les citations d’Oswald Spengler sont tirées de l’édition espagnole de son livre, La Decadencia de Occidente.
Bosquejo de una Morfología de la Historia Universal, Espasa-Calpe, 1942-1944, volume II, p. 205, et volume III,
p. 150. [La traduction française est parue chez Gallimard en 1948 sous le titre : Le déclin de l’Occident. Volume I :
Forme et réalité. Volume II : Perspectives de l’histoire universelle (NdT).]

L’altermondialisme d’Etat

 La guerre économique a pour corollaire une guerre du sens[1]. Chaque État développe, suivant ses moyens et avec plus ou moins de succès, sa propre stratégie idéologique. L’État français, qui sait défendre et mener une politique néolibérale lorsque cela sert les intérêts de sa classe dirigeante, joue en même temps, et pour les mêmes raisons, la carte de l’altermondialisme. Il est à priori surprenant de constater l’importance de la rhétorique altermondialiste dans le discours institutionnel français : déclarations présidentielles, rapports officiels, prises de position de hauts fonctionnaires, etc. Or, ce qui constitue un véritable altermondialisme d’État n’est pas une opération de récupération anodine. Il est partie intégrante de la diplomatie d’influence au service de l’impérialisme français et européen.

 

Agir sur les opinions

La « diplomatie d’influence » est une des attributions de la Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID). Dans le rapport d’activité 2000 de cette institution, Bruno Delaye, directeur de la coopération scientifique et ancien chef de la cellule africaine de l’Élysée (1992-1995) [2], écrit : « Dans un monde qui se globalise, les victoires ne sont plus celles des armées ni celles des idéologies, mais celles des idées et des valeurs. (…) La mise en place des nécessaires régulations de la globalisation, l’indispensable adoption de règles de vie communes sur la planète, sont devenues l’enjeu majeur de notre action extérieure. Mais pour faire valoir nos idées, il nous faut auparavant gagner les opinions publiques des nations du Nord et du Sud. Ici intervient le rôle stratégique de la DGCID : elle met au service de notre diplomatie les outils qui doivent nous permettre de faire partager nos valeurs. (…) sachons que notre message intéresse et intéressera chaque jour davantage s’il offre les moyens intellectuels et politiques de maîtriser la mondialisation, dans un cadre rationnel, humaniste et universaliste. Face à une mondialisation incontrôlée et aux réactions de repli identitaire, ethnique ou religieux qu’elle peut provoquer, la voix de la France est attendue. »

Les rapports suivants poursuivent dans la même veine. Le rapport 2002 affirme ainsi que « l’objectif de maîtrise et d’humanisation de la mondialisation » fait partie « des grands objectifs de la politique étrangère de la France ». La DGCID souligne aussi la nécessité « d’associer l’ensemble de la société française à l’effort de solidarité internationale » et évoque son soutien à la « coopération non gouvernementale ».

L’objectif d’influencer les opinions, en France et à l’étranger, est clairement revendiqué. Pour ce faire, il n’est pas inutile de disposer de leviers au sein de la société civile. La diplomatie française a subventionné le Forum mondial de Porto Alegre. Le Monde diplomatique, le média international à l’origine de l’association ATTAC, co-organisateur de ce sommet, est lui aussi nourri de subventions par le biais du « fonds d’aide à l’expansion de la presse française à l’étranger ». Le rapport 2002 de la DGCID nous apprend également que « la DGCID a aidé les collectifs africains à se mobiliser et à participer aux grandes rencontres internationales telles que le Forum social mondial de Porto Alegre ». Au cours du procès ELF, Loïc Le Floch-Prigent a déclaré que « M. Bongo finançait son opposition. C’était sa manière à lui d’avoir un pays calme. » La diplomatie française fait, à l’échelle du continent, ce que fait Bongo au Gabon. En effet, le Forum social africain, émanation du Forum de Porto Alegre, a été largement financé par la coopération française [3]. Dans un article publié par Marchés tropicaux et méditerranéens, Comi Toulabor note que « Les FSA s’attellent aujourd’hui à des cibles indolores et peu concrètes pour le commun des africains, tels que le néolibéralisme, la Banque mondiale, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), avec pour objectif de faire apparaître les États africains comme des victimes de la mondialisation.

Le jour où ils aborderont des questions relevant de la quotidienneté des populations africaines, qui seront d’une extrême sensibilité pour les pouvoirs africains, le jour où ils manifesteront dans la rue pour se faire entendre, il est clair qu’ils ne trouveront plus un pays d’accueil sur le continent et il n’y aura plus de société civile panafricaine. Pour exister réellement, les organisations de la société civile devraient cesser de brasser le vide et l’impuissance comme les États savent le faire. A moins que les unes ne soient que le reflet des autres (*4). Il est clair que la dénonciation des institutions de Bretton Woods, aussi justifiée soit-elle, fait diversion vis-à-vis des maîtres (les politiciens locaux) et des exploiteurs directs (les filiales des multinationales occidentales, fréquemment françaises). Il faut aussi observer que dans bien des situations, elle sert directement les intérêts français. L’État français ne se contente pas de subventionner ces forums sociaux. Il a également financé, à hauteur de un million d’euros, le contre-sommet du G8 d’Évian, en mai 2003. Un article paru dans La Tribune note que l’État français, organisateur de ce G8, a retenu des thèmes qui « s’inspirent largement des préoccupations du mouvement altermondialisation » : maîtrise de la mondialisation, prévention des crises financières, devoir de solidarité notamment à l’égard de l’Afrique ». Le même article rapporte les propos du chevènementiste Bernard Cassen : « le gouvernement sur ordre de Jacques Chirac, fait le maximum pour faciliter l’organisation et les manifestations du contre-sommet ». Dans le contexte de la guerre d’Irak et du conflit ouvert entre la France et les États-Unis, le mouvement « altermondialisation », marqué par la dénonciation de « l’Empire », était sans doute bienvenue.

La notion « d’Empire », au singulier, évacue l’existence et la critique des impérialismes rivaux. Parmi les nombreuses publications reprenant la notion, signalons La France contre l’Empire de Pascal Boniface. Directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface est chevalier de l’Ordre national du mérite, ancien membre du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI), ancien directeur de l’Institut national de défense et ancien adjoint du conseiller diplomatique au cabinet de Jean-Pierre Chevènement (ministre de la Défense). L’objectif de l’IRIS est de « mettre l’expertise au service de la pédagogie et d’aider l’opinion publique à s’intéresser à l’actualité internationale pour mieux la comprendre ». Parmi les membres du conseil d’administration de l’IRIS figurent des politiciens de droite et de gauche, des hauts fonctionnaires, un représentant de Vivendi ainsi qu’un représentant du marchand de canon EADS. Autant de personnages que la dénonciation de « L’Empire » ne dérange probablement pas.

Le 31 octobre 2001, le député Alain Barrau organisa à l’Assemblée nationale un colloque sous le haut patronage de Raymond Forni, alors président de l’Assemblée, sur le thème de « l’Union européenne face à la mondialisation ». Il fit cette déclaration : « Les Français et leurs représentants doivent continuer à travailler ensemble pour faire advenir cette mondialisation maîtrisée que nous appelons tous de nos vœux. Car nous pensons tous que le monde n’est pas une marchandise ». Les exemples de cet altermondialisme d’État pourraient être multipliés. Afin que cette rhétorique au service de la diplomatie d’influence soit efficace, l’État français se devait de lui donner un minimum de contenu. Au mois de septembre 2002, cette question de l’influence française était le thème de la conférence du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI). Cette conférence mit en avant « la nécessité d’activer les réseaux universitaires et associatifs » : « dernière révolution à engager : celle des concepts. Une bataille d’influence pour laquelle la France doit s’engager en activant ses réseaux au coeur des centres de recherche, des universités, des ONG [5] ».


La nécessité de développer des « concepts » dans la bataille d’influence internationale explique sans doute l’étrange similitude entre les positions d ATTAC et celles de l’État français.

Les concepts

L’intervention de Jean-Louis Bianco, président du HCCI, lors du débat suivant l’audition de Charles Josselin à l’Assemblée nationale en avril 2000, est marquée par la reprise des thèmes majeurs de l’altermondialisme, à savoir la dénonciation de la mondialisation et de la politique du FMI. Bianco explique l’absence de développement dans la plupart des pays africains par trois raisons : « la mondialisation qui produit toujours plus d’inégalités ; les effets déstabilisants, voire dramatiques des politiques d’ajustement structurel conduites sous la direction du FMI ; le caractère mal ajusté, mal coordonné et peu efficace des politiques internationales de coopération [6] ».
L’explication, juste mais aussi très partielle, présente l’avantage d’occulter la responsabilité de l’impérialisme français. Car stigmatiser la mondialisation et le FMI, c’est oublier les mécanismes fondamentaux de la domination néocoloniale qui ont contraints les États africains à accepter les plans d’ajustements structurels. Il faut le rappeler, l’intervention néfaste du FMI résulte des difficultés économiques de ces pays, qui sont donc antérieures à cette intervention. Le rapporteur de l’allocution de Jean-Louis Bianco indique que le président du HCCI a estimé que, en ce moment, où l’idée de régulation du système mondial perce et où la société civile se mobilise, la remise en cause des orientations du FMI ne doit pas demeurer purement verbale.

Les idées que défend la France depuis longtemps peuvent aujourd’hui gagner, à condition que notre pays sache être présent, afficher ses priorités et les traduire en acte. La remise en cause des orientations du FMI ferait donc partie « des idées que défend la France depuis longtemps ». En ce qui concerne « les sources innovantes de financement » de la coopération, l’instauration de taxes internationales est « une solution soutenue par la France [7] ». En 2001, Jean-Louis Bianco, président du HCCI et Jean-Michel Séverino, directeur général de l’Agence française de développement, publient un texte intitulé : « Globalisation, gouvernance, développement, un autre monde est possible. » Ces personnages, qui jouent un rôle non négligeable dans le dispositif institutionnel français, y défendent la mise en place de la taxe Tobin, qui serait selon eux, « la mesure la plus pertinente [8] » pour réguler les marchés financiers. Les auteurs perçoivent les obstacles à son application mais « défendent néanmoins le symbole que procurerait la taxe Tobin ». Ils exposent également « les améliorations qu’ils estiment nécessaires d’apporter au FMI et à la Banque mondiale, à commencer par une réforme des droits de vote ». La mise en place de taxes internationales a été défendue par Olivier Giscard d’Estaing, vice-président de la section française la Ligue européenne de coopération économique [9] (LECE).

Le rapport d’activité 2002 de la DGCID évoque lui aussi l’instauration d’une taxation internationale : « les autorités françaises mènent une réflexion sur la possibilité de mettre en place une taxation internationale. A Johannesburg, le président de la République a ainsi évoqué le nécessaire prélèvement de solidarité sur les richesses considérables engendrées par la mondialisation ».
Mais la diplomatie française a d’autres « concepts » altermondialistes dans sa besace. Toujours selon le rapport de la DGCID, elle propose aussi la création d’une « organisation mondiale de l’environnement ». Celle-ci pourrait « donner une impulsion à la nécessaire révolution des modes de production et de consommation que le président de la République a appelé de ses vœux au sommet de Johannesburg en 2002 ». Le discours de Johannesburg était certainement à usage externe. Mais tout de même, Chirac révolutionnaire, il fallait oser. Peut-être va t-il bientôt nous faire le sketch mitterrandien de la rupture avec le capitalisme ? Le rapport de la DGCID poursuit : « La prise en compte environnementale a conduit la France à faire sienne la notion de développement durable. » Sans doute une allusion aux choix énergétiques français. Ce discours illusoire est certainement très utile pour, selon les termes de la DGCID, « gagner les opinions publiques des nations du Nord et du Sud ». Il est pourtant insensé d’en attendre une transformation économique et sociale véritable. L’altermondialisme d’État transparaît dans de nombreux documents officiels. Il est également présent sous le masque de l’impérialisme que constitue la francophonie.

