La mythification de la paysannerie

L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.

Depuis plus d’un siècle, l’extrême gauche prédit la crise du capitalisme avec une régularité insistante : plus ces révolutionnaires prétendent être des prophètes, plus ils annoncent qu’il s’agit de la crise finale et ultime. Malgré cela, le capital s’est accumulé et concentré, l’économie s’est développée et le système capitaliste s’est renforcé et développé, ce qui n’empêche pas les prédictions habituelles de se répéter. Mais ces erreurs d’optique ne sont pas
dues uniquement au fait que la majorité des révolutionnaires prennent leurs désirs pour des réalités et construisent des stratégies fondées sur des rêves. Elles sont également dues à l’instabilité inhérente au capitalisme.

 

Le capitalisme est le seul mode de production qui exige l’instabilité, alors que tous les systèmes économiques précédents ont cherché à garantir que leurs conditions de fonctionnement restent inchangées. Les anciens systèmes d’exploitation avaient tendance à reproduire la même profession dans les mêmes familles et les mêmes types de production dans les mêmes lieux. Le capitalisme a complètement changé ce panorama et institué comme règle la mobilité de la force de travail et la mutabilité des types de production.


C’est pourquoi le capitalisme ne peut ni survivre ni se développer sans crises sectorielles et régionales permanentes, sans l’adoption continue de nouvelles techniques et de nouveaux systèmes d’organisation, sans que de nombreux travailleurs soient jetés au chômage tandis que d’autres sont absorbés par de nouvelles branches d’activité, sans le déplacement continu de volumes importants de capitaux, sans la migration d’énormes vagues humaines, et sans des destructions qui s’accompagnent toujours de constructions. 


Plutôt que de révéler une quelconque crise générale du capitalisme, l’instabilité est plutôt un symptôme de sa vitalité. Dans ce système, l’instabilité n’implique pas en soi un déséquilibre, parce que l’équilibre peut se restaurer dans le temps ou dans l’espace : un déséquilibre peut être compensé plus tard, ou ailleurs, par autre un déséquilibre dans la direction opposée. Voilà pourquoi les prophètes pressés se trompent, lorsqu’ils confondent instabilité et crise.
Cette confusion, cependant, n’est pas dépourvue de base sociale, parce qu’un mode de production, afin d’assurer la vitalité de ses fondements, remet sans cesse en cause ses formes d’existence épisodiques et que le fait de les remplacer par d’autres formes semble représenter un risque grave. Eduqués dans l’idée qu’il leur faut accepter la mutabilité de tous les moyens économiques et de toutes les conditions d’existence, les exploités finiront-ils par concevoir la précarité de ce système ?


Alors qu’un courant idéologique défend les valeurs du progrès et annonce que l’instabilité fait partie des nécessités de la vie, un autre insiste sur la nécessité de doter la société d’une ancre conservatrice. Les idéologies capitalistes ont oscillé entre ces deux points de vue et, dans la plupart des cas, elles les combinent de différentes façons. C’est dans ce contexte qu’a surgi le mythe de la nature.


L’idée que la société industrielle aurait rompu l’équilibre de la nature est fondée sur l’hypothèse que cet équilibre aurait un jour existé. Les écologistes, qui ont acquis une très grande capacité d’expression publique et conquis un pouvoir d’intervention surprenant dans la société contemporaine, admettent implicitement, quand ce n’est pas explicitement, un axiome fondamental – le mythe de l’équilibre naturel et de la nature comme modèle à l’aune duquel il faudrait évaluer les instabilités économiques. Ils présentent systématiquement les contradictions sociales comme des contradictions entre la société et la nature, ce qui leur permet d’escamoter le processus d’exploitation et ses conséquences.
Attribuer à la nature un état originel où aurait régné l’équilibre et lui appliquer les postulats généraux de tous les autres équilibres, c’est y chercher la justification d’illusoires harmonies sociales et donc séparer totalement la société de ses modes de fonctionnement. La naturalisation est la forme suprême de la réification. Dès l’instant où un modèle d’ordre particulier est présenté comme naturel, il devient éternel et incontestable. L’acceptation du mythe de l’équilibre naturel correspond au triomphe absolu de la tradition.

Je ne m’étonne pas que certaines idéologies soient reliées de façon claire et exclusive à l’aile la plus rétrograde du capitalisme. Mais il est troublant que l’extrême gauche ait avalé l’appât, l’hameçon et la canne à pêche du mythe de la nature – de plus, il s’agit d’une situation nouvelle. Jusqu’à il y a quelques décennies, la gauche se
caractérisait par le désir d’accélérer l’avenir et les amateurs de reliques peuplaient seulement les rangs des conservateurs. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : c’est de l’extrême gauche que s’élèvent le plus de louanges pour les vertus des facteurs historiques de stabilité, tandis que la droite, même lorsqu’elle se prétend conservatrice, ne craint absolument pas d’initier des innovations qui liquident les vestiges du passé. Par ailleurs, pourquoi
l’ancienneté d’une culture, ou d’un comportement collectif, est-elle présentée comme un critère en faveur de leur nécessaire survie, alors qu’on pourrait plus logiquement argumenter qu’il est temps, pour un phénomène qui dure depuis très longtemps, de disparaître ?
L’un des artifices du multiculturalisme consiste à s’insurger contre la destruction des cultures, des langues et des modes de vie archaïques, comme s’ils avaient toujours existé et n’étaient pas issus, à leur tour, de la destruction de cultures et de langues antérieures. Les multiculturalistes servent ainsi un double objectif. Tout d’abord, sur un plan stratégique général, ils cherchent à maintenir la population pauvre fragmentée dans une multitude de mini-groupes, précisément au moment où le Capital, pour sa part, est mondialisé. Cette démarche contribue à renforcer le Capital lorsque surviennent des confrontations sociales. En second lieu, et dans le domaine plus réduit de leurs intérêts professionnels, les multiculturalistes, tous passés par l’université, cherchent à maintenir en vie leurs cobayes humains puisque ceux-ci leur servent à écrire des thèses et des articles sur les cultures et les langues qu’ils étudient.


La nature est un mythe : elle n’existe pas, sinon en tant qu’objet de l’action humaine. Si je devais définir les limites de la nature, j’utiliserais des termes équivalents à ceux de la chose en soi de Kant, c’est-à-dire ce qui, restant extérieur à l’action humaine, ne peut être connu, parce que l’homme ne pense et ne connaît que ses propres
actions. Depuis l’aube de l’humanité ce mythe a été dévoilé. Selon les archéologues qui ont essayé de reconstruire la base des idées qui prévalaient au néolithique et les chercheurs qui se consacrent à l’analyse structurale des récits mythologiques, l’un des éléments fondateurs des idéologies archaïques était l’opposition entre la culture humaine et la nature, entre monde civilisé et espaces sauvages.


Aristote s’est inséré dans une très longue lignée : en définissant l’homme comme un animal social, il le définissait effectivement comme un être antinaturel. Le fait que ce philosophe grec, pour étudier le phénomène du changement, ait eu recours à des analogies tirées de l’activité artistique et artisanale indique qu’il considérait la
nature comme un objet d’intervention. En tant que principe de changement, la nature, telle qu’Aristote la comprenait, s’oppose d’un côté au hasard et, de l’autre, au travail de l’artisan et de l’artiste. A l’inverse, les artistes et les artisans, même s’ils se servent des mêmes matériaux que la nature, nous transforment de différentes manières ; donc au lieu d’imiter la nature, ils entrent en concurrence avec elle.


À cet égard, au IIe siècle avant notre ère, à une époque où les techniques avaient commencé à acquérir une autre importance, le philosophe stoïcien Panétios de Rhodes soutint que l’activité manuelle des êtres humains pouvait compléter la nature, créant ainsi une sorte de nouvelle nature.


Et à l’aube de l’époque où la science devint expérimentale, ce classique méthodologique qu’est le Novum Organum de Francis Bacon annonça que «la technique est l’homme ajouté à la nature
1», ce qui signifie, comme l’a souligné Jean-François Revel, commentateur subtil des questions philosophiques, que «la nature sans la technique humaine ne serait pas la nature». A tous les déséquilibres inhérents à la nature, il faut en ajouter un de plus, l’action sociale, qui étant toujours contradictoire, ne peut être comprise que comme un déséquilibre qui détermine d’autres déséquilibres.


