“Ascenseur social”, “méritocratie” et autres billevesées du marché

Question aux Enragé-e-s

–  Pour le concept voisin d'”ascenseur social”, je me demande quelle est l’origine, les sournois inventeurs. Une idée?

– Pour ce qui est de la “méritocratie“, c’est un concept qui vient des USA, qui date, nous semble-t-il, des années 60, c’est-à-dire à partir du moment où la contre-révolution néolibérale commence à monter en puissance, à savoir quand la Réaction commence à reprendre du poil de la bête consécutivement à la victoire des idéologies étatistes de l’immédiate après-guerre, qui permettront aux industriels et aux bourgeoisies de sauver leurs rentes.

Quant à l’ascenseur social, il faudra sans doute chercher à la fois du côté du bonapartisme et de l’avènement du capitalisme dans sa phase impérialiste, notamment avec l’école “républicaine” de Jules Ferry.

Même si la méthode n’est pas nouvelle, c’est ce qu’on appelait l’oblation au Moyen Âge. Lorsqu’un système se referme, il met en avant des membres de la classe la plus basse, qui doivent tout à l’institution.

Exemple, le Pape Gerbert d’Aurillac, paysan illettré devenu Souverain pontife lorsque l’Église est devenue princière.
On pourrait multiplier les exemples: les janissaires en Turquie, ou les fils d’ouvriers Finkielkraut et Glucksmann.

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Le bonapartisme se fonde sur une ” République ” autoritaire, militaire, les fils de poissonniers devenaient maréchaux d’Empire à 20 ans.
Plus près de nous, ce serait par exemple la nomination de Rachida Dati, servant à faire prendre corps à l’illusion ” d’ascenseur social ” auprès des ” jeunes des quartiers “.

On peut penser également à Pierre Bérégovoy, ouvrier chargé de porter l’estocade aux ouvriers en mettant en place les pires politiques patronales.

François Hollande dépose une gerbe sur la tombe de Pierre Bérégovoy, à Nevers, le 1er mai 2012
François Hollande dépose une gerbe sur la tombe de Pierre Bérégovoy, à Nevers, le 1er mai 2012

C’est aussi cette “discrimination positive“, qui est tout sauf de l’égalité mais de la simple équité, elle aussi chère à la droite, à savoir l’intention de remettre un peu d’égalité au sein d’un système effrontément inégalitaire.

Ce sont ces oblats qui sont le produit de rapports sociaux déterminés par le capitalisme, et qui matérialisent la peur des héritiers mis en danger dans leurs privilèges.

Ce sont ces rares rejetons de la plèbe intégrant Sciences Po ou l’ENA, qui deviennent pour beaucoup des éléments dotés d’un potentiel important de consolidation des rentes sociales en place.

C’est enfin le produit de l’évolution d’Etats qui mutent en Etats impérialistes à partir de la fin du XIXe siècle, une structure fondatrice qui est toujours intacte dans sa forme actuelle et qui a pour nécessité de débaucher les plus brillants des prolétaires pour en faire une sous classe dominante, ce que l’on nomme la “classe moyenne“.
Classe moyenne, dont les médias patronaux nous parlent beaucoup et qui pourtant n’a rien à voir avec le ” français moyen “.

Il s’agit en réalité de la petite bourgeoisie, classe très minoritaire installée au sommet du prolétariat et dont le positionnement louvoie en permanence entre un discours favorable aux masses et la défense inébranlable de la bourgeoisie, classe constituée après laquelle elle court.

Allumez n’importe quelle télé, vous verrez un petit bourgeois.

Nous sommes là dans le cœur de votants réformiste (FdG, EELV, PS, PRG, etc,…) animé par une petite bourgeoisie sur-diplômée, une petite aristocratie universitaire qui entend ” réformer ” le capitalisme sans s’attaquer frontalement à la classe possédante et à qui elle doit tout.

A ne pas confondre avec la petite bourgeoisie réactionnaire qui elle, à l’inverse, est principalement animée par le petit patronat, les gros exploitants agricoles, les petits notables et autres rentiers, cœur de votants idéologique du MoDem au FN en passant par l’UMP, de la bourgeoisie dans son ensemble, de la classe possédante.

Les plus nombreux, quant à eux, se faisant balader électoralement entre ces choix qui n’en sont pas et au sein d’une démocratie fantoche.

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Les Enragé-e-s

 

 

Même lorsqu’un homme sans fortune obtient du crédit en tant qu’industriel ou commerçant, c’est qu’on a confiance qu’il va se conduire en capitaliste, s’approprier à l’aide du capital prêté du travail non payé. On lui accorde du crédit en tant que capitaliste en puissance. Et même le fait, qui suscite tant d’admiration de la part des apologistes de l’économie politique, qu’un homme sans fortune, mais énergique, sérieux, capable et versé dans les affaires, puisse de cette façon se transformer en capitaliste […] ce fait, même s’il fait entrer sans cesse en lice contre eux toute une série de nouveaux chevaliers d’industrie, dont les capitalistes individuels déjà en place se passeraient bien, renforce cependant la domination du capital, en élargissant sa base et en lui permettant de recruter toujours de nouvelles forces dans le soubassement social sur lequel il repose. Tout comme pour l’Église catholique au Moyen Âge, le fait de recruter sa hiérarchie sans considération de condition sociale, de naissance, de fortune, parmi les meilleurs cerveaux du peuple, était un des principaux moyens de renforcer la domination du clergé et d’assurer le maintien des laïcs sous le boisseau. Plus une classe dominante est capable d’accueillir dans ses rangs les hommes les plus importants de la classe dominée, plus son oppression est solide et dangereuse.

Karl Marx