La francophonie dans l’autre mondialisation

Le livre de Serge Arnaud, Michel Guillou et Albert Salon intitulé Les Défis de la francophonie. Pour une mondialisation humaniste, pourrait, de par la personnalité de ses auteurs, de hauts fonctionnaires au ministère de la Coopération, nous apporter quelques indications sur les espérances de l’État français en matière de francophonie et de mondialisation. Selon les informations du Who’s who in France, Serge Arnaud a été chef de service au ministère de la Défense (1989-1993), conseiller technique au cabinet de Jacques Toubon (ministre de la Culture et de la Francophonie), directeur du développement au ministère de la Coopération (1996-1998) et secrétaire interministériel pour l’océan indien. Son confrère Albert Salon est ministre plénipotentiaire, ancien ambassadeur, ancien directeur- adjoint au ministère de la Coopération, chargé de la francophonie. Quant à Michel Guillou, présenté comme « foccartien » par François-Xavier Verschave [10], il a été chef du département de l’enseignement supérieur et de la recherche au ministère de la Coopération, directeur général (1991-2000) de l’association des universités partiellement ou entièrement de langue française (Aupelf), délégué national du RPR chargé de la coopération (1985-1986), chargé de mission auprès de Michel Aurillac (1986-1988). Ces trois passionnés de langue prennent soin de préciser que « La francophonie n’est pas un succédané d’empire mais une idée, un espoir, un projet » (p.51).

Ils estiment qu’ « une autre mondialisation est possible » et se demandent « comment construire la francophonie pour qu’elle en soit le moteur » (p.141). Une des pistes avancée est l’action auprès du monde associatif : « Un monde associatif fort et de grandes ONG francophones sont plus que jamais nécessaires à la francophonie […] à la fois pour inspirer et stimuler les institutions gouvernementales de la francophonie et pour accompagner voire relayer leur action de coopération » (p.157). Évoquant l’action des institutions internationales, ces grands internationalistes n’hésitent pas à affirmer que « dans un certain sens, il s’agit d’une nouvelle forme de colonisation » (p.89). Leur livre, très hostile aux États-Unis, laisse pressentir l’importance des rivalités inter-impérialistes :
« La globalisation, c’est-à-dire la mondialisation libérale, est un phénomène américain. […] Elle conduit à une exploitation très dure, sans concession. Elle exclut le Sud et laisse les pays pauvres, ceux d’Afrique en particulier, sur le bord du chemin.Ce vaste processus de globalisation permet aux États-Unis de rayonner sur l’ensemble de la planète. […] Les États-Unis s’opposent à une forme européenne d’universalisme fondé sur un libéralisme éthique et social. L’universalisme américain se révèle hégémonique voire totalitaire, en ce sens qu’il ne peut être atteint que si tout le monde l’adopte, alors que l’universalisme venu du messianisme catholique est un universalisme de synthèse qui recherche l’unité dans l’apport des différences. » (p.46).

Voilà comment les auteurs tentent de donner un contenu idéologique à ce qui n’est très probablement qu’une question d’intérêts et de rapport de force. L’important est de faire rêver : « Il faut supprimer la primauté de l‚économique sur l’humain, le politique, la culture.[…]La francophonie est une autre mondialisation. Voilà pourquoi il est nécessaire de placer face au rêve américain le rêve francophone » (p.50). La francophonie « se dresse contre les tendances à l’uniformisation du monde en un vaste marché aux produits standardisés. […] Le déclin des valeurs humanistes et la montée du matérialisme, le comportement hégémonique des États-Unis, renforcent le besoin de francophonie » (p.51). L’altermondialisme d’État est célébré : « La France a aujourd’hui un rôle moteur à jouer pour mettre en place l’autre mondialisation » (p.51). Mais pourquoi la France devrait-elle jouer ce rôle ? En dehors d’une vague glose humaniste, les auteurs ne le précisent pas.

Derrière la morale se cachent les intérêts.

Les positions internationales du capitalisme français seraient certainement les grandes bénéficiaires de cette « autre mondialisation », particulièrement en Afrique. En 1998, l’Afrique était le troisième destinataire des produits français, après l’Union européenne et les autres pays de l’OCDE [11]. Ce qui valait à la France un excédent commercial avec les pays africains de 33,5 milliards. Le continent africain est toujours le terrain privilégié de nombreuses multinationales françaises : Totalfina, Bolloré, France Télécom, DAGRIS, Bouygues, Pinault-Printemps-Redoute, BNP, Société générale etc. Cependant, en Afrique « francophone » les positions hégémoniques de ces groupes sont menacées par l’ingérence des institutions financières internationales. Les conditionnalités exigées avant l’octroi de crédits, à savoir les politiques de libéralisation ainsi que les consignes de « bonne gouvernance » lors de l’attribution des marchés publics, se traduisent par l’arrivée de concurrents sur des marchés qui, depuis la période coloniale, relevaient du « pré-carré » de l’impérialisme français. Un article de Marchés tropicaux l’observe à sa manière : « de plus en plus, l’Afrique cherche à développer ses relations commerciales avec un nombre croissant de pays, et ce souci de diversifier ses acheteurs s’explique dans le contexte de la mondialisation et de l’ouverture des marchés [12] ».

La mise en cause des institutions financières internationales n’est pas seulement indolore pour l’État et les multinationales français, elle sert directement leurs intérêts. Le maintien de monopoles est en jeu. C’est par exemple le cas dans la filière coton. En Afrique « francophone » elle est encore largement contrôlée par des sociétés cotonnières nationales, filiales de la multinationale française DAGRIS. Celle-ci a pour principal actionnaire l’État français (64,7% du capital) mais aussi le Crédit du Nord, la BNP, l’Union des industries textiles, la Société générale. Les sociétés cotonnières exportatrices vendent à crédit les intrants aux producteurs et fixent le prix d’achat du Coton. Ainsi, avant d’être dépendants du prix international, les producteurs, qui en réalité travaillent pour ces sociétés cotonnières, sont soumis aux prix fixés par la DAGRIS associée aux États africains. Les premiers actionnaires de ces sociétés sont les É tats africains, mais la DAGRIS détient des positions de contrôle minoritaire sur ses filiales (40% de la CMDT au Mali, 34% de la SOFITEX au Burkina Faso, etc).

Les monopoles de ces sociétés devraient disparaître avec la libéralisation de la filière exigée par la Banque mondiale. Ce mode d’organisation « est contesté par la Banque mondiale qui préconise que les différentes activités soient confiées à des opérateurs indépendants pour un meilleur prix pour le producteur et pour réduire les charges. Cette logique de libéralisation est suivie par plusieurs États d’Afrique francophone notamment en Côte d’Ivoire et au Bénin où le monopole des sociétés cotonnières est remis en cause et une partie des activités est confiée au secteur privé [13] ». Le conflit a été vif (et l’est peut être encore) entre la Banque mondiale et la DAGRIS (et donc l’État français) opposée à la libéralisation [14]. La lutte de classes autour de la fixation du prix d’achat, opposant cotonculteurs et sociétés cotonnières, elle aussi peut être vive. Ainsi, les paysans maliens ont « décidé fin mai de suspendre le travail dans les champs pour protester contre la baisse du prix d’achat du coton et leur surendettement [15] ». Au Burkina Faso, la filiale de Dagris a eut recours à une vieille méthode patronale pour contrer la lutte de classes. Elle a en effet promu un syndicat maison : « Le soutien de la SOFITEX a été décisif pour l’émergence de l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB). Il s’explique en partie par les positions modérées affichées par les responsables de cette organisation, en décalage avec l’approche plus revendicative et syndicale des leaders de la FENOP [16] ».

Pour maintenir ses bénéfices face à la baisse des cours mondiaux, DAGRIS a intérêt à baisser le prix d’achat aux producteurs. En même temps, la multinationale française ne peut se permettre d’exercer une trop forte pression, comme l’indique Gilles Peltier, son directeur général, qui souligne le risque d’explosion sociale ou encore de changement d’activité des producteurs [17]. D’où le soutien de l’État français à « l’initiative africaine » dénonçant les subventions de l’Europe (Espagne et Grèce) et surtout des États-Unis à leurs producteurs de coton. Contrairement à la lutte entre producteurs et sociétés cotonnières, ce sujet a beaucoup intéressé les médias français. Normal puisque l’État français soutien l’initiative. Il est en outre en concurrence directe avec le coton américain. L’impérialisme français a su maintenir « ses liens privilégiés » avec ses anciennes colonies, notamment à travers les accords de coopération économique qui ont accompagné l’octroi des indépendances. Or ceux-ci sont remis en cause par l’ouverture des marchés et les politiques de libéralisation impulsées par les institutions financières internationales. Est-ce pour conserver ces liens privilégiés que Jacques Chirac s’est prononcé en faveur d’un « régime commercial spécifique [18] » pour l‚Afrique ?

Généralement, l’altermondialisme d’Etat présente l’action de la Banque mondiale et du FMI de manière manichéenne. Car si cette action est, par bien des aspects, fortement nocive sur le plan social et mérite effectivement d’être combattue, elle contient aussi un volet relativement positif, mais là encore, nuisible aux intérêts français. Ainsi, ces institutions exigent par exemple l’audit de la SNPC (Société nationale du pétrole du Congo). Elles ont également poussé l’État camerounais à renforcer sa fiscalité forestière et souhaitent étendre cette politique à l’ensemble du bassin forestier d’Afrique centrale [19]. En outre, l’action néfaste du FMI et de la Banque mondiale ne doit pas nous faire oublier les caractéristiques structurelles de la domination, dans la continuité de la période coloniale : la division internationale du travail, le pillage des matières premières, les accords néocoloniaux bilatéraux, la mainmise de capitaux occidentaux sur les appareils de production etc.

Sous couvert de bons sentiments et de nobles causes, l’altermondialisme d’État reproche aux institutions financières internationales d’être au service de l’impérialisme concurrent : « Pierre Duquesne, administrateur pour la France de la Banque mondiale et du FMI le reconnaît : “nous avons du mal à peser sur la Banque mondiale. Celle-ci dispose de moyens financiers et de la capacité à thésauriser. C’est une agence très puissante qui a tendance à s’imposer à ses clients.” Et largement imprégnée de l’idéologie américaine. Les États-Unis sont les premiers actionnaires de la banque (17% du capital), loin devant le Japon. Le fait que le quart des effectifs de la Banque mondiale et du FMI soient américains, que leur siège soit à Washington, leurs relations étroites avec les ONG et les universités américaines, mais aussi la prédominance de la langue anglaise au sein des deux institutions font qu’il existe une influence naturelle des États-Unis qui, sans conduire à une détermination de la politique, l’oriente néanmoins largement [20] ». Nul doute qu’une réforme des institutions financières internationales, par exemple leur placement sous contrôle de l’ONU revendiqué par l’association citoyenniste ATTAC, serait à l’avantage de l’impérialisme français. On peut concevoir, sans forcément approuver, que certains adhèrent à ce projet de réforme. Toutefois, il y a manipulation politique lorsque des nationalistes le présentent comme un projet désintéressé, déconnecté des rapports de force internationaux, et même comme anticapitaliste, notamment par le biais d’amalgames : mondialisation libérale-capitalisme, impérialisme étatsunien-capitalisme ou encore institutions financières internationales-capitalisme.