Les différentes technologies qui se sont succédées ne se sont pas limitées pas à introduire des déséquilibres.
Dans la mesure où elles matérialisent certains systèmes de relations sociales, elles sont toutes apparues pour résoudre des déséquilibres plus ou moins aigus résultant de l’appropriation sociale de la nature, inaugurant ainsi différentes formes de déséquilibre.


Je ne prendrai qu’un exemple mais qui illustre tous les autres, sans exception. L’utilisation du charbon minéral au début de l’industrie capitaliste, durant la transition du XVIIIe au XIXe siècle, source d’énergie très polluante et à laquelle aujourd’hui on attribue tant de maux, est née pour résoudre un énorme déséquilibre provoqué, sous le système seigneurial, par le fait qu’on utilisait le bois dans pratiquement toutes les constructions et de multiples fabrications. Cette utilisation extensive du bois en tant que matière première suscita une telle diminution des surfaces occupées par les bois et les forêts que, en Grande-Bretagne, le bois dut être importé de pays lointains et atteignit des prix inabordables. L’utilisation du charbon minéral vint résoudre la crise soulevée par l’utilisation du
bois dans la société européenne précapitaliste.


L’industrie moderne se limita initialement à résoudre les déséquilibres insoutenables créés par les technologies et les formes d’exploitation qui l’avaient précédée. Depuis lors, elle a su répondre à des déséquilibres qu’elle avait elle-même créés, en adoptant d’autres modalités contradictoires et donc, elles aussi, déséquilibrées. On ne peut même pas estimer que la société industrielle aurait atteint un potentiel destructeur plus élevé, en termes relatifs.


Bien au contraire, on peut formuler la règle suivante : plus les moyens techniques employés par une société sont rudimentaires, plus vastes seront les répercussions de leur action sur la nature, par rapport aux résultats obtenus sur le plan de la production matérielle. Il existe de nombreuses études sur les systèmes économiques qui utilisent des technologies archaïques, qu’il s’agisse de peuples préhistoriques ou de peuples contemporains, et ces études
confirment cette règle. Je me limiterai à deux exemples.


Les groupes sociaux nomades qui utilisaient des outils de pierre taillée ne les aiguisaient pas lorsque leur tranchant était émoussé, mais les mettaient de côté et taillaient d’autres instruments. Dans des délais extrêmement courts, de minuscules groupes humains réussissaient à épuiser complètement des carrières importantes ; ils
cherchaient alors une nouvelle source d’approvisionnement, jusqu’à ce qu’ils aient de nouveau consommé trop de pierre, et ainsi de suite. Comme le même système était appliqué à d’autres matières premières et aux aliments, d’énormes territoires devenaient inutilisables dans un court laps de temps.


Pour chasser les animaux, les petits groupes itinérants de chasseurs-collecteurs mettaient souvent le feu à une forêt ou une savane ; lorsque le vent poussait les flammes en direction d’un précipice, ils provoquaient la fuite des animaux qui y tombaient pour échapper aux flammes. Une vaste zone était ainsi incendiée et le nombre d’animaux qui mouraient de cette façon était bien supérieur aux capacités de consommation de ces petits groupes. En effet, ils
ne connaissaient pas encore les méthodes de conservation à long terme, et l’on mangeait seulement la viande immédiatement consommable. Quand il partait dans un autre endroit, ce petit groupe humain laissait derrière lui une destruction incomparablement plus importante que les avantages qu’il avait retirés de la chasse. Je pourrais ajouter d’innombrables exemples, qui illustrent tous une seule règle : en proportion du niveau de production souhaité, les technologies les plus grossières sont celles qui provoquent les effets secondaires les plus graves et qui endommagent les zones les plus vastes.


Le mythe de l’équilibre naturel est inséparable du mythe du bon sauvage, cet être humain primitif censé vivre en harmonie avec le milieu qui l’entoure. La conception moderne du sauvage, élaborée par une société européenne qui possède certaines techniques de production très avancées, a abouti à une distorsion de la capacité d’observation des navigateurs et des colonisateurs, qui ne pouvaient pas comprendre la sophistication considérable de cette humanité qu’ils abordaient pour la première fois. En cherchant chez autrui seulement ce qu’ils possédaient euxmêmes, les Européens sont évidemment arrivés à la conclusion que les autres n’avaient rien, ou très peu, à offrir, alors qu’en fait ces sociétés, même si elles conservaient, sous des formes simples, certains domaines d’activité qui en Europe avaient atteint une grande complexité, avaient développé la complexité dans d’autres domaines, qui, par contre, avaient seulement atteint un stade rudimentaire chez les Européens. Pour le meilleur et pour le pire, se répandit ainsi l’idée que les sauvages vivaient en communion avec la nature, plutôt qu’on comprenne que ces personnes agissaient également sur la nature, la détruisaient et la recréaient selon des modèles sans aucun doute
différents de ceux des Européens, mais pas moins lourds de conséquences.


Le mythe du bon sauvage, propagé par certains anthropologues qui curieusement, dans le paysage politique actuel, s’affirment «de gauche», a renforcé les implications socialement conservatrices du mythe de la nature. Si la Terre, mère commune, était la source inépuisable d’une tradition pérenne et immuable, alors les hommes et les femmes prétendument dépourvus de techniques seraient les acteurs d’une vie exemplaire. Le type de racisme apparu dans les pays germaniques avec le romantisme, au moment de la transition entre le XVIIIe et le XIXe siècle, a introduit un changement dans ce mythe : il a intronisé comme modèle de la tradition, non pas des individus ayant une couleur de peau et un type de nez différents, mais cette partie de la population européenne qui avait été
reléguée à l’utilisation d’instruments archaïques, les agriculteurs. La nuit des temps est l’ignorance des historiens et l’immuabilité des techniques archaïques est l’ignorance de ceux qui émettent des commentaires triviaux sur les changements intervenus. Ceux qui recherchent dans l’histoire une stabilité qui n’a jamais existé la falsifient pour en tirer des avantages politiques actuels. Il importe peu aujourd’hui aux amateurs de l’archaïsme paysan
que, depuis les recherches de Richard Lefebvre des Noëttes2
, puis, dans une autre perspective, de Marc Bloch3 et de ses disciples, comme André-Georges Haudricourt4 , on sache que les techniques rurales, loin d’être restées immuables, ont subi de nombreuses adaptations et même parfois des remodélations extrêmement profondes et relativement rapides, pour remédier aux déséquilibres provoqués par des techniques antérieures, inaugurant ainsi de nouveaux déséquilibres.


Dans un ouvrage consacré au régime seigneurial européen5 entre le Ve siècle et le XVe siècle, j’ai analysé en détail les transformations des techniques agricoles. Le lecteur intéressé y trouvera une bibliographie abondante, mais cela servira-t-il à quelque chose ?
Nous sommes en train de parler de mythes : ceux-ci sont d’autant plus solides, qu’ils résistent aveuglément aux démonstrations qui les invalident. Le romantisme considère que les agriculteurs européens sont, depuis des temps immémoriaux, attachés à des techniques qui, en comparaison avec les changements rapides intervenus dans
l’industrie, sont présentées comme neutres, en réalité comme des non-techniques.


Pour illustrer ce parcours idéologique, prenons le cas d’Ernst Moritz Arndt, l’un des représentants du racisme et du nationalisme romantique aux connotations linguistiques, qui passa de l’apologie de la paysannerie à la 
glorification de la terre. Selon Arndt, la nature était une totalité organique, dans laquelle les plantes, les roches et
les êtres humains étaient interdépendants, sans que certains soient plus importants que d’autres. Dans ce cadre, le sol et la race étaient présentés comme faisant partie du même ensemble.


Dans le cercle des intellectuels formés par le romantisme allemand s’est développé un lieu commun : l’idée que les forêts auraient façonné le mode de pensée teutonique et donc conditionné les caractéristiques cérébrales de la race. Martin Bernal, un historien qui s’est penché sur ces questions, a analysé «la tendance persistante des romantiques à déduire le caractère d’un peuple à partir des paysages de sa terre natale6». Vous noterez qu’ils ne
choisissaient pas le facteur géographique au détriment du facteur racial, mais les unissaient tous deux dans un ensemble indifférencié, parce que la vue de ces panoramas naturels était censée déterminer une langue donnée et qu’à cette langue correspondait une structure donnée du cerveau. «Le XIXe siècle venait à peine de commencer que la relation mortifère entre l’amour de la terre et le nationalisme raciste militant était déjà solidement établie7», observe Peter Staudenmaier.


Ainsi s’est créé le mythe de l’harmonie entre le paysan et la nature ou, en termes plus drastiques, l’intégration totale du paysan dans la nature, en tant qu’élément naturel. Cultivateur de racines, le paysan allait devenir une racine, profondément implantée dans la Terre-Mère, sa patrie.


En postulant l’équilibre de la nature et en considérant qu’une industrie démoniaque a introduit le déséquilibre, les écologistes actuels embrassent étroitement – peut-être sans le savoir – un couple de concepts qui a structuré la dialectique de l’histoire dans l’œuvre principale d’Oswald Spengler, l’un des monuments de la pensée d’extrême droite durant les premières décennies du XXe siècle : la culture, qui correspondrait à une essence organique et se
définirait par sa cohésion interne ; et la civilisation, qui serait purement extérieure et accidentelle, et ne dépasserait pas le niveau technique. Pour Spengler, il s’agissait de l’opposition entre la vie et l’artifice, l’organique et le mécanique. «La culture et la civilisation, c’est-à-dire, le corps vivant et la momie d’un être animé!» Par conséquent, inévitablement, la «civilisation représente la victoire de la ville. La civilisation se libère de ses origines rurales et court à sa propre destruction8».


Bien avant que n’apparaissent les élucubrations des écologistes, il a suffi d’utiliser cette paire de concepts pour que l’un des classiques de la pensée d’extrême droite atteigne la principale conclusion des écologistes.


João Bernardo, 2012, traduit du portugais par Y.C.


Cet article fait partie d’une série de 3 articles sur « Le mythe de la nature » : Le mythe de la nature (2012)


La mythification de la paysannerie
Agriculture familiale et fascisme italien
L’agriculture familiale et le nazisme
et sont inclus avec d’autres textes dans le livre de João Bernardo, Contre l’écologie, Editions NPNF, 2017.

 

1 La phrase de Francis Bacon et le commentaire de Jean-François Revel se trouvent dans l’Histoire de la philosophie occidentale de Thalès à Kant, Nil, 1994, p. 357 (réédition Pocket 1996).

2 Cf. La Force animale à travers les âges, 1924, et L’attelage, le cheval de selle à travers les âges, contribution
à l’histoire de l’esclavage, 1931 (NdT).

3 Cf. Les caractères originaux de l’histoire rurale française, 1931, et La Terre et le Paysan. Agriculture et vie
rurale aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1999 (NdT). 4 Cf. L’Homme et la charrue (1955) écrit avec M.J.B. Delamarre ; La technologie, science humaine.

4 Recherches d’histoire et d’ethnologie des technique, 1987 ; et Des gestes aux techniques. Essai sur les techniques
dans les sociétés pré-machinistes, 2010 (NdT).

5 Poder e Dinheiro. Do Poder Pessoal ao Estado Impessoal no Regime Senhorial, Séculos V-XV, op. cit. Le
lecteur pourra consulter l’entrée consacrée aux techniques agraires dans l’index thématique placé à la fin de chaque
volume.

6 Cf. Black Athena. The Afroasiatic Roots of Classical Civilization, volume I: The Fabrication of Ancient
Greece 1785-1985, Rutgers University Press, 1987, p. 334. [Ce livre a été édité aux PUF en 1996 sous le titre
Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, tome 1 : L’invention de la Grèce antique,
(NdT).]


7 Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism. Lessons from the German Experience, AK Press, 1995, p. 6.
[Cet article offre un bref résumé en français de ce livre]

8 Les citations d’Oswald Spengler sont tirées de l’édition espagnole de son livre, La Decadencia de Occidente.
Bosquejo de una Morfología de la Historia Universal, Espasa-Calpe, 1942-1944, volume II, p. 205, et volume III,
p. 150. [La traduction française est parue chez Gallimard en 1948 sous le titre : Le déclin de l’Occident. Volume I :
Forme et réalité. Volume II : Perspectives de l’histoire universelle (NdT).]

Le Manifeste altermondialiste d’Attac, une réponse keynésienne au capitalisme « néolibéral »

Cinq ans après sa publication aux éditions Mille et Une Nuits, le Manifeste altermondialiste reste actuel si l’on considère la campagne électorale de cette année menée par les candidats de gauche. La plupart, voire tous, ont défendu le principe d’intervention de l’État pour redresser la société et l’économie capitalistes. Un principe que partage l’association Attac, qui avait missionné un comité de rédaction pour publier l’ouvrage dont il est question ici.

L’exposé qui suit se veut une lecture critique de ce Manifeste, qui, derrière une rhétorique pseudo radicale, cache une idéologie régulationniste du capitalisme. Son intention principale consiste à promouvoir une économie à dimension humaine et une politique humaniste, sans remettre en question l’économie capitaliste. Le principal du texte propose un ensemble de mesures qu’un gouvernement devrait prendre, avec quelques brefs paragraphes de contextualisations, explications…

D’emblée, Attac (Association pour la Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens) présente son Manifeste altermondialiste, publié à la veille des élections présidentielles de 2007, comme un manifeste citoyenniste. Un qualificatif qui démontre son degré d’éloignement de toute velléité de bouleversement socio-économique.

Ce court opuscule est un hymne à la gloire de cet État-Providence dont les gouvernements successifs depuis plus de trente ans n’ont pas cessé de réduire les actions en faveur des familles, des aînés, des travailleurs, des chômeurs… Un hymne à la gloire d’un État-Providence qui ne demande qu’à exprimer sa véritable nature : son conservatisme, son libéralisme…

Un « impératif de civilisation » dans le flou

Sans aucunement exprimer clairement cette idée, et en toute innocence, les rédacteurs semblent vouloir remettre au goût du jour les mirages que la Révolution française a laissé entre-apercevoir à ceux qui y ont cru et ceux qui y croient encore. En vérité, ce changement de régime a seulement été un moyen pour la bourgeoisie capitaliste, au pouvoir croissant, de favoriser l’apparition des rapports de forces que nous connaissons actuellement et qu’aucune réforme altermondialiste ne pourra véritablement modifier. Même si Attac prétend défendre un « impératif de civilisation », comme la révolution en France avait suscité des aspirations révolutionnaires dans les bourgeoisies européennes. Sans mentir, nous pourrions extrapoler et considérer qu’Attac ne cherche qu’à poursuivre la Révolution française dans son essence bourgeoise, ainsi que les Communards d’obédience républicaine ou blanquiste l’avaient espéré en 1871.

Entre vantardise (en ce qui concerne sa démarche lors du Traité de Constitution européenne) et fausse modestie (lorsque les auteurs qualifient l’association d’organe d’« éducation populaire » et non d’organisation politique), Attac présente ses propositions comme une alternative au « néolibéralisme », dont elle se garde de donner une définition, comme si son idéologie devait être une évidence. Il ne semble pas s’agir d’une formule euphémistique ou hyperbolique (ça dépend du point de vue, bien sûr) pour qualifier le capitalisme, auquel la référence n’apparaît qu’une ou deux fois, uniquement dans l’introduction. Pour ainsi dire, ce simple fait nous interroge quant au projet de société d’Attac, à son « impératif de civilisation ». Sur le fond, il est probable qu’on puisse comprendre, voire admettre la pertinence de nombreuses critiques et propositions formulées dans ce livre… à la seule condition de partager son désir de maintenir le capitalisme en vie. En vérité, Attac s’oppose idéologiquement au néolibéralisme dans le cadre du capitalisme. Rester sous ce modèle économique ou en sortir, la question est ignorée.

Le Manifeste d’Attac se garde bien de remettre en cause les rapports sociaux, les rapports de production et de consommation, les idéologies, les morales… que nous connaissons aujourd’hui. Cet ouvrage au caractère indubitablement réformiste ressemble surtout à un programme électoral, où l’on découvre surtout que le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’« une nouvelle ère » du capitalisme, son côté obscur. Rien de très clair, en effet.