 

Les rivalités inter-impérialistes ne sont pas cantonnées à l’Afrique. Il y a sans aucun doute de bonnes raisons de combattre l’Accord de libre échange nord-américain ainsi que le projet de Zone de libre échange des Amériques (ZLEA) dont bénéficie l’impérialisme étatsunien. Mais pour l’État français, les bonnes raisons sont lucratives : « La négociation de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA) présente néanmoins de réels dangers pour l’Union européenne. Si la ZLEA entre en vigueur avant l’accord d’association avec le Mercosur, l’Europe perdra d’importantes parts de marché en Amérique latine. Elle a déjà fait cette expérience au Mexique, à la suite de la mise en place de l’ALENA : la part de marché de l’Union dans ce pays a reculé de 17% en 1994, à 9% en 1999. »

Ces informations instructives proviennent d’un rapport d’information de l’Assemblée nationale française, qui offre un bel exemple de l’altermondialisme d’État : « La démarche de l’Union européenne traduit donc un véritable engagement en faveur d’une mondialisation organisée dans le sens du droit et de la justice […]. Si l’Union européenne ne parvient pas à partager sa conception de la mondialisation avec d’autres entités régionales, les États-Unis pourront alors imposer leurs propres règles du jeu. […] Or, plus les Américains réussiront à imposer leurs normes en matière commerciale sur de vastes ensembles régionaux, plus il sera difficile pour l’Europe de trouver des alliés à l’OMC pour défendre des valeurs essentielles pour la cohésion des sociétés. Le projet de mondialisation défendue par l’Union européenne est donc en concurrence avec celui défendu par les États-Unis [21] ».

L’altermondialisme d’État ressemble à « la propagande d’agitation [22] » dont se servent parfois les États, une propagande fort utile en ces temps d’intensification de la concurrence et de guerre commerciale entre les États-Unis et l’Union européenne [23]. Dans L’Empire américain, Claude Julien, ancien directeur du Monde diplomatique, expliquait à propos des États-Unis comment « une mystique internationaliste devient l ’alibi d’une politique strictement nationaliste [24] ». Claude Julien connaissait le sujet. Car si cette phrase s’applique bien sûr aux États-Unis, elle vaut également pour l’État français ainsi que pour la ligne éditoriale du Monde diplomatique. L’altermondialisme d’État n’est ni de droite ni de gauche. Il est le produit de l’Etat et se place, de manière gaullienne, au-dessus des partis. En prenant le masque de la dissidence et de l’internationalisme, il est aussi une mystification, une arme idéologique dans la vaste confrontation inter-impérialiste. S’il ne s’agit pas de dénigrer l’ensemble du mouvement altermondialiste, dont les aspects positifs sont nombreux, il importe d’en cerner les limites et d’identifier les intérêts et les enjeux tapis derrière certaines envolées lyriques. Un autre monde est possible, à condition d’éviter ou de dépasser l’écueil d’une agitation d‚Etat.

 

Nicholas Barto, le 05.10.03.

— – NOTES —

[1] – L’expression est celle d’un haut gradé : général Loup Francart, La guerre du sens. Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques, Economica, 2000.

[2] – Bruno Delaye occupa cette fonction au cours du génocide rwandais. Lire Jean-Paul Gouteux, La nuit rwandaise, L’implication française dans le dernier génocide du siècle, p.484.

[3] – Anne-Cécile Robert, « Emergence d’une voix africaine », Le Monde diplomatique, février 2003.

[4] – Comi Toulabor, « Introuvable société civile panafricaine », Marchés tropicaux n°3000, 9 mai 2003.

[5] – Christelle Marrot, « L’influence française au cœur de la conférence du HCCI », Marchés tropicaux, 27 septembre 2002.

[6] – Commission des affaires étrangères, compte rendu n°35, 25 avril 2000.

[7] – Ibid.

[8] – Xavier Moulinot, « Concilier mondialisation et développement ? », Marchés tropicaux, 27 juillet 2001.

[9] – Organisation où pullulent les banquiers de diverses nationalités européennes. Sa section française est coprésidée par Jean Deflassieux, président honoraire du Crédit Lyonnais, ancien président de la Banque des échanges internationaux et membre fondateur de l’association « Les Amis du Monde Diplomatique ». Autre membre fondateur des AMD, Roger Lesgards , ancien directeur de cabinet au ministère de la Communication.

[10] – Noir Silence, Qui arrêtera la Françafrique, Les Arènes, 2000, p.407

[11] – Jacques Alibert, « Le commerce extérieur de la France avec l’Afrique en 1998 », Marchés tropicaux, 31 décembre 1999.

[12] – Ibid.

[13] – Alain Bonnassieux, « Libéralisation de la filière coton et affirmation d’une élite paysanne au Burkina Faso », dans Afrique des réseaux et mondialisation, Karthala, 2003, p.51.

[14] – « Contresens et contre-vérités sur les filières cotonières africaines », Marchés tropicaux, 17 juillet 1998. Cet article anti- libéralisation est une réponse à un rapport de la Banque mondiale.

[15] – Marchés tropicaux, 17 novembre 2000.

[16] – Alain Bonnassieux, Libéralisation, op.cit., p.50.

[17] – « Coton : Dagris en quête de participations majoritaires », Marchés tropicaux, 11 juillet 2003.

[18] – « TICAD III : M. Chirac plaide pour un nouveau type de commerce avec l’Afrique », AFP, 29 septembre 2003.

[19] – Christian d’Alayer, « Rentabilité oblige », Jeune Afrique/L’intelligent, n°2225.

[20] – Christelle Marot, L’influence française, op.cit.

[21] – Rapport d’information déposé par la délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne, sur les relations avec les entités régionales, 28 juin 2001.

[22] – Lire Jacques Ellul, Propagandes, Economica, 1962.

[23] – Lire « Les différends commerciaux entre États-Unis et Union Européenne », Le commerce mondial, La documentation française, novembre-décembre 2000.

[24] – Claude Julien, L’Empire américain, Grasset, 1968, p.12.

Cet article extrait du site I N F O Z O N E s a m i z d a t . n e t

C’est quoi la biodynamie?

Alors que sa promotion semble assurée par une bonne part de la presse patronale, d’Etat et réformiste, rares sont les articles à compiler la documentation sur cette agriculture ésotérique. Les différentes sources consignées sont loin d’être toutes libertaires mais proviennent le plus souvent de démocrates rationalistes. En espérant que cette petite compilation puisse éclairer la lanterne de ceux qui se posent des questions et qui n’ont pas renoncé à tout exercice de leur sens critique. 

Le mythe de l’agriculture biodynamique

L’agriculture biologique dynamique, connue sous le nom de biodynamie, est un système agricole reposant sur une série de lectures données par Rudolf Steiner en 1924. Durant sa vie, le Dr Steiner se sentait concerné par la dégradation de la nourriture produite par des pratiques agricoles qui faisaient davantage confiance dans les fertilisants et les pesticides non organiques. Réputée comme étant la première approche alternative, la biodynamie a évolué durant le siècle dernier pour inclure de nombreuses pratiques agricoles ayant des bénéfices démontrables sur les récoltes et l’utilisation du terrain. En fait, la biodynamie est surtout connue en Europe, mais l’Amérique du Nord voit le nombre de ses partisans augmenter. L’approche biodynamique doit-elle être encouragée ?

La réalité

Il existe de nombreux sites internet et écrits non scientifiques à propos de la biodynamie, Rudolf Steiner, et l’école qu’il a développé (l’anthroposophie). Il y a beaucoup moins d’articles scientifiques sur la biodynamie, et une revue faite par Reganold (1995) en a trouvé plusieurs dont la qualité scientifique laissait à désirer.

Rudolf Steiner (1861-1925) était un intellectuel qui s’intéressait à plusieurs domaines académiques, cependant son point fort était la philosophie, et le sujet de son Doctorat en philosophie portait sur la théorie de la connaissance de Fichte. L’intention de ses séries de lectures sur l’agriculture était d’instruire les fermiers sur “l’influence des forces cosmiques et terrestres sur la vie organique sur terre” (Kirchmann, 1994). Cette distinction est importante parce que l’agriculture biodynamique, dans sa conception originale, consistait dans la confection et l’utilisation de huit “préparations” biodynamiques qui “stimuleraient la vitalité et harmoniseraient les processus dans le sol” (Kirchmann, 1994).

Les directions pour préparer les huit composés biodynamiques sont compliquées et peuvent être trouvées sur de nombreux sites internet ou dans la littérature spécialisée. Pour faire court, deux des composés sont produits en bourrant de la bouse de vache (préparation 500) et du silice (préparation 500) dans des cornes de vaches, puis il faut les enterrer plusieurs mois avant que leur contenu soit mélangé dans de l’eau chaude, pour être finalement appliqué sur le terrain. Les cornes de vaches sont utilisées en tant qu'”antennes” permettant de recevoir et de concentrer les ” forces cosmiques “, qui sont transférées par ce biais au matériau qui se trouve à l’intérieur.

Les six autres composés (préparations 502 à 507) sont des extraits de différentes plantes soit stockées dans des crânes ou des organes d’animaux (par exemple, dans des vessies de daims, des péritoines ou des intestins de bovins) soit dans la tourbe ou le fumier, où on les fait vieillir avant de les diluer et les appliquer au compost. Les éléments chimiques contenus dans ces préparations sont considérés comme permettant de transporter “les forces cosmiques et terrestres” qui communiqueraient ces forces aux récoltes, et ainsi aux humains qui les consommeraient.

Ces processus n’ont pas été développés grâce à une méthode scientifique rigoureuse, mais plutôt par la méditation de Steiner qu’il décrit lui-même comme une sorte de “clairvoyance”. En fait, Steiner déclarait que ses méthodes, déterminées spirituellement, n’avaient pas besoin d’être confirmées par des essais scientifiques traditionnels, mais étaient plutôt “vraies et correctes” en soi (Kirchmann, 1994). Le rejet de toute objectivité scientifique en faveur d’une approche mystique sous-entend que plusieurs des recommandations de Steiner ne peuvent pas être testées ni validées par les méthodes traditionnelles en science. Pour être clair, ceci veut dire que tout effet attribué aux préparations biodynamiques est plus une affaire de croyance que de faits.

D’autres pratiques non scientifiques sont devenues parties intégrantes du mouvement post-Steiner. Celles-ci comprennent le recours à des agendas cosmiques (notamment l’astrologie) qui rythment le cours des événements, des activités de la ferme ou des “visualisations” de la qualité nutritionnelle des aliments. Ces pratiques, apparues plus tard, utilisent des analyses chimiques légitimes comme la chromatographie comme moyen d’étudier les forces vitales “éthériques” des plantes à travers ce qu’ils appellent la “cristallisation sensible” et la “dynamolyse capillaire”, qui sont des techniques, elles aussi, non testables scientifiquement.