Cette formule nous convainc qu’Attac ne s’attaque pas à la racine du « mal », préférant sans doute faire espérer que le capitalisme puisse porter en lui un projet émancipateur et humaniste (son côté angélique ?). Au néolibéralisme, les rédacteurs du Manifeste n’opposent rien que des mesures. Attac se veut constructive, à l’inverse du semblant de définition qu’elle donne au néolibéralisme : un « projet de destruction systématique de toutes les limites, politiques, sociales et économiques de l’activité du capital ». Mais que veut construire Attac ? Ou bien réparer ?

En réalité, l’association altermondialiste souhaite seulement imposer des « limites, politiques, sociales et économiques [à] l’activité du capital ». Sa vocation se résumerait éventuellement à une formule sortie de la bouche de Nicolas Sarkozy (l’ex-président – de droite ! – de la République française) : « moraliser le capitalisme ».

Mais quelle morale ? Le Manifeste l’induit en filigrane. A titre d’exemple, il s’apitoie sur les Petites et Moyennes Entreprises, qui en vérité ne sont pas plus un gage de moralité que les grandes entreprises, les « multinationales ». Les conditions salariales dans les unes comme dans les autres sont sensiblement analogues : il s’agit du même type d’exploitation, des mêmes rapports hiérarchiques. La seule différence : la taille des structures respectives. Comme si une entreprise « à taille humaine » était susceptible de ne pas reproduire les mécanismes d’aliénation, d’oppression… que l’on rencontre dans les grandes sociétés.

Autre banalité : les rapports internationaux seraient, selon toute vraisemblance, dominés par les États-Unis. Attac se livre à une attaque en règle contre le modèle étasunien, n’évitant aucune systématisation de ses reproches, critiques, accusations. Ils seraient la patrie du capitalisme, comme l’URSS avait été, pour les léninistes et nombre de leurs détracteurs, la patrie du socialisme. Cela revient à oublier que le capitalisme est né en Europe : d’abord au Royaume-Uni, s’est ensuite étendu à l’Europe, puis au monde entier. Depuis lors, le capitalisme n’a jamais disparu de la surface du globe, sous quelque forme que ce soit : qu’il s’agisse de libéralisme, de régulationnisme (et/ou capitalisme d’État)…

De la déshumanisation du monde que dénonce Attac, les capitalismes européens sont tout aussi responsables que leur rival-allié étasunien. Sans doute diffèrent-ils en fonction de leurs modèles sociaux, issus de leur propre histoire ; il n’empêche que les capitalismes, quelles que soient leurs cadres nationaux, fonctionnent de la même manière : opposition entre travail et capital à travers le salariat ; l’économie régie par les « lois » du marché ; productivisme… Le capitalisme règne sur toute la surface du globe : de la Chine au Brésil, de l’Inde et du Pakistan à l’Afrique du Sud…

Le Manifeste se compose de trois chapitres exposant le dessein, formulé par ses auteurs, de « scier les sept piliers du néolibéralisme » : le premier sur le désir d’« en finir avec toutes les dominations » ; le deuxième, « faire de l’Europe un pôle alternatif » ; et le troisième, la « démocratie : les affaires de tous sous le contrôle de tous ».

Le point commun à ces trois chapitres ? Ils nous révèlent comment Attac conçoit la gouvernance et le fonctionnement économique. Ce seront, après l’abattage des « sept piliers du néolibéralisme », les deux axes que nous tenterons de développer, de façon aussi synthétique que possible.

« Scier les sept piliers du néolibéralisme » ou comment laisser les racines de l’arbre abattu

Coupez un arbre. S’il n’était pas tout à fait mort, il est probable que de sa souche reparte une pousse, aidée ou non par une main experte. Attac, elle, a choisi une métaphore rocheuse, s’imaginant que la pierre ne fleurit pas. Il n’empêche qu’avec tous les moyens techniques dont il dispose, l’humain sait parfaitement empiler les pierres d’une ruine pour restaurer d’anciens monuments.

Plaisanterie à part : en affirmant, de façon fantaisiste, vouloir « scier les sept piliers du néolibéralisme », les auteurs du Manifeste altermondialiste espèrent simplement utiliser des armes du capitalisme contre les néo-libéraux. Les rédacteurs espèrent que les marchés, régulés par l’Etat, fonctionnent en parfaite harmonie avec les besoins des populations. L’économie serait au service des travailleurs autant que des patrons, les uns libres d’exploiter « humainement » les autres afin de produire des biens et services rentables, tout aussi compatibles avec l’éthique altermondialiste. L’essor progressif de l’économie verte est une illustration parfaite de cette volonté d’allier marché et qualité, économie capitaliste et morale altermondialiste. Pour boucler la boucle, il faut aux altermondialistes que ces secteurs économiques trouvent des consommateurs. Ainsi faut-il créer des besoins en adéquation avec l’idéal citoyenniste (écologiquement, socialement, économiquement, etc.). Les acteurs économiques jouent parfaitement leur jeu ici, mais l’association Attac, lorsqu’elle intervient dans des réunions, dans des manifestations, crée elle-même ces besoins. Lorsqu’il existe des rassemblements associatifs, ses animateurs n’hésitent pas à faire l’éloge des AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), de la nourriture bio, du développement durable, du commerce équitable…

Prônant une série de réformes, Attac jette les bases d’une future contre-réforme, parce qu’elle ne s’est pas attaquée aux fondements du système économique actuel. Le Manifeste s’en prend à la dimension idéologique du néolibéralisme, non à ce qui l’engendre, lui permet de maintenir son assise sur le monde. Ainsi les auteurs de cet opuscule négligent totalement que, se maintenant par ailleurs dans le cadre républicain et en admettant que leurs propositions aient un écho politique dans la superstructure du capitalisme français, ils risquent de voir, un jour, leurs propositions réduites à néant.

Le premier pilier que dénonce le Manifeste concerne le libre échange et la libre circulation des capitaux. Tout en pratiquant la confusion entre État et société, les rédacteurs s’offusquent de ce que les États ne sont pas en capacité de « définir des politiques économiques autonomes répondant aux aspirations des citoyens ». De la sorte, ils ignorent la nature des liens entre capital et États, dont la proximité n’est plus à démontrer depuis plus de deux siècles. Les hommes politiques sont évidemment sensibles aux aspirations de certains patrons, qu’ils soient de droite comme de gauche. Et vice versa.

L’appareil étatique, l’histoire n’a jamais cessé de le prouver, n’est pas une entité neutre. Attac croit pouvoir colmater à coups de rustines la baudruche étatique-providentielle. Même drapé des habits pseudo-« socialistes », tout en permettant que les démunis jouissent de quelques-uns de ses fruits (RMI, RSA…), l’État et la classe capitalistes ont permis : à de nouvelles classes de s’accaparer les pouvoirs politiques, juridiques, sociaux et économiques ; l’ascension sociale d’une partie de la classe ouvrière française au détriment des travailleurs immigrés. Malheureusement, il est à craindre que le modèle étatique défendu par les rédacteurs du Manifeste suive un chemin semblable. D’abord, parce que la diplomatie n’a jamais permis qu’un État sorte du cadre du capitalisme, tel qu’en témoignent de nombreuses révolutions (URSS, Chine…) forcées de réintroduire l’économie de marché, du fait de sa mondialisation.

Les rédacteurs dénoncent ensuite le deuxième pilier, sous le titre « La nature comme réservoir inépuisable et comme dépotoir ». Ainsi soulèvent-ils la question de l’écologie ou, plus exactement, de l’environnementalisme. La problématique de la pollution semble avoir retenu leur attention, notamment lorsqu’elle touche les pays les plus pauvres, qui, pour certains, servent de déchetterie et/ou de mine à ciel ouvert aux pays riches.

Bien que leur constat ne souffre aucune discussion, il en va autrement de la manière dont ils posent le problème. Leur raisonnement, principalement juridique, vise à définir la nature et ses réservoirs de matière première comme « biens publics mondiaux ». Si le patrimoine naturel était ainsi mondialement reconnu comme tel, ce serait une avancée dans le combat pour la protection de l’environnement, de la flore et de la faune. Néanmoins, ceci n’empêche pas que nos relations à la nature ne se transformeront pas radicalement si nous ne bouleversons pas les rapports sociaux, les rapports de production capitalistes. Abolir la « marchandisation » de la planète ne devrait pas avoir d’autre synonyme que l’annihilation du capitalisme. Évoquer la loi, la justice pour modifier cette relation reste un pis-aller. Hélas, décréter que la nature et ses fruits sont des « biens publics mondiaux » ne révolutionnera pas l’équilibre écologique mondial. D’un point de vue éthique, la démarche est louable, elle permet de sensibiliser les populations à la protection de notre planète ; mais cela ne remet pas en cause le droit des entreprises à polluer (qui s’achète par des taxes, etc.).