La biodynamie, en plus des idées originales de Steiner, a aussi naturellement intégré des pratiques de l’agriculture biologique. Plusieurs de ces pratiques, (comme la préparation du sol sans labour, l’utilisation de compost, la polyculture) sont des méthodes agricoles alternatives efficaces. Elles ont démontré avoir des effets positifs sur la structure du sol, sur la flore et la faune du sol, la suppression de maladies, car elles ajoutent des matériaux organiques et réduisent la densité du terrain. Le fait d’associer des pratiques bénéfiques au mysticisme de la biodynamie, donne à cette dernière un vernis de crédibilité scientifique qui, pourtant, n’est pas mérité.

Le Goetheanum, bâtiment érigé sur la colline de Dornach, à 10 km au sud de Bâle (Suisse), siège de la Société anthroposophique universelle fondée par Rudolf Steiner.

 

Plusieurs des articles scientifiques ayant comparé la biodynamie à l’agriculture conventionnelle n’ont pas séparé les préparations biodynamiques des pratiques biologiques, et bien entendu, elles ont obtenu des résultats positifs pour les raisons mentionnées plus haut. Pourtant, quand les chercheurs ont comparé l’agriculture biodynamique à l’agriculture biologique, ils ne trouvèrent aucune différence entre les deux (qui sont bien entendu, toutes deux différentes de l’agriculture conventionnelle dans ses pratiques). Il serait intéressant de pouvoir faire une étude comparative entre les fermes conventionnelles et des fermes conventionnelles utilisant les préparations biodynamiques sans les pratiques biologiques, afin de voir s’il existe des différences.

Etant donné la maigreur de la littérature scientifique, et le manque de données claires supportant les préparations biodynamiques, il serait sage de cesser de substituer le terme de “biodynamique” pour se référer à l’agriculture biologique. Il est à parier que de nombreuses personnes n’ont aucune idée de ce qu’est vraiment la biodynamie, ni ne connaissent ses véritables racines : le fait que “biodynamique” soit parfois utilisé à la place de “biologique” dans la littérature, semble confirmer cette conclusion. Pour les agronomes, l’usage du terme est un drapeau rouge qui questionne automatiquement la validité de tout qui s’y rapporte.

Le but est de garder la pseudoscience hors des pratiques scientifiques légitimes. C’est souvent ce type de mauvaise science qui créé une hostilité entre la communauté scientifique et les partisans de la biodynamie.
Face à ces arguments, certains pratiquants de l’agriculture biodynamique n’hésitent pas à dire de la science qu’elle n’est finalement qu’une autre croyance, ouvrant les vannes du relativisme le plus absolu. Comme aime à le répéter Alan Sokal : que ceux qui pensent que la science n’est qu’une forme de croyance viennent donc défier la gravité en se jetant du haut de ma fenêtre du 21° étage !

En résumé :

  • L’agriculture biodynamique consiste originellement en une approche mystique, et donc non scientifique, de l’agriculture
  • Des ajouts récents de la méthodologie biologique à la biodynamie ont créé une confusion dans les pratiques en amalgamant des pratiques objectives à des croyances subjectives
  • Les études scientifiques des préparations biodynamiques sont limitées et aucune preuve existe selon laquelle l’ajout de ces préparations améliore la qualité des plantations ou du sol
  • Plusieurs pratiques biologiques sont testables scientifiquement et peuvent améliorer le sol et la santé des cultures
  • Le monde scientifique doit éclairer la population profane sur cette explosion des théories pseudo-scientifiques et les aider à faire la différence entre les deux.
Mésentère de Cerf farci au fumier séchant au soleil au but de capturer les ondes cosmiques… Nous sommes ici en Ardèche dans le Hameau privatif du clan Rabhi.

La biodynamie est une pseudoscience

Il existe beaucoup de confusion autour de l’agriculture biologique et dynamique, ou « biodynamique ». En effet, au cours du temps les agriculteurs qui la pratiquent ont intégré des idées et des pratiques rationnelles qui existent dans l’agriculture biologique ou conventionnelle. On ne peut donc juger ce système qu’à partir des théories et pratiques qui lui sont spécifiques, et qui elles, n’ont guère évolué depuis les années 20. Elles reposent sur les idées ésotériques et totalement dépourvues de scientificité du fondateur de l’anthroposophie, Rudolf Steiner.

Côté pratiques, la biodynamie s’appuie essentiellement sur deux pseudosciences : l’astrologie, et particulièrement les croyances lunaires, et l’homéopathie pour ce qui concerne ses fameuses préparations. Des pratiques qui ont donc été transposées à la vinification.

Des analogies naïves

Toutes les pseudosciences reposent sur une symbolique et des analogies naïves qui sont prises au pied de la lettre par leurs adeptes.

« Travailler sur le vin représente symboliquement ce que l’on fait sur le sol lors d’un binage. On l’ouvre vers les forces de la périphérie» explique ainsi ce document. Et ces forces de la périphérie, cela serait celles exercées par les planètes.

On recycle alors les vieilles analogies des almanachs pour jardiniers amateurs qui nous expliquent par exemple que la lune « montante »… fait monter la sève des plantes des racines vers les feuilles. Miracle ! Cela marche aussi pour le soutirage du vin : « Si le vin présente un caractère très réduit ou trop fermé, le soutirer en lune montante peut lui être bénéfique, et en jour fruit afin de l’ouvrir davantage. Un vin trop ouvert peut être soutiré en jour racine pour le recentrer un peu sur lui-même, le resserrer. La Lune descendante a un effet réducteur et resserre les vins ».

Un peu de physique (enfin , un tout petit peu)

 La méthode biodynamique convoque à la marge quelques notions de physique, la loi universelle de la gravitation, ou la force de marée, pour les mettre au service d’affirmations totalement fantaisistes.

La première loi est celle de Newton qui décrit l’attraction réciproque de deux corps ayant une masse (cf schéma): elle est proportionnelle au produit des masses des deux corps (mA.mB) et inversement proportionnelle au carré de leur distance (d2 ). Et si elle est universelle, il faut admettre, qu’elle s’exerce entre la lune et, par exemple la cuve dont le vin doit être soutiré.

Seulement, un petit calcul permet de se rendre compte que la force d’attraction de la lune sur un objet à la surface de la terre vaut de l’ordre de 300 000 fois moins que la pesanteur. Quant à la force de marée, qui est liée à cette loi de gravitation, mais qui dépend également de la force centrifuge liée à la rotation de la terre, elle est environ 10 000 000 de fois plus faible que la pesanteur. Et je défie quiconque d’en sentir l’effet sur une masse de liquide telle que le contenu d’une cuve de vin…voire de la sève qui circule dans une plante !

A vrai dire, il serait plus raisonnable de se questionner sur l’effet sur le vin des vibrations produites par le passage d’engins agricoles près d’une cave, que sur les effets de la lune.

Cela n’empêche pas la biodynamie de mettre celle-ci à toutes les sauces, ainsi que les autres planètes, « [les infra-solaires] ont une action sur le calcaire et les forces de croissances. Les planètes supra-solaires plutôt sur la silice et les forces de structuration ». Par quels mécanismes ? Mystère.

« Le calendrier des coefficients de marées s’invite de plus en plus dans les caves des biodynamistes ». Par exemple, par des coefficients de marée bas (<60), «les micro-organismes sont au repos ». Heureusement pour nous, les chirurgiens ne suivent pas le calendrier des marées pour choisir le moment de leur intervention.

Les préparations homéopathiques, où comment mettre un peu d’eau dans son vin.

On connaissait les préparations « 500 » à « 507 » de la biodynamie appliquée à l’agriculture. Pour le vin, on utilise les dilutions homéopathiques pour le souffre et pour le cuivre. Pour cela, nos biodynamistes ne se sont pas penchés sur des bouquins de chimie, mais …sur le Cours aux agriculteurs de Rudolf Steiner. C’est forcément beaucoup plus riche, puisque selon lui, « le carbone est lié à plus de 400.000 éléments ». Pauvre Mendeleïev ! S’affranchir de la chimie classique permet sans doute de trouver un sens à ce genre de discours : « le soufre s’immisce dans le fort intérieur du carbone ….».

Concernant les dilutions de souffre , il est affirmé que « des résultats intéressants sont apparus avec les dilutions 4CH, 5CH, 27CH et 41CH. Chacune de ces dilutions apporte une caractéristique propre, les 4CH et 5CH offrent un côté plus esthétique et opulent au vin, la 27CH est proche d’un sulfitage classique, la 41CH verticalise et raffermit le vin. » Il n’est pas précisé si d’autres dilutions dégradent au contraire le vin. On apprend donc qu’une dilution au : 1/10 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 000 (vous pouvez vérifier le nombre de zéros) verticalise et raffermit le vin . Attention toutefois, ne verser qu’un demi-litre de la solution pour 20hl, ce qui correspond au final, à presque 43 CH.

Personnellement, je n’en retiens qu’une chose : il est toujours sage de mettre un peu d’eau dans son vin.

Tout cela ne remet pas en cause, en soi, la qualité du vin qui serait produit par tel ou tel biodynamiste. Mais on peut sincèrement douter que cette qualité doive quelque chose au folklore pseudo-scientifique dont il s’entoure. 

Biodynamie et Anthroposophie

Dernièrement, certains médias se sont fait largement échos du procès d’Emmanuel Giboulot, un agriculteur biodynamiste qui risquerait la prison pour avoir refusé de répandre certains pesticides dans ses champs. Cet homme devient ainsi une sorte de héros de la cause biologique et de l’agriculture alternative. Le site du Cercle Laïque pour la Prévention du Sectarisme s’est fait écho de cette affaire et je ne peux que renvoyer à son remarquable article pour de plus amples informations. Mais au delà de ce cas particulier, il me semble que se pose la question de la vraie nature de la Biodynamie et de ses liens avec l’Anthroposophie.

Quels sont ces liens ? S’agit-il seulement d’une référence à la doctrine de Rudolf Steiner ? Je voudrais ici tenter de répondre à ces questions en m’appuyant sur mon vécu d’ancien anthroposophe et d’ancien élève Steiner-Waldorf.

Quand les anthroposophes parlent au public et aux médias de la Biodynamie, ils présentent bien souvent comme « un prolongement de l’agriculture biologique ». Ils jouent ainsi sur le préfixe « bio » pour mettre les deux choses dans le même sac. Ainsi, j’ai souvent entendu dire, lorsque j’étais anthroposophe, qu’il fallait toujours mettre en avant, quand on parlait de la Biodynamie, le respect de la nature et de l’environnement, l’absence d’usage de pesticides, l’observation des cycles des saisons, etc.

imagescaulijnb Par contre, on nous disait d’éviter de mentionner le fait que cette méthode se base sur les influences astrales des signes du Zodiaque, sur des procédés magiques consistant à tuer et à brûler certains animaux en dispersant leurs cendres sur les champs durant la nuit pour éloigner la vermine, sur des rites consistant à pratiquer certaines méditations pour entrer en contact avec les « âmes-groupes » des animaux pour leur demander leur coopération invisible, sur des incantations, sur l’utilisation de cornes de vaches remplies de substances diverses remuées en imprimant au liquide la forme d’une lemniscate, cornes que l’on enfouit ensuite dans le sol, comme autant de capteurs d’énergies spirituelles pour réaliser des « préparations biodynamiques », etc.imagescaaeqfdnimages[2]

Les anthroposophes ont parfaitement conscience qu’il est très porteur de ranger, comme ils le font, leur « Biodynamie » dans un créneau où elle se faufilerait dans les rangs de l’agriculture biologique et se réclamerait du même combat. Cela leur permet, par exemple, aujourd’hui, de bénéficier du soutien de personnalités médiatiques de premier plan, comme Jean-Marie Pelt ou Pierre Rabhi. Certes, ces personnalités en savent bien plus qu’elles n’en disent publiquement au sujet des arrières-fond occultistes, magiques et ésotériques de la Biodynamie. Mais elles prennent bien garde d’en faire état trop ouvertement !

Il faut pourtant le dire : la Biodynamie est devenue, avec les écoles Steiner-Waldorf, le meilleur outil de propagande de l’Anthroposophie ! Le meilleur, en ce sens que l’Anthroposophie se diffuse toujours d’autant mieux qu’elle ne révèle pas son vrai visage. C’est là, selon moi, un principe de base de cette dérive sectaire. En se présentant comme une simple branche de l’agriculture biologique, la Biodynamie a réussi son coup, de même que les écoles Steiner-Waldorf ont réussi le leur en se plaçant du côté des pédagogies alternatives, comme Freinet ou Montessori. La Biodynamie est ainsi devenue, en tant que méthode d’apprentissage d’une agriculture qui se dit spécifique, l’un des meilleurs outils de propagande de l’Anthroposophie.

« On peut tout-à-fait être agriculteur en Biodynamie sans être anthroposophe ! » mentent effrontément et systématiquement certaines personnes. Elles mentent, car il n’est pas possible de mettre en pratique les indications et les cahiers des charges de la Biodynamie sans tremper peu ou prou dans l’ésotérisme de Rudolf Steiner, qui imprègne totalement le « Cours aux agriculteurs », c’est-à-dire l’ouvrage de base de cette agriculture spécifique.

Sur l’hostilité à la civilisation urbaine

Souhaiter construire le socialisme en niant la civilisation urbaine et la société industrielle, c’est souhaiter la barbarie

Le lien entre l’écologie et l’agriculture fut pensé par Rudolf Steiner en 1924, quand il lança l’idée de l’agriculture biodynamique.
Steiner est connu comme le fondateur de l’anthroposophie, et Peter Staudenmaier, auteur d’une excellente contribution sur l’origine commune de l’écologie et du national-socialisme allemand, a décrit, dans un autre article, les liens de l’anthroposophie avec les milieux mystiques et théosophiques les plus délirants.

 Steiner transposa la hiérarchie mystique de la progression spirituelle vers une hiérarchie biologique de la succession des races, dans laquelle la position la plus récente, et donc supérieure, revient à la race aryenne, dont la composante la plus parfaite serait l’élément germano-nordique.


 La fusion d’une hiérarchie spirituelle avec une hiérarchie raciale plaçait l’anthroposophie dans le même camp idéologique que celui où se développa plus tard le racisme hitlérien. C’est dans ce contexte que Steiner formula sa théorie de l’agriculture biodynamique, inspirée par l’idée que la terre serait un organisme vivant et par sa prétention de connaître les forces cosmiques invisibles censées influer sur les sols et la flore.

Camp de concentration de Dachau: “Alle Produkte wurden in biologisch-dynamischer Anbauweise hergestellt.” “Tous les produits étaient produits de manière biodynamique”


Rudolf Steiner mourut en 1925 et, peu de temps après, cette forme d’agriculture commença à être promue par Walther Darré. Staudenmaier a raconté en détail l’histoire des relations entre
l’anthroposophie et le national-socialisme à partir de 1933. (…) Je me limiterai ici à rappeler que, pour surmonter la méfiance, voire l’hostilité de certains secteurs du national-socialisme face à
l’anthroposophie de Steiner, Walther Darré transforma l’expression « agriculture biodynamique » en « agriculture organique » (ou « biologique »), qui devint la principale doctrine agricole du Troisième Reich.

Camp de concentration de Dachau. Inspection d’Himmler des champs d’herbes aromatiques cultivées en biodynamie.

 Le ministre Darré essaya de freiner le développement du capitalisme à la campagne et l’industrialisation de l’agriculture, ce qui occasionna des dépenses énormes (…).
Raison pour laquelle, avec la défaite du Reich, l’agriculture biologique fut frappée par l’ignominie qui recouvrit toutes les initiatives encouragées par les nazis.

Biodynamie à Dachau

Le camp d'extermination de Dachau et la Biodynamie.Les serres du camp d'extermination de Dachau fonctionnaient toutes en biodynamie. "La Plantation mangeait ses victimes", écrivit l'ancien prisonnier Hans Schwarz entre 1938 et 1939. Aucun autre Kommando à cette époque n'a coûté autant de vies.En 1938 les détenus durent aménager une grande plantation destinée à accueillir un jardin aromatique à l’est de l’ Alte Römerstrasse. Le jardin fut implanté à l’initiative de la „Communauté pour la connaissance des plantes aux propriétés curatives“ (Arbeitsgemeinschaft für Heilpflanzenkunde) et avait éveillé l’intérêt du Reichsführer SS Heinrich Himmler. L’Allemagne ne devait plus être dépendante de l’importation de médicaments et d’aromates provenant de l’étranger. Pendant la guerre, le travail des détenus prit une part économique de plus en plus importante.Zeichnung eines Häftlings von der "Plantage"Les gardiens SS poussaient les détenus au travail par des menaces et des coups. Des détenus étaient fusillés de façon aléatoire pour tentative de fuite. Seul dans les serres et dans les bâtiments régnaient des conditions de travail plus clémentes. Un commando de peintres devait fabriquer un herbarium pour Himmler. Au péril de leurs vies, certains d’entre eux prenaient des notes sur les crimes commis par les gardes SS.Les SS avaient également implanté un magasin dans le jardin aromatique afin de vendre leurs produits aux habitants de Dachau et des villes environnantes. Certains des détenus réussirent à avoir des contacts clandestins avec la population civile.En janvier 1939, Himmler a créé une nouvelle société SS sous la supervision de Pohl, la « Deutsche Versuchsanstalt für Ernährung und Verpflegung (Unité de Recherche Communautaire pour l'Alimentation et la Nutrition) », connue sous le nom de DVA.Une partie importante de ses opérations consistait en des plantations agricoles situées dans des camps de concentration, dont Auschwitz, Dachau et Ravensbrück, ainsi que des successions en Europe de l'Est occupée et en Allemagne. Beaucoup de ces projets agricoles étaient des plantations biodynamiques de produits en croissance pour les SS et l'armée allemande, la production étant surveillée par des représentants de « RVBDW ( Ligue du Reich pour l' Agriculture Biodynamique) ».Ravensbrück a été le premier domaine DVA à être transformé en culture biodynamique, en mai 1940.Finalement, la majorité des plantations de DVA ont été administrées biodynamiquement. Le DVA a également commercialisé les produits Demeter, a collaboré avec Weleda et a contribué financièrement à la « Ligue du Reich pour l' Agriculture Biodynamique ». Pohl a recruté plusieurs figures principales de RVBDW, dont Max Karl Schwarz et Nicolaus Remer, pour travailler sur les entreprises biodynamiques d'Auschwitz, mais Bormann et Heydrich ont protesté contre l'emploi d'anthroposophes dans les entreprises de SS.Le chef de la section agricole de DVA était l'officier SS Heinrich Vogel, un franc partisan de la biodynamie même face à la résistance d'autres secteurs de la SS. Lui et Pohl ont insisté pour s'appuyer sur les collègues anthroposophes de Bartsch, et en juillet 1941, le SD a cédé, avec l'assurance que les anciens membres du RVBDW ne diffuseraient pas les enseignements de Steiner.La pièce maîtresse des opérations biodynamiques DVA était une plantation importante à Dachau, qui a produit des herbes médicinales et d'autres biens pour les SS. À Ravensbrück, le travail sur la plantation biodynamique de Dachau a été effectué par les détenus du camp. À partir de 1941, l'opération Dachau a été supervisée par l'Anthroposophe Franz Lippert, chef du mouvement biodynamique depuis ses débuts et chef jardinier à Weleda de 1924 à 1940. Peu de temps après avoir repris la plantation de Dachau, Lippert a rejoint les SS et, en 1944, a reçu une reconnaissance spéciale et un bonus pour son travail. Lippert a également publié un livre pour les SS en 1942 sur la base de son travail à Weleda et à Dachau. L'une des tâches de la plantation biodynamique de Dachau était de former des « colons » pour les Territoires de l'Est, une partie des projets d'Himmler visant à utiliser la culture biodynamique dans la réorganisation environnementale et ethnique de l'Est. Les dirigeants biodynamiques ont participé activement à ces efforts, en obtenant un traitement préférentiel de la DVA et d'autres agences SS en retour.Dans les commentaires à cette vidéo, de nombreuses ressources sur la biodynamie et sur l'anthroposophie seront ajoutées.

Publié par Les Enragés sur mercredi 7 février 2018

 

 Le fait que Darré et les anthroposophes aient continué à promouvoir cette forme d’agriculture dans les années 1950 n’a pas contribué à
l’innocenter. Elle ne réussit à renaître de ses cendres que très lentement. Quand, au Brésil, le coordinateur des politiques publiques de l’ONG Agriculture familiale et agro-écologie, membre de la Ligue nationale de l’agro-écologie, affirme que « l’agro-écologie a près de quarante années d’existence », nous voyons bien quelle généalogie il s’efforce de cacher.

Depuis leurs postes de surveillance, les SS abattaient des prisonniers de façon aléatoire.


 En effet, dans les années 1970, avec la dissolution des espoirs dans le socialisme et la classe ouvrière, espoirs qui avaient prévalu durant la décennie précédente, les pays anglo-saxons virent apparaître un public de gauche ouvert aux thèses agro-écologistes jusque-là connotées à l’extrême droite. Toute personne qui s’intéresse à l’histoire obscure – et pourtant, parfaitement documentée – de l’agro-écologie, en particulier au Royaume-Uni et en Allemagne, et à son réseau de filiations doit lire le brillant essai de William Walter Kay sur ce sujet.

« A la fin des années 1960, le mouvement étudiant britannique n’avait pas de composante écologiste, écrit Kay. Les militants étudiants avaient tendance à épouser les idées de gauche et anarchistes répandues dans les mouvements antinucléaires et contre la guerre. Une décennie plus tard, bon nombre de ces contestataires devinrent des militants écologistes. »

Et Kay d’ajouter que l’écologisme britannique donna également naissance à des sous-courants du féminisme excluant et du nationalisme celtique.
A la même époque, j’ai observé ce phénomène en France, où, dans les années 1970, de jeunes maoïstes se découvrirent une vocation régionaliste. Pour soutenir les autonomistes bretons et occitans, ils s’unirent aux vieux fascistes qui avaient défendu l’indépendance de ces régions dans l’Europe soumise au joug du Reich. 