Sur le plan pratique, l’homme moderne ne devrait plus considérer la nature comme un objet extérieur à lui ; depuis l’apparition des premiers hominidés, il est intégré dans la nature, qu’il le veuille ou non, et doit garder présent à l’esprit qu’en la polluant il pollue sa propre vie et celle de ses héritiers. Ainsi semble-t-il pertinent de citer cette phrase de Babeuf et Maréchal dans le Manifeste des Égaux : « Plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. »

Troisième pilier : « La mise sous tutelle de la démocratie. » En sciant ce pilier, Attac pérennise le principe électoral et de la délégation de pouvoir, tout en l’aménageant en fonction d’une exigence de ce que nous pourrions appeler la régulation citoyenne. Sur le plan des rapports de force, il s’agit d’une forme de paix sociale où patrons et ouvriers seraient politiquement et idéologiquement égaux, où les uns et les autres seraient aussi libres de permettre aux premiers d’exercer leur domination sociale et économique sur les seconds. Cette notion nous paraît aussi illusoire que cette nécessité affirmée de mettre « en place de nouvelles formes de participation populaire complétant les formes classiques de représentation, par une formation à la citoyenneté dans le système éducatif et par des mesures garantissant le droit d’être informé et le droit d’informer ». En France, par exemple, de nombreuses municipalités majoritairement « socialistes » ont mis en pratique l’idée de démocratie participative, tant vantée par Ségolène Royal durant la campagne électorale de 2007, en proposant régulièrement des réunions publiques dans les quartiers lorsque des chantiers y sont programmés ; généralement, les conseils municipaux ont déjà délibéré sur ces projets, ce qui renforce la légitimation de la voix des représentants du peuple, non du peuple lui-même.

Les auteurs du Manifeste, dans leur soif d’innover, accèdent au désir des conservateurs : on fait participer le peuple, mais on garde les institutions. Attac veut simplement les révolutionner, leur refaire la façade en les aménageant un tant soit peu, histoire, surtout, de ne déplaire à personne. Cette démocratie participative aurait également des visées pédagogiques, qui trouveraient également une manifestation dans le système éducatif ; alors qu’elle a rué dans les brancards lorsque Sarkozy et ses sous-ministres proposaient de réhabiliter l’instruction civique, Attac ne défend pas moins les mêmes positions finalement. À moins que la « formation à la citoyenneté dans le système éducatif » couvre un sens qui nous aurait échappé.

Après une bonne suée avec les trois premiers piliers, le Manifeste s’attaque aux « politiques publiques au service des propriétaires du capital ». Leur analyse concernant le démantèlement des services publics ne souffre évidemment aucune contradiction. D’une certaine façon, il prédisait ce que vit actuellement le prolétariat grec depuis plus de deux ans. Quant aux remèdes, leur originalité est extrêmement décevante. Une fois encore, l’État devrait venir à la rescousse. Les services publics qu’il aura abandonnés devront être « déprivatisés », sans oublier le rôle régulateur que pourraient jouer les « citoyens » s’ils l’« estiment nécessaire ». Dans le même ordre d’idée, l’actionnaire (cinquième pilier) devra partager le capital avec les « travailleurs » et les « pouvoirs publics ».

Avec les sixième et septième piliers, Attac pèche par antiaméricanisme primaire, dénonçant les méfaits de l’Oncle Sam sur le plan géopolitique tout en oubliant que les politiques interventionnistes ne sont pas le seul fait des États-Unis ; n’est-ce pas encore la France qui prit l’initiative de donner un coup de main aux rebelles libyens contre le colonel Kadhafi. Ils se trouvent dans la ligne de mire pour leur impérialisme culturel et linguistique, auquel il faudrait remédier par l’affirmation d’autres impérialismes, à travers la francophonie, l’hispanophonie, la germanophonie, la lusophonie, etc. Guérir le mal par le mal, en quelque sorte. Et pourquoi ne pas s’appuyer sur des institutions internationales telles que l’ONU ? Les rédacteurs du Manifeste ne sont pas à une aberration près.

Néo-keynésianisme, néo-conservatisme de gauche

En voulant « Promouvoir un nouveau sens à donner au travail et à la consommation », Attac invite à réorganiser le capitalisme. Le premier chapitre, intitulé « en finir avec toutes les dominations », mélange divers thèmes dont celui de l’économie. Ainsi l’association altermondialiste désire agir sur l’emploi, la protection sociale et le service public. Elle invoque le droit de tous à ce triptyque, fondamental chez les néo-keynésiens, puisque chacun des éléments agit sur les autres et est ainsi supposé créer de la richesse, c’est-à-dire des biens et des services.

Ceci devient embarrassant pour leur « théorie » de la « marchandisation » des services publics. En toute mauvaise foi, ils poursuivent leurs larmoiements sans analyser le contenu de leur proposition et en ignorant les principes mêmes fixés par le théoricien qui les inspire, en l’occurrence John Maynard Keynes (1883-1946). Grossièrement, pour lutter contre le chômage, selon lui, l’État devait intervenir auprès des entreprises afin de permettre, sur le marché, qu’une demande corresponde à une offre. Contrairement aux libéraux, Keynes promouvait le maintien des salaires (voire leur augmentation) afin que les travailleurs continuent d’avoir un pouvoir d’achat décent. En outre, « la relance de la demande doit être impulsée par une augmentation des dépenses publiques ou une baisse des taux d’intérêts (pour favoriser l’investissement » (1) .Ceci est, en résumé, ce que souhaitait réaliser Jean-Luc Mélenchon s’il accédait à la présidence. Mais aussi l’actuel président François Hollande.

De cette façon, Keynes estimait possible de remettre l’économie capitaliste, l’économie de marché, sur les rails après une période de crise, assurant toutefois son lecteur attentif que de telles mesures ne pouvaient qu’être temporaires. « Si Keynes ne croit pas au caractère autorégulateur du marché, il ne condamne pas pour autant l’économie de marché. […] Il est important, enfin, de garder à l’esprit que les principaux raisonnements keynésiens ne s’appliquent qu’à des situations particulières, se manifestant sur une courte période […] », soulignent Jean-Yves Capul et Olivier Garnier, dans leur Dictionnaire d’économie et de sciences sociales (2), ce qui nous laisse entrevoir deux possibilités.

Premièrement, si la politique préconisée par les altermondialistes se concrétise sur une période de long terme, celle-ci engendrera de nouvelles crises, bien plus fortes et plus graves. L’histoire a démontré que la méthode keynésienne pouvait susciter l’inflation, parce que le mouvement des revenus, s’il ne reste pas stable, ne peut qu’augmenter si l’on suit cette logique. Par une mécanique particulière, l’augmentation des salaires génère l’augmentation des prix, puisque les patrons répercutent la hausse des uns sur les autres, afin de maintenir leur taux de profit.

Deuxièmement, la traduction politique du régulationnisme pourrait être le retour à la libération de l’économie de marché, les privatisations et la destruction des acquis sociaux monnayés par les travailleurs contre de meilleures performances de leur force de travail.

En somme, la vision altermondialiste de l’économie mène à l’impasse, parce qu’elle ne s’inscrit pas hors du cadre du capitalisme. La lutte économico-politique entre néokeynésiens et néolibéraux, c’est le yin et le yang du mode de production capitaliste. Ce qui est fait doit être défait pour que l’économie de marché subsiste. C’est ce qui se passait en France sous la présidence sarkozyste, durant laquelle une bonne part des mesures keynésiennes d’après-guerre ont été détricotées. Nous pouvons remonter ainsi jusqu’aux années De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac. Rappelons, entre autres, les attaques de Chirac contre les retraites en 2002-2003, les privatisations d’entreprises publiques sous Mitterrand (TF1, Renault…), etc.

Ainsi en vient-on à une deuxième constatation : en plus de ne pas être anticapitaliste, le mouvement altermondialiste propose une vision sociale conservatrice. De même que les centrales syndicales, ATTAC s’accroche aux acquis arrachés lors des luttes sociales antérieures (congés payés, sécurité sociale…). Les éventuelles revendications novatrices sont ainsi souvent noyées dans un flot continu de pleurnicheries liées aux attaques nombreuses du capital contre les citoyens.

Si, par ailleurs, ATTAC suggère la création d’un revenu garanti (qui suppose notamment la pérennisation d’une hiérarchisation sociale), l’association politique se positionne fortement pour que des mesures protectionnistes soient prises, que l’on peut analyser comme une approche nationaliste de l’économie.

Revenons au revenu minimum garanti : cette mesure est au premier abord une proposition originale qui permettrait à tout un chacun, même ne travaillant pas, d’avoir un revenu lui permettant de subvenir à ses besoins et ceux de ses proches.

Le principe remonte à L’Utopie de Thomas More (1478-1535). S’adressant à l’archevêque de Canterbury, le voyageur Raphaël déclare par sous-entendu : « On décrète contre le voleur des peines dures et terribles alors qu’on ferait mieux de lui chercher des moyens de vivre, afin que personne ne soit dans la cruelle nécessité de voler d’abord et ensuite d’être pendu. (3) » D’après Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght, « c’est à un ami de More, Johannes Ludovicus Vives (1492-1540), humaniste d’origine juive catalane et professeur à Louvain, que l’on doit le premier plan détaillé et soigneusement argumenté de revenu minimum garanti » (4) . Pour Vives, comme pour More, il s’agissait de mettre en place une « assistance publique » afin que les pauvres puissent vivre et faire vivre leurs familles, afin qu’ils ne soient plus obligés de voler ni de mendier.

Aujourd’hui, ce retour à des principes hérités du vieil humanisme démontre, d’abord, l’incapacité d’ATTAC et de ses spécialistes à sortir de la morale judéo-chrétienne dont la charité représente un des fondements. En outre, les altermondialistes refusent de penser l’abolition de la marchandise dans tous ses sens : autant les biens et les services que la force de travail. Ce revenu minimum garanti suppose toujours qu’il faille avoir recours, sans ce pis-aller, sans cette allocation universelle, au travail salarié pour consommer, pour s’assurer une vie décente.

Ajoutons à cela une mesure qui en dit long : dans sa mesure 16, ATTAC propose que l’écart entre actions et salaires soient réduites. Aussi prompte soit-elle à dénoncer les actionnaires et le capital financier, ATTAC ne tient pas particulièrement à leur abolition de fait.

Au contraire, les altermondialistes suggèrent même une nouvelle forme d’exploitation : le commerce équitable, grâce auquel de petits exploitants agricoles et artisanaux seront libres de se faire exploiter et d’exploiter leur main-d’œuvre au profit de coopératives, dans le cadre d’une économie soi-disant solidaire. Ainsi les rédacteurs en viennent-ils, par exemple, à défendre que les pays en développement imposent des droits de douanes, fidèles à leur idée du protectionnisme, inversé cette fois.

Quelles sont réellement les implications de ce désir protectionniste ?

Dans un premier temps, en réduisant les flux marchands, ce type de politique réduit les liens entre économies de pays différents. D’une part, les patrons n’entrent plus en contact les uns avec les autres, mais, d’autre part, les travailleurs du monde non plus. Schématiquement (parce que ceci est plus complexe), ATTAC rendrait impossible, dans une certaine mesure, la fédération des travailleurs au niveau mondial. Mettant de cette façon un frein à la lutte de classes, ATTAC, et plus largement la gauche, permet au capitalisme d’obtenir un répit : en l’aménageant, en donnant de menus avantages aux classes exploitées et en tournant l’hostilité de classe des uns et des autres au profit de l’hostilité nationale sur la plan économique – cela peut d’ailleurs aller plus loin, si l’on se souvient (un exemple au hasard) des propos xénophobes de la « socialiste » Edith Cresson (5) au sujet des Japonais. Lorsque la gauche tient les rênes du pouvoir, les luttes sociales sont moins fréquentes et moins violentes, sauf quelques exceptions ; d’où la nécessité de ne pas céder aux sirènes régulationnistes.

Deuxièmement, et en conséquence, la nature éventuellement protectionniste de l’économie aurait un impact néfaste sur les mentalités. Se protéger de l’économie d’un pays voisin revient presque à poser le pays voisin comme un adversaire, un ennemi. Les travailleurs français, par exemple, considéreraient leurs voisins allemands, belges, suisses ou italiens comme des adversaires. Ainsi le « produisons français » n’a pas d’autre effet que de surestimer l’économie française, prétendument de meilleure qualité, et de flatter le chauvinisme des uns et des autres.

Les altermondialistes rétorqueront que des produits locaux seraient, primo, plus aisément contrôlables par les consommateurs. Ce qui nous semble particulièrement hypocrite, sachant la tendance des associations locales à déléguer le contrôle à des spécialistes. Secundo, les altermondialistes argumenteront, en s’appuyant sur l’exemple, imaginaire ou non, de l’importation de viande ovine en provenance de Nouvelle-Zélande, qu’une consommation chauvine réduira le réchauffement climatique. Il est vrai que cela semble logique, mais le capitalisme n’a pas la réputation d’un système éco-logique en soi.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que certains ont formulé de donner prioritairement du travail aux nationaux plutôt qu’aux « immigrés » (un terme qui, chez certains, qualifie même parfois des personnes de nationalité française !). Par exemple, le fait que des militants d’extrême droite développent ce genre de discours dans des organisations syndicales est aussi évocateur qu’inquiétant. L’on pourrait imaginer que ce discours puisse être repris dans d’autres organisations politiques, associatives, etc. L’histoire, y compris la plus récente, a démontré que des personnes ordinairement à « gauche » pouvaient être attirées par les sirènes de la xénophobie.

Résurrection de l’État-Providence

Le recours à l’État ne se cantonne pas qu’à l’économie. Sur le plan de la diplomatie, Attac suggère de « faire de l’Europe un pôle alternatif », afin de rééquilibrer les rapports avec les États-Unis sur la scène géopolitique internationale. Ainsi les altermondialistes se fabriquent-ils l’image d’une Europe représentant un contre-pouvoir à l’impérialisme étasunien ; une image susceptible d’atténuer, en outre, le poids diplomatique de certains Etats européens (France, Royaume-Uni, Allemagne) qui l’éclipsent généralement.

En ce qui concerne les affaires euro-européennes, à l’inverse, les Etats devraient, selon les auteurs du Manifeste, briser le « carcan institutionnel ». Évidemment, l’idée met en appétit. Sauf que cette proposition signifierait plutôt opérer un petit lifting des institutions européennes. La preuve dans le texte : « En s’appuyant sur des mobilisations populaires dans son pays et dans les autres, [l’Etat] peut utiliser les institutions existantes comme autant de tribunes, et les procédures comme autant de moyens d’action. »

D’abord, si l’on pèse l’explicite et l’implicite, cette citation révèle que les institutions ne sont pas brisées. Ensuite, au contraire de ce que souhaite Attac dans le champ diplomatique (l’effacement des Etats face à l’Union européenne), les rédacteurs estiment nécessaire qu’un Etat puisse s’opposer à des décisions prises par l’UE. « Il peut, s’il en a la volonté et le courage politiques, bloquer de très nombreuses décisions néfastes. » C’est ce que fit De Gaulle, par exemple, en appliquant la politique dite « de la chaise vide ». Cela avait fragilisé la Communauté européenne, mais aussi les relations de la France avec ses partenaires. Il n’est pas question, ici, de défendre l’Union européenne, mais de dénoncer la manipulation nationaliste à travers cette volonté de préserver un État fort. Une illusion de plus qui ne serait profitable à personne. Si, ces derniers temps, la Grèce avait réagi ainsi face aux exigences franco-allemandes, sans doute aurait-elle fragilisé ses relations avec l’UE, d’autant plus qu’elle se trouvait en position de faiblesse, incapable de pouvoir exiger quoi que ce soit. Imaginons les conséquences néfastes pour les classes populaires grecques : il est évident que la crise se serait aggravée, une économie autarcique étant de toute évidence vouée à la sclérose ou à l’inévitable ouverture ; supposons la sortie éventuelle de la zone euro, le prolétariat hellène n’y aurait peut-être pas été gagnant sur toute la ligne : le retour au drachme ne se serait pas opéré sans souffrances.