 

Sources:

http://npnf.eu/IMG/pdf/jb_hostilite_civilisation_urbaine.pdf

https://veritesteiner.wordpress.com/2014/02/27/biodynamie-et-anthroposophie/

http://imposteurs.over-blog.com/2015/10/la-biodynamie-est-une-pseudoscience.html

http://www.charlatans.info/agriculture-biodynamique.php

 

 

Ecofascisme : leçons de l’expérience allemande

Le titre pourrait s’appeler Ecofascisme : les leçons de l’expérience allemande si un éditeur français avait pris la peine de le traduire. Malheureusement, ce n’est pas le cas et cet essai passionnant n’existe qu’en anglais.

 

 Le livre est composé de deux parties bien distinctes rédigées par deux auteurs s’inscrivant dans le courant de l’écologie sociale. La première a été rédigée par Peter Staudenmaier et s’intitule L’écologie fasciste : “l’aile verte” du Parti Nazi et ses antécédents historiques. Janet Biehl est l’auteur de la seconde partie : L’écologie et la modernisation du fascisme dans l’extrême droite allemande. Nous avons choisi de ne résumer que la première partie. Bien que l’essai de Janet Biehl soit très instructif sur la façon dont les néonazis infiltrent les mouvements écologistes contemporains en Allemagne, il nous a semblé que la lecture de son résumé serait fastidieuse pour qui ne connaît pas les différentes organisations politiques et écologiques allemandes.

L’écofascisme ou l’écologie réactionnaire

Nombre d’écologistes perçoivent leur mouvement comme nécessairement progressiste. Or, l’analyse critique de son histoire montre que dès ses origines, il comportait des courants réactionnaires pouvant mener droit à la barbarie. C’est ce que montre l’essai de Peter Staudenmaier : Fascist ecology : the « green wing » of the Nazi Party and its historical antecedents.

Loin de vouloir jeter le discrédit sur l’écologie l’auteur cherche à préserver l’intégrité des mouvements écologiques sérieux et appelle à plus de vigilance pour lutter contre les influences réactionnaires, qu’il qualifie d’écofascisme. Sous des apparences progressistes, ce « fascisme vert » est un fascisme pur et dur qui n’intègre les préoccupations écologiques que pour renforcer ses positions autoritaires, racistes, antisémites et sa haine de la raison.

Pour Peter Staudenmaier comme pour Janet Biehl, c’est en intégrant la crise écologique dans son contexte social et en cherchant des solutions du côté de la raison, de la science et de la technologie qu’on parviendra à lutter efficacement contre l’écofascisme.

Les racines de la mystique du sang et de la terre

Selon l’auteur, l’écofascisme trouve ses racines dans “l’Allemagne” [1] du XIXè siècle. Dans la première moitié du siècle, deux intellectuels se distinguent par leur approche de la nature : le premier s’appelle Ernst Moritz Arndt et développe une théorie combinant l’amour de la terre et un nationalisme xénophobe ; le second est Wilhelm Heinrich Riehl. Ce-dernier construit sur l’héritage de Arndt en mettant un accent particulier sur le romantisme agraire et la haine des villes.

Les théories d’Arndt et Riehl trouvent un écho favorable dans la deuxième moitié du XIXè grâce au développement du mouvement völkisch, que l’auteur définit comme un « populisme ethnocentrique avec un mysticisme de la nature ». Concrètement, le mouvement prône un retour à la terre et à la vie simple et s’attaque au rationalisme, au cosmopolitisme et la civilisation urbaine (donc aux Juifs, censés incarner l’ensemble).

Au même moment, un zoologiste allemand répondant au nom de Ernst Haeckel marque de façon indélébile l’histoire de l’écologie puisque c’est lui qui en invente le mot. Cet individu éminemment réactionnaire devient vite une référence pour les partisans du darwinisme social, du racisme, de l’antisémitisme et de l’impérialisme allemand. L’écologisme de Haeckel est profondément anti-humaniste. Il considère l’homme comme une créature insignifiante soumise aux lois de la nature (la loi du plus fort notamment), lesquels doivent également déterminer l’ordre social. Les disciples de Haeckel approfondiront ses théories en insistant sur la nécessité de lutter contre le déclin de la race en préservant sa pureté.

Le mouvement des jeunes et Weimar

 Sous la République de Weimar, l’Allemagne traverse une période difficile et peine à se relever de la Première Guerre Mondiale. Dans ce contexte, des “hippies de droite“, appelé les Wandervögel développent une contre-culture prônant plus d’harmonie avec la nature. Les Wandervögel se voulaient apolitiques et défendaient l’idée d’une transformation des rapports entre l’homme et la nature, sur le mode romantique. Une large partie d’entre eux a fini par être séduite par la rhétorique nazie sur le rapport mystique entre l’homme et la nature.

Les Wandervögel ont en outre été influencés par des intellectuels comme Ludwig Klages ou Martin Heidegger, deux figures qui ont contribué à construire des ponts entre la nature et le fascisme du fait de leur rejet de la modernité et de l’humanisme, mais aussi à cause de leur antisémitisme. Peter Staudenmaier considère que c’est parce que les Wandervögel ont refusé de mettre les problèmes écologiques dans un contexte social qu’ils ont pu être récupérés par le nazisme.

La nature dans l’idéologie nationale-socialiste

 La nature joue un rôle central dans l’idéologie nationale-socialiste et a grandement contribué à sa popularité. Les préoccupations écologiques semblent parfaitement cohérentes avec l’ensemble de la doctrine nazie. L’écologie national-socialiste rejette en effet la place centrale de l’homme et considère que celui-ci n’est qu’un élément dans la chaîne de la vie – comme n’importe quel autre organisme – ce qui amène à relativiser sérieusement le poids d’une vie humaine. Ces conceptions sont doublées d’une approche mystique de la nature (“le sang et la terre”, voir plus bas) et d’une conception organique de la société – chacun à sa place effectuant sans discuter les tâches qui lui ont été assignées – qui ouvrent la voie à un ordre social de type totalitaire.

Puisque la société doit s’inspirer des règles de la nature, le nazisme établit un lien entre la préservation de l’environnement et la protection de la pureté de la race : pas de pollution extérieure, pas de mélange des races. Pour rester en bonne santé, la race germanique a également besoin d’un espace vital, comme toutes les autres espèces.

Peter Staudenmaier insiste sur le fait que l’écologisme des nazis n’était pas un écologisme de façade et qu’il reposait sur de réelles convictions. Ainsi, il souligne que ” Hitler et Himmler étaient tous les deux de stricts végétariens et des amis des animaux, attirés par le mysticisme de la nature et les soins homéopathiques, et férocement opposés à la vivisection et à la cruauté envers les animaux. Himmler établit même des fermes biologiques expérimentales pour faire pousser des plantes destinées aux soins des SS. Et Hitler, parfois, pouvait avoir l’air d’un véritable utopiste vert, traitant avec autorité et dans le détail de diverses sources d’énergies renouvelables “. C’est ce qui explique que jusqu’en 1942, les dirigeants nazis se soient tenus à l’approche écologique. Pour eux, c’était un élément essentiel de la revigoration de la race.

Le sang et la terre comme doctrine officielle

 Haut dignitaire du parti nazi et Ministre de l’alimentation et de l’agriculture du Reich, Richard Walther Darré déclarait dès 1930 : ” L’unité du sang et de la terre doit être restaurée “. Derrière cette phrase devenue doctrine officielle, c’est une relation mystique entre la race et la terre qui se dessine. Incapables d’entretenir une relation profonde avec la terre, les étrangers et particulièrement les Juifs (parce que sans terre) sont indignes du sol allemand. Cette conception du rapport à la nature justifie aussi l’expansion impérialiste car elle légitime la conquête de terres considérées comme appartenant historiquement au peuple allemand.

La mise en pratique du programme écofasciste

 En apparence, l’écologisme du IIIè Reich peut sembler en contradiction avec les importants efforts de modernisation du pays entrepris par Hitler et ses acolytes. Cependant, l’auteur souligne que tous les grands projets – comme la construction d’autoroutes par exemple – devaient être visés par des dignitaires nazis (notamment Fritz Todt et Alwin Seifert) en charge du respect de la doctrine écologique du NSDAP.

Grâce au soutien de nazis du plus haut niveau comme Hitler, Himmler ou Rudolf Hess, le régime a mis en place un dispositif législatif complet visant à préserver l’environnement. L’Allemagne nazie créa même la première réserve naturelle en Europe. Elle implémenta également une vigoureuse politique de développement de l’agriculture et plus spécifiquement de l’agriculture biologique.

L’auteur précise néanmoins que tous les nazis n’étaient pas prêts à aller s’engager aussi loin sur la voie écologique, à l’image de Goebbels et Göring.

L’écologie fasciste en contexte

 

 La conclusion de Peter Staudenmaier est sans appel : ” Pour rendre cette consternante et dérangeante analyse plus acceptable, il est tentant d’en tirer exactement les mauvaises conclusions : à savoir, que même les engagements politiques les plus répréhensibles produisent parfois des effets louables. Mais la vraie leçon est exactement inverse : même la plus louable des causes peut être pervertie et instrumentalisée pour être mise au service de la sauvagerie criminelle. “L’aile verte” du NSDAP n’étaient pas un groupe d’idéalistes innocents, désorientés et manipulés, ni même des réformateurs de l’intérieur : ils étaient des promoteurs et des exécutants conscients d’un programme infâme ouvertement dédié à une violence raciste inhumaine, à une répression politique massive et à une domination militaire mondiale “.

Pour l’auteur, l’erreur de ceux qui ont apporté leur soutien à l’écofascisme a été de ne pas prendre en compte le contexte social dans l’analyse des problèmes écologique et de refuser de voir que ce contexte était le fruit d’intérêts divergents entre classes sociales. Autrement dit, aujourd’hui encore, ceux qui prétendent que l’écologie n’est ni de droite, ni de gauche commettent une dangereuse erreur : ” l’écologie seule ne prescrit pas de politique, elle doit être interprétée, envisagée à travers des théories de la société pour acquérir une signification politique “.

BIEHL, Janet et STAUDENMAIER, Peter, Ecofascism : lessons from the German experience, AK Press, 1996.

source: La révolution en charentaises

Notes

[1] Rappelons que l’Etat allemand proprement dit ne fut créé qu’en 1871.

La ministre de la Culture est-elle “plus ou moins liée aux sectes”?

La ministre de la Culture est-elle ” plus ou moins liée aux sectes ” comme l’affirme Jean-Luc Mélenchon?

C’est une question à laquelle nous ne répondrons pas directement en ce sens où nous laisserons à tout un chacun le soin de le faire après vous avoir fourni, on l’espère en tout cas, une matière suffisante dans ce but. En effet, nombreuses sont les associations et structures spécialisées actives dans la détection et la surveillance des dérives sectaires, c’est donc à elles que nous nous en remettrons pour déterminer si oui ou non, il est possible de relier Françoise Nyssen, la nouvelle ministre de la Culture du gouvernement Macron, à “des sectes”.

Si nous n’y répondrons pas de façon tranchée, c’est aussi parce que nous estimons que ce seul questionnement est un peu l’arbre qui cache la forêt, celle de l’entreprise d’irradiation unilatérale d’un mouvement sectaro-religieux d’extrême droite – qui porte le nom d’anthroposophie – et c’est donc précisément sur l’étude de ce mouvement que portera ce dossier.

L’anthroposophie doit, en sa qualité de mouvement sectaro-religieux, être appréhendée sous l’angle d’une entreprise sectaire que nous qualifierons “d’ouverte”. En ce sens où il ne sera pas possible de nous livrer à une estimation des publics irradiés puisque la caractéristique de l’anthroposophie est celle de véhiculer un nuage culturel ésotérique suffisamment large au but d’alimenter un circuit économique centralisé se cachant derrière une offre tentaculaire.

La grande force de l’anthroposophie est d’être capable de venir se greffer en adjonction d’autres croyances, y compris religieuses, de faire parler sa langue, adopter une conception philosophique profondément liberticide et aliénante à des centaines de milliers d’individus sans que la plupart de ces derniers ne puissent avoir conscience de ses objectifs véritables, qui sont dissimulés.

Evaluer l’impact de l’implantation réelle de l’anthroposophie nécessite d’intégrer la dimension globale du projet anthroposophe, celui de se placer en capacité d’imposer une culture, des rites, des schémas de pensée, des pratiques ésotériques et des formes d’enchantement religieux faisant éclore une nouvelle civilisation.

L’anthroposophie est en ce sens un mouvement sectaro-religieux difficile à démasquer en tant que tel car pour ce faire, il faut pouvoir faire intégrer l’entreprise de diffusion transversale qui est la sienne. Mettre à jour sa dangerosité véritable consistera principalement à en démontrer sa cohérence.

Les Enragé-e-s 

 

 

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La Critique du productivisme dans les années 1930, mythe et réalités

 Dans ce nouveau livre, le géographe Philippe Pelletier, spécialiste et disciple d’Élisée Reclus, s’en prend à la tendance dite « antiproductiviste » de l’écologisme, pourtant très en vogue aujourd’hui au sein des mouvements les plus radicaux de notre époque.

Il y pointe tout ce que ce courant de l’écologie politique doit à la critique menée, dans les années 30 du siècle passé, par ces cercles intellectuels auxquels on accola le qualificatif de « non-conformistes », groupes-ou revues comme la Jeune Droite, L’Homme réel, L’Homme nouveau, XX` siècle, La Jeune Droite, Esprit et surtout, L’Ordre Nouveau, le mouvement animé, entre autres, par Denis de Rougemont et Arnaud Dandieu, l’introducteur en France de la notion de productivisme ainsi que de sa critique.

 Des cercles intellectuels dont Philippe Pelletier met en évidence l’attirance qu’y exerça le « champ magnétique » des fascismes, comme le montre la « Lettre à Hitler » rédigée par L’Ordre nouveau en novembre 1933, ou encore la participation de certains de ses membres les plus connus au « Congrès italo-français d’études corporatives » organisé entre le 20 et le 23 mai 1935 à Rome.

 Cependant, Philippe Pelletier ne se borne pas à faire oeuvre d’historien des idées mais, dans la partie plus théorique et la plus polémique de son essai, il va bien au-delà et procède à une forte « critique de la critique » écologiste, à laquelle il a consacré déjà de nombreux écrits.

 Ce n’est pas seulement à cause de ses accointances avec les fascismes d’avant-guerre qu’on doit refuser la philosophie prônée par les « non-conformistes » des années 30, affirme l’auteur de ce livre, mais aussi, et surtout, parce que cette pensée ne permet pas de comprendre la vraie nature du capitalisme, qui n’est pas de « produire pour produire » mais de « produire pour vendre », pour « développer une logique de marché, de profit, qui passe par une exploitation économique, une domination politique et une oppression sociale ». Et enfin, dit Ph. Pelletier, qui revendique haut et fort son refus de tous les spiritualismes, il faut repousser cette pensée parce que l’écologisme « qui brasse tellement large, avec ses croyances, ses valeurs morales, son culte du catastrophisme, ses prêtres, ses gourous, ses églises, ses schismes, s’apparente à une religion : celle de la nature ».

Source Vosstanie

 

Qui sont les rois des AG?

  Pour beaucoup, l’AG en soi porterait un cadre plus propice à l’exercice du pluralisme démocratique, en opposition au vote en isoloir, qui, dans un cadre capitaliste et bourgeois, ne sert finalement qu’à choisir les gestionnaires de l’économie marchande et de notre propre exploitation.

Or même si nous préférons dans son principe, une décision prise en AG à une décision prise en petit comité, on se rend compte à l’usage, que nombreux sont les militants et bureaucrates professionnels à être capables d’investir les AG au but d’en prendre le contrôle, les monopoliser ou de les torpiller.

 C’est un sujet qui nous semble important car hélas, beaucoup ont tendance à faire confiance à ceux qui se jettent spontanément sur les micros, qui sont, il faut bien le dire, toujours les mêmes.

Le fétichisme de l’AG démocratique? Un leurre.

On le sait depuis longtemps pour les AG d’universités qui ne sont que le terrain de jeu des militants de différentes organisations, y compris non organisés comme les autonomes.

Pour les partis pas d’AG, des motions. Pour les syndicats des simulacres où le délégué syndical prêche la bonne parole.

Pour les associations, en général l’AG annuelle pour la présidence etc… Seules quelques associations sur le terrain des luttes peuvent parfois avoir un fonctionnement plus démocratique.

 Il s’agit de mobiliser des ” militants bénévoles “, impossible de leur donner des ordres, bien que je pense qu’elles ont quand même des “leaders” désignés ou charismatiques.

  Quant aux libertaires “autogestionnaires” par principe, l’AG “souveraine” n’échappe pas à des codes invisibles, des affinités et aux “leaders d’opinion”.

 L’AG est un exercice de la parole, malheur à celui qui ne maîtrise pas cet art, de fait on se croirait souvent plus au concours d’éloquence des apprentis avocats plutôt qu’à une discussion collective d’analyses et de stratégies.

 De fait, la composante sociologique et idéologique de l’AG, traduit la ligne politique majoritaire du groupe et des décisions prises en AG,  le profil politique étant déjà prédéfini. Celui qui pense apporter une voix différente à la “ligne” habituelle risque d’être fort marri.

 Comment y remédier? Déjà effectuer le plus souvent la rotation des taches et le travail en commissions en dehors des AG. Plus le groupe est petit, plus le timide ou réservé peut s’exprimer. Mais il n’existe pas de recettes miracles, à chacun de rester acteur et ne pas déléguer sa parole, par fainéantise ou sentiment d’infériorité, aux professionnels des AG.

 Pour cela une analyse critique de l’AG, et la mise en place de garde-fous est nécessaire dans tous les milieux pratiquant ce mode de fonctionnement “démocratique”.

 
Les Enragé-e-s

 

 

Pour élargir ses réflexions :

” L’exemple suisse n’est pas mieux avec son système référendaire qui permet l’adoption des pires mesures racistes. Notons qu’en suisse, le fait que ce soit les cantons qui votent à main levée qui sont les plus réactionnaires et qui ont accordé le plus tardivement le droit de vote aux femmes, dans les années 1990 !!! ” Lire la suite ici

Mai 37 en Espagne, la contre-révolution stalinienne à l’oeuvre

Il y a 80 ans, Barcelone se soulève pour la seconde fois : 10 mois après l’insurrection victorieuse du 19 juillet 1936, la ville se couvre à nouveau de barricades. Si les barricades sont bien les mêmes (une grande partie des militants « destacados » influents de la CNT sont absents de ce mouvement), les défenseurs de l’ordre établi, eux, ont changé d’uniforme, changé de maître : ils œuvrent maintenant pour la défense de l’état républicain de plus en plus dominé par les communistes (eux-mêmes entièrement manipulés par les soviétiques) dont l’objectif prioritaire est de restaurer l’ordre républicain en éliminant la révolution sociale et ses propagateurs.

Ces combats du mois de mai 1937 vont faire plus de 500 morts et au moins 1000 blessés, c’est-à-dire qu’ils causeront plus de victimes que l’insurrection populaire du 19 juillet 1936 qui, dans une grande partie de l’Espagne, a vaincu le soulèvement des militaires fascistes.

Après la fin des combats, la ville, ainsi qu’une bonne partie de la Catalogne, seront quadrillées et les rafles, les arrestations, les exécutions se multiplieront. Des dizaines de cadavres seront retrouvés dont beaucoup portant des traces de torture ; de nombreuses disparitions seront signalées. Les victimes sont membres des Jeunesses Libertaires, de la CNT, du POUM.

Alors que des militants des comités de quartier et des comités de défense sont en première ligne, les « comités supérieurs » de la CNT (régional et national) optent pour une solution négociée et appellent à la cessation des hostilités. A la dureté des affrontements viennent s’ajouter, pour les militants de base, le désarroi et l’amertume. Comment les « comités supérieurs » ne comprennent-ils pas l’enjeu de ces combats ? Les appels au calme de Garcia Oliver et de Fédérica Montseny (alors ministres de la justice et de la santé) diffusés à la radio semblent tellement suspects que selon le militant et historien cénétiste, José Peirats « parmi les combattants libertaires, le bruit courait que les orateurs étaient séquestrés par les communistes et qu’ils étaient obligés de lire les textes qui leur étaient dictés ». Cette rumeur faisant de Garcia Oliver et de Fédérica Montseny les otages des communistes se répand si bien « que les militant confédéraux qui contrôlaient la forteresse de Montjuic pointèrent les canons vers la généralité, sans jamais les utiliser ».

De fait les « comités supérieurs », les dirigeants de la CNT n’étaient pas, au sens strict du terme, « otages » des communistes mais ils avaient dès le 23 juillet fait le choix de la collaboration avec les institutions étatiques, privilégiant la lutte contre le fascisme au détriment de la révolution sociale. Ce choix les liait donc, de fait, à ces dangereux partenaires. Ils avaient à la fois sous-estimé la redoutable capacité de nuisance des communistes, tenus pour quantité négligeable (or, leur nombre va s’accroître rapidement), surestimé leurs propres forces, et surtout très largement sous-estimé la difficulté de se mesurer à des politiciens professionnels sur leur terrain.

Si pour les comité supérieurs de la CNT, le fascisme était bien l’ennemi numéro un (ils ont en conséquence joué la carte de l’unité anti-fasciste de façon quasiment suicidaire), les communistes avaient, quant à eux, comme priorité absolue la marginalisation, voire l’élimination, des libertaires et des militants du POUM. Ceci constituait, de leur point de vue, une première étape nécessaire pour parvenir à la victoire contre le fascisme.

José Peirats rappelle qu’un des leaders du PSUC (parti communiste catalan) avait déclaré : « avant de prendre Saragosse (aux mains des fascistes), il faut prendre Barcelone (ou prédominait la CNT). Ce genre de propos en dit long sur l’état d’esprit qui animait les communistes à ce moment-là et illustre parfaitement leur conception de l’unité anti-fasciste. Il n’est pas inutile de rappeler que le PC espagnol n’était, à cette époque, pas implanté dans la classe ouvrière et que pour se développer, il se présentait, coté républicain comme le parti protecteur de l’ordre et de la propriété. Ainsi, il attirait à lui les membres de la petite et moyenne bourgeoisie effrayés par les mesures révolutionnaires (autogestion des entreprises, contrôle ouvrier, communautés rurales, etc) impulsées par les anarchosyndicalistes. A l’évidence, les intérêts de cette petite et moyenne bourgeoisie étaient diamétralement opposés à ceux du prolétariat gagné aux idées libertaires.