Entre autres suggestions, les altermondialistes comptent briser les institutions européennes en les démocratisant, en étendant l’initiative législative de la Commission européenne au Parlement européen, aux gouvernements nationaux, aux parlements et aux citoyens. En résumé : faire fonctionner les institutions européennes et nationales. Ils élargiraient par ailleurs le droit de pétition.

Non seulement Attac ne briserait jamais le fameux « carcan institutionnel », mais – ironiquement ? – elle émet l’idée de siéger au FMI (Fonds monétaire international) et à la Banque mondiale. N’est-ce pas une drôle de façon de combattre les institutions qu’habituellement elle dénonce ? Sans doute pouvons-nous y déceler les réminiscences entristes de dirigeants au passé trotskyste…

Dans le troisième chapitre, les auteurs du Manifeste altermondialiste se font les chantres de la démocratie participative, désireux de « reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière ». Une nouvelle fois, ces fins analystes ne peuvent pas s’empêcher de penser le système économique comme un système exclusivement financier, comme si le travail et le capital technique (moyens de production) ne représentent qu’une bagatelle. À moins que leur objectif se limite à revenir à des rapports de productions, des méthodes d’aliénation du travail plus traditionnels ? plus… moraux ? plus… humains ?

Par la suite, le texte décrit un mode de fonctionnement politique principalement représentatif, donnant l’illusion de la démocratie « participative ». Par bonheur, ils ont été suffisamment pudiques pour ne pas utiliser le concept de démocratie directe. Aussi séduisantes que soient ces idées, les auteurs n’expliquent nulle part par quel moyen accéder à cette forme de pouvoir démocratique. Cela signifie-t-il qu’une démocratie puisse exister sans que le « peuple » participe au pouvoir ? Même si, dans la pratique, la démocratie bourgeoise est foncièrement antidémocratique (puisque seule la classe dirigeante détient le pouvoir et que la classe exploitée n’a presque plus de poids politique), supposer, dans la théorie, une « démocratie participative » s’annonce aussi redondant qu’absurde. Par la même, il devient singulièrement compliqué d’opposer la « démocratie participative » à la démocratie bourgeoise (ou néolibérale, s’ils préfèrent). Les mesures auxquelles les altermondialistes aspirent ne semblent pas faire table rase du pouvoir capitaliste ; il s’agit au contraire de maintenir les institutions politiques en les adaptant aux impératifs participatifs. Ainsi ajouteraient-ils de nouvelles strates dans le fonctionnement politique du pays, y compris dans le fonctionnement des entreprises (sans pour autant débarrasser l’économie des rapports marchands et salariaux).

Un capitalisme amendé

Le Manifeste altermondialiste abonde en propositions feignant la singularité. Nous en avons extrait les plus significatives, celles qui révèlent la nature réformiste et conservatrice d’Attac. A trop vouloir rompre avec la « marchandisation du monde », les rédacteurs en perdent leurs concepts, réinventant l’économie et la politique au gré de leurs moraux larmoiements. Ce court opuscule annonce la résurrection du vieux keynésianisme, contrairement à ce que le texte insinue en accumulant les déclinaisons de l’adjectif « nouveau ».

La conclusion, enfin, ne laisse plus de place au doute : « Il ne s’agit pas de faire “bouillir les marmites de l’avenir” en inventant de toutes pièces un monde idéal […]. Il s’agit d’explorer des voies multiples, des terrains disparates afin de remettre fondamentalement en cause le modèle néolibéral par un “mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses” », écrivent les rédacteurs du Manifeste en citant Karl Marx. Grosso modo, il ne s’agit pas, pour Attac, de modeler le monde suivant un nouveau mode de production, mais de corriger, adapter, amender le capitalisme suivant des impératifs prétendument démocratiques et solidaires. Se refusant à abolir l’économie de marché, les altermondialistes demeurent dans la logique capitaliste, pour ne pas dire libérale (une insulte que nous jugerions particulièrement justifiée), agrémentée de conservatisme social (ou conservatisme de gauche) et de nationalisme économique. Ni plus ni moins, l’altermondialisme n’est qu’un altercapitalisme, voire un alterlibéralisme.

Pouvons-nous, alors, considérer que « l’existence du mouvement altermondialiste est une des conditions pour que des alternatives puissent voir le jour » ? Nous contesteront cette affirmation pour cette raison : Attac a récupéré dans les poubelles de l’histoire des recettes qui assurent seulement la pérennité de l’exploitation salariale, en maintenant les travailleurs dans l’illusion d’une pseudo-contestation. Il est difficilement pensable de concevoir une solution dans le cadre d’un système dont on préserve la plupart (sinon la totalité) de ses manifestations politiques et sociales. La vision que les altermondialistes ont du monde, à travers ses aspects tant économiques que politiques et sociaux, démontre soit leur naïveté soit leur manque d’ambition soit leur incompétence dans ces domaines, aussi surprenant que cela puisse paraître, sachant le nombre incalculable de « spécialistes » au sein de cette modeste association d’« éducation populaire ». Cité à deux reprises dans la conclusion du livret, Marx se retournerait dans sa tombe…

 

 

source mondialisme.org

L’altermondialisme d’Etat

 La guerre économique a pour corollaire une guerre du sens[1]. Chaque État développe, suivant ses moyens et avec plus ou moins de succès, sa propre stratégie idéologique. L’État français, qui sait défendre et mener une politique néolibérale lorsque cela sert les intérêts de sa classe dirigeante, joue en même temps, et pour les mêmes raisons, la carte de l’altermondialisme. Il est à priori surprenant de constater l’importance de la rhétorique altermondialiste dans le discours institutionnel français : déclarations présidentielles, rapports officiels, prises de position de hauts fonctionnaires, etc. Or, ce qui constitue un véritable altermondialisme d’État n’est pas une opération de récupération anodine. Il est partie intégrante de la diplomatie d’influence au service de l’impérialisme français et européen.

 

Agir sur les opinions

La « diplomatie d’influence » est une des attributions de la Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID). Dans le rapport d’activité 2000 de cette institution, Bruno Delaye, directeur de la coopération scientifique et ancien chef de la cellule africaine de l’Élysée (1992-1995) [2], écrit : « Dans un monde qui se globalise, les victoires ne sont plus celles des armées ni celles des idéologies, mais celles des idées et des valeurs. (…) La mise en place des nécessaires régulations de la globalisation, l’indispensable adoption de règles de vie communes sur la planète, sont devenues l’enjeu majeur de notre action extérieure. Mais pour faire valoir nos idées, il nous faut auparavant gagner les opinions publiques des nations du Nord et du Sud. Ici intervient le rôle stratégique de la DGCID : elle met au service de notre diplomatie les outils qui doivent nous permettre de faire partager nos valeurs. (…) sachons que notre message intéresse et intéressera chaque jour davantage s’il offre les moyens intellectuels et politiques de maîtriser la mondialisation, dans un cadre rationnel, humaniste et universaliste. Face à une mondialisation incontrôlée et aux réactions de repli identitaire, ethnique ou religieux qu’elle peut provoquer, la voix de la France est attendue. »

Les rapports suivants poursuivent dans la même veine. Le rapport 2002 affirme ainsi que « l’objectif de maîtrise et d’humanisation de la mondialisation » fait partie « des grands objectifs de la politique étrangère de la France ». La DGCID souligne aussi la nécessité « d’associer l’ensemble de la société française à l’effort de solidarité internationale » et évoque son soutien à la « coopération non gouvernementale ».

L’objectif d’influencer les opinions, en France et à l’étranger, est clairement revendiqué. Pour ce faire, il n’est pas inutile de disposer de leviers au sein de la société civile. La diplomatie française a subventionné le Forum mondial de Porto Alegre. Le Monde diplomatique, le média international à l’origine de l’association ATTAC, co-organisateur de ce sommet, est lui aussi nourri de subventions par le biais du « fonds d’aide à l’expansion de la presse française à l’étranger ». Le rapport 2002 de la DGCID nous apprend également que « la DGCID a aidé les collectifs africains à se mobiliser et à participer aux grandes rencontres internationales telles que le Forum social mondial de Porto Alegre ». Au cours du procès ELF, Loïc Le Floch-Prigent a déclaré que « M. Bongo finançait son opposition. C’était sa manière à lui d’avoir un pays calme. » La diplomatie française fait, à l’échelle du continent, ce que fait Bongo au Gabon. En effet, le Forum social africain, émanation du Forum de Porto Alegre, a été largement financé par la coopération française [3]. Dans un article publié par Marchés tropicaux et méditerranéens, Comi Toulabor note que « Les FSA s’attellent aujourd’hui à des cibles indolores et peu concrètes pour le commun des africains, tels que le néolibéralisme, la Banque mondiale, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), avec pour objectif de faire apparaître les États africains comme des victimes de la mondialisation.

Le jour où ils aborderont des questions relevant de la quotidienneté des populations africaines, qui seront d’une extrême sensibilité pour les pouvoirs africains, le jour où ils manifesteront dans la rue pour se faire entendre, il est clair qu’ils ne trouveront plus un pays d’accueil sur le continent et il n’y aura plus de société civile panafricaine. Pour exister réellement, les organisations de la société civile devraient cesser de brasser le vide et l’impuissance comme les États savent le faire. A moins que les unes ne soient que le reflet des autres (*4). Il est clair que la dénonciation des institutions de Bretton Woods, aussi justifiée soit-elle, fait diversion vis-à-vis des maîtres (les politiciens locaux) et des exploiteurs directs (les filiales des multinationales occidentales, fréquemment françaises). Il faut aussi observer que dans bien des situations, elle sert directement les intérêts français. L’État français ne se contente pas de subventionner ces forums sociaux. Il a également financé, à hauteur de un million d’euros, le contre-sommet du G8 d’Évian, en mai 2003. Un article paru dans La Tribune note que l’État français, organisateur de ce G8, a retenu des thèmes qui « s’inspirent largement des préoccupations du mouvement altermondialisation » : maîtrise de la mondialisation, prévention des crises financières, devoir de solidarité notamment à l’égard de l’Afrique ». Le même article rapporte les propos du chevènementiste Bernard Cassen : « le gouvernement sur ordre de Jacques Chirac, fait le maximum pour faciliter l’organisation et les manifestations du contre-sommet ». Dans le contexte de la guerre d’Irak et du conflit ouvert entre la France et les États-Unis, le mouvement « altermondialisation », marqué par la dénonciation de « l’Empire », était sans doute bienvenue.

La notion « d’Empire », au singulier, évacue l’existence et la critique des impérialismes rivaux. Parmi les nombreuses publications reprenant la notion, signalons La France contre l’Empire de Pascal Boniface. Directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface est chevalier de l’Ordre national du mérite, ancien membre du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI), ancien directeur de l’Institut national de défense et ancien adjoint du conseiller diplomatique au cabinet de Jean-Pierre Chevènement (ministre de la Défense). L’objectif de l’IRIS est de « mettre l’expertise au service de la pédagogie et d’aider l’opinion publique à s’intéresser à l’actualité internationale pour mieux la comprendre ». Parmi les membres du conseil d’administration de l’IRIS figurent des politiciens de droite et de gauche, des hauts fonctionnaires, un représentant de Vivendi ainsi qu’un représentant du marchand de canon EADS. Autant de personnages que la dénonciation de « L’Empire » ne dérange probablement pas.

Le 31 octobre 2001, le député Alain Barrau organisa à l’Assemblée nationale un colloque sous le haut patronage de Raymond Forni, alors président de l’Assemblée, sur le thème de « l’Union européenne face à la mondialisation ». Il fit cette déclaration : « Les Français et leurs représentants doivent continuer à travailler ensemble pour faire advenir cette mondialisation maîtrisée que nous appelons tous de nos vœux. Car nous pensons tous que le monde n’est pas une marchandise ». Les exemples de cet altermondialisme d’État pourraient être multipliés. Afin que cette rhétorique au service de la diplomatie d’influence soit efficace, l’État français se devait de lui donner un minimum de contenu. Au mois de septembre 2002, cette question de l’influence française était le thème de la conférence du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI). Cette conférence mit en avant « la nécessité d’activer les réseaux universitaires et associatifs » : « dernière révolution à engager : celle des concepts. Une bataille d’influence pour laquelle la France doit s’engager en activant ses réseaux au coeur des centres de recherche, des universités, des ONG [5] ».


La nécessité de développer des « concepts » dans la bataille d’influence internationale explique sans doute l’étrange similitude entre les positions d ATTAC et celles de l’État français.

Les concepts

L’intervention de Jean-Louis Bianco, président du HCCI, lors du débat suivant l’audition de Charles Josselin à l’Assemblée nationale en avril 2000, est marquée par la reprise des thèmes majeurs de l’altermondialisme, à savoir la dénonciation de la mondialisation et de la politique du FMI. Bianco explique l’absence de développement dans la plupart des pays africains par trois raisons : « la mondialisation qui produit toujours plus d’inégalités ; les effets déstabilisants, voire dramatiques des politiques d’ajustement structurel conduites sous la direction du FMI ; le caractère mal ajusté, mal coordonné et peu efficace des politiques internationales de coopération [6] ».
L’explication, juste mais aussi très partielle, présente l’avantage d’occulter la responsabilité de l’impérialisme français. Car stigmatiser la mondialisation et le FMI, c’est oublier les mécanismes fondamentaux de la domination néocoloniale qui ont contraints les États africains à accepter les plans d’ajustements structurels. Il faut le rappeler, l’intervention néfaste du FMI résulte des difficultés économiques de ces pays, qui sont donc antérieures à cette intervention. Le rapporteur de l’allocution de Jean-Louis Bianco indique que le président du HCCI a estimé que, en ce moment, où l’idée de régulation du système mondial perce et où la société civile se mobilise, la remise en cause des orientations du FMI ne doit pas demeurer purement verbale.

Les idées que défend la France depuis longtemps peuvent aujourd’hui gagner, à condition que notre pays sache être présent, afficher ses priorités et les traduire en acte. La remise en cause des orientations du FMI ferait donc partie « des idées que défend la France depuis longtemps ». En ce qui concerne « les sources innovantes de financement » de la coopération, l’instauration de taxes internationales est « une solution soutenue par la France [7] ». En 2001, Jean-Louis Bianco, président du HCCI et Jean-Michel Séverino, directeur général de l’Agence française de développement, publient un texte intitulé : « Globalisation, gouvernance, développement, un autre monde est possible. » Ces personnages, qui jouent un rôle non négligeable dans le dispositif institutionnel français, y défendent la mise en place de la taxe Tobin, qui serait selon eux, « la mesure la plus pertinente [8] » pour réguler les marchés financiers. Les auteurs perçoivent les obstacles à son application mais « défendent néanmoins le symbole que procurerait la taxe Tobin ». Ils exposent également « les améliorations qu’ils estiment nécessaires d’apporter au FMI et à la Banque mondiale, à commencer par une réforme des droits de vote ». La mise en place de taxes internationales a été défendue par Olivier Giscard d’Estaing, vice-président de la section française la Ligue européenne de coopération économique [9] (LECE).

Le rapport d’activité 2002 de la DGCID évoque lui aussi l’instauration d’une taxation internationale : « les autorités françaises mènent une réflexion sur la possibilité de mettre en place une taxation internationale. A Johannesburg, le président de la République a ainsi évoqué le nécessaire prélèvement de solidarité sur les richesses considérables engendrées par la mondialisation ».
Mais la diplomatie française a d’autres « concepts » altermondialistes dans sa besace. Toujours selon le rapport de la DGCID, elle propose aussi la création d’une « organisation mondiale de l’environnement ». Celle-ci pourrait « donner une impulsion à la nécessaire révolution des modes de production et de consommation que le président de la République a appelé de ses vœux au sommet de Johannesburg en 2002 ». Le discours de Johannesburg était certainement à usage externe. Mais tout de même, Chirac révolutionnaire, il fallait oser. Peut-être va t-il bientôt nous faire le sketch mitterrandien de la rupture avec le capitalisme ? Le rapport de la DGCID poursuit : « La prise en compte environnementale a conduit la France à faire sienne la notion de développement durable. » Sans doute une allusion aux choix énergétiques français. Ce discours illusoire est certainement très utile pour, selon les termes de la DGCID, « gagner les opinions publiques des nations du Nord