Les communistes espagnols vont bénéficier par ailleurs de l’appui inconditionnel des soviétiques. L’URSS est alors le seul état qui accepte de fournir des armes (moyennant l’envoi à Moscou des réserves de la banque d’Espagne : 500 tonnes d’or) aux républicains et leur influence ne va cesser de s’accroître. Les soviétiques, conseillers politiques ou militaires, diplomates ou agents de la Guépéou, s’introduisent dans tous les rouages de l’Etat républicain avec un objectif bien précis : le contrôler, entraver la marche de la révolution sociale qui inquiète les démocraties occidentales dont Staline souhaite se rapprocher. Le PCE et le PSUC ne sont, dans ce contexte, que les instruments dociles du maître du Kremlin.

Véritablement prisonniers de leur choix de privilégier à tout prix l’unité anti-fasciste, les dirigeants de la CNT vont être condamnés à la défensive, reculant sans cesse sur les conquêtes révolutionnaires, contraints à pactiser avec leurs adversaires politiques, laissant aux communistes et à leurs alliés (catalanistes et républicains bourgeois) l’avantage incontestable de l’offensive. Conscients de la force du mouvement libertaire mais aussi de ses faiblesses, et bien décidés à en tirer profit, les staliniens vont avoir recours à une véritable guérilla politique au sein des institutions étatiques en voie de reconstruction pour grignoter de plus en plus de postes clés et tenter d’affaiblir leurs principaux adversaires, les libertaires. En même temps, les staliniens vont se livrer à toute une série de provocations armées pour tester les réactions de la CNT et conforter dans l’absence de riposte leur avantage militaire.

Bien avant le mois de mai 37, les tensions entre anarchosyndicalistes et staliniens se multiplient. Les provocations de ces derniers gagnent en intensité, ne suscitant souvent que peu de réactions de la part des « comités supérieurs » aveuglés par leur collaboration et leur volonté de « coexistence pacifique » alors que les communistes ont fait le choix d’une agression continue. Dresser la liste exhaustive de ces provocations serait trop long, mais en voici quelques exemples :

– Le 31 octobre 36, à Valence, lors de l’enterrement d’un milicien anarchiste tué par la GPA, les communistes locaux ouvrent le feu à la mitrailleuse sur la foule des miliciens qui suivent le cercueil.

Abel Paz, historien du mouvement libertaire espagnol, rapporte que les « braves combattants du PC obtinrent une éclatante victoire, puisqu’elle fit 30 morts et plus de 80 blessés dans nos rangs ». Malgré le vif désir de revanche, on fit comprendre aux miliciens que le temps n’était pas à la vengeance mais à la lutte contre le fascisme et c’est ainsi, conclut Abel Paz, « qu’il n’y eut pas de réponse à cet odieux massacre ».

– Le 19 février à Almorta un milicien CNT très connu, Francisco Maroto, est accusé de trahison (il fait des incursions en terrain ennemi) par des communistes et condamné à des années de prison. La direction de la CNT le soutient très faiblement. 
-Le 8 mars 37 à Vilanesa les anarchistes défendent leur local contre une attaque policière (4 libertaires morts, 11 policiers tués).

– En ce même mois de mars, le cinquième régiment mené par le général stalinien Lister attaque et désorganise les collectivités rurales autogérées en Aragon, causant des dégâts considérables et de nombreuses victimes civiles.

– Le 27 avril, une attaque en règle contre la CNT en Cerdagne provoque la mort de plusieurs militants dont celle du leader anarchiste Antonio Martin Escudero.

– Enfin, rappelons que les circonstances de la mort de Durutti, le plus prestigieux des leaders de la CNT, n’ont jamais été éclaircies et que nombre de militants de l’époque accusèrent les communistes.

Sur le front, de nombreux incidents sont également à déplorer. Si les régiments communistes disposent d’armes modernes fournies par les russes, l’armement des colonnes anarchistes est obsolète et elles disposent de peu de munitions. Les assauts sont lancés sans couverture d’artillerie, ce qui entraîne d’énormes pertes. A l’arrière, les membres des forces la police, équipés par les soviétiques, disposent d’un équipement moderne. Tous ces faits sont largement connus et commentés, ce qui explique le sentiment de révolte partagé par beaucoup de libertaires : la coupe est pleine et il n’est plus possible de subir sans réagir. Aussi, le 3 mai 1937, lorsque les gardes d’assaut tentent d’occuper le central téléphonique de Barcelone aux mains de la CNT depuis le 19 juillet, les comités de défense et de quartiers veulent mettre un terme définitif aux ambitions des staliniens. Mais les stratèges de la CNT ont, eux, une vison autre. Obnubilés par la lutte contre le fascisme, ils ne veulent pas prendre le risque de faire exploser le front anti-fasciste et appellent à l’arrêt sans condition des combats. Pour César M. Lorenzo, historien du mouvement anarchiste espagnol, pourtant peu enclin au maximalisme, « il est hors de doute que si les leaders de la CNT avaient décidé de se lancer dans l’aventure, ils auraient vaincu sans aucune difficulté les staliniens du PSUC et leurs alliés » mais, ajoute-t-il plus loin, « l’Espagne républicaine aurait éclaté en plusieurs blocs antagonistes devenant une proie facile pour l’armée franquiste ». Pour Lorenzo cependant « … une fois de plus la CNT reculait, or ce retrait équivalait à une véritable déroute ».

L’échec de l’insurrection anti-stalinienne de mai 37 va condamner la CNT à une stratégie toujours plus défensive, laissant aux communistes et à leurs alliés l’initiative, le contrôle des forces armées à l’arrière et sur le front où l’armée républicaine professionnalisée à outrance va aller de défaites en défaites jusqu’à la déroute finale.

80 ans après mai 37, quels enseignements tirer de cette défaite ? 
Aujourd’hui, le néo-fascisme moderne et son corollaire obligé, l’anti-fascisme unitaire, refont surface. Pendant la révolution espagnole le prétexte de l’unité anti-fasciste fut utilisé comme un leurre destiné à permettre la reconstruction des institutions étatiques, mises à mal par la révolution libertaire. En 2017, la bourgeoisie républicaine française instrumentalise la peur qu’inspire le fascisme (même dans sa version light) pour consolider son pouvoir. Pourtant, ce sont bien les gouvernements issus de cette même bourgeoisie républicaine et libérale qui, sous prétexte de défendre la démocratie, mettent en place des mesures liberticides (État d’urgence) et proclament des lois contraires aux intérêts des travailleurs.

L’État, rempart de la bourgeoisie, quel que soit le masque sous lequel il se présente, est l’ennemi juré des militants de la liberté, de l’égalité et de la justice. Prétendre qu’il existerait une hiérarchie dans la dangerosité des ennemis de la Liberté, et en conclure qu’une sorte d’alliance avec les moins pires, serait possible est une illusion mortelle. L’échec de la révolution libertaire espagnole nous le rappelle cruellement.

 

CNT-AIT Toulouse

 

TROUVÉ, petit appareillage électronique d’amateurs de communications

A propos d’un dispositif de surveillance trouvé, documenté et détruit à Paris

panoramaFin septembre nous avons mis fin à des doutes sur la présence d’un dispositif de surveillance visant la bibliothèque anarchiste La Discordia dans le Nord-Est de Paris. Un dispositif qui se trouvait dans l’école Montessori « Plaisir d’enfance » située juste en face de la bibliothèque au premier étage dans un cagibi, donnant sur la fenêtre (le dispositif avait la forme d’un « dossier en carton »). Le mardi 6 octobre, nous avons décidé de rentrer dans l’école pour prendre contact avec la direction. Nous finissons avec insistance par obtenir un rendez-vous avec la directrice administrative et financière de l’école. Celle ci, dans un premier temps nie, mais acculée, elle finit par reconnaître (à demi-mot) l’existence du dispositif dans son école (et donc l’autorisation/collaboration de la direction). Après de longues « négociations » avec elle et son supérieur, et de lourds efforts de leur part de temporisation (pour pouvoir « appeler son contact »), nous finissons, après la sortie des classes, par obtenir l’accès au cagibi. Prenant nos responsabilités, nous décidons rapidement de nous emparer du dispositif par la force. Nous nous rendons alors compte que tout le monde est au courant de sa présence dans l’école. Nous réussissons à sortir rapidement malgré quelques « résistances ». Le kéké de l’école est sorti pour regarder où nous allions afin de faciliter encore plus (et une fois encore), le travail des flics. Nous apprenons par ailleurs que le dispositif était en place depuis au moins la deuxième semaine de juillet 2015.

ouvert antennesrouteur

Considérations techniques

Le dispositif était sous la forme d’un boîtier rectangulaire, bruyant (ventilateurs) d’environ 40x25x25 cm en plastique dur, branché sur secteur (sans batteries). Le boîtier présente un trou d’environ 4 cm de diamètre pour la caméra, trois câbles en sortaient au bout desquels se trouvaient deux antennes à pointe (probablement des capteurs sonores) et un troisième capteur petit et carré. À l’ouverture du boîtier, nous découvrons du matériel technologique de pointe :
Un routeur wifi avec deux cartes SIM (Bouygues), un GPS, trois entrées cellulaires, une entrée stéréo.
Un processeur.
Un dispositif téléphonique avec une carte SIM Orange (ce qui signifie que les données n’étaient pas stockées mais transmises en direct).
Une camera avec deux niveaux de zoom, commandable à distance.
Et d’autres types de matériels que nous ne sommes pas parvenus à identifier (mais que vous trouverez sur les photos téléchargeables ci-après).

Nous mettons à disposition une certaine quantité de photos en invitant les personnes capables, à partager leurs connaissances techniques sur le sujet : 1 et 2.

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Pour conclure

Ces dispositifs qui ont d’abord pour but de surveiller, ont aussi comme objectif secondaire celui de nous faire peur et de nous apprendre à nous limiter nous-mêmes. Mais cela ne marche pas. Ce ne sont ni la peur ni la répression qui déterminent nos pratiques, mais seulement nos idées. Quoi qu’il en soit, il est logique de soupçonner que ce type d’« attention » (somme toute, assez banale) touchera encore La Discordia comme tout autres lieux considérés comme subversifs par l’État.

Nous savons, par exemple, que d’autres dispositifs de surveillance ont été découverts ces dernières années dans différents endroits en France (Montreuil, Cévennes, Lille, etc.). Mais nous ne le savons que par « copinage » alors qu’il nous paraît très important de rendre ces informations publiques afin qu’elles puissent profiter à tous, plutôt que de s’enfermer dans des réflexes imbéciles et contre-productifs de panique.

Pour la DGSI et leurs amis : si vous cherchez votre matériel, vous le retrouverez, en pièces détachées, à quelques mètres de profondeur, dans le canal de l’Ourcq, au niveau de la rue de Nantes. Bonne pêche ! (on a toujours rêvé de voir des porcs flotter)

Des livres, pas des flics !

 

 

Quelques participant/es à La Discordia.

non-fides.fr

attention-un-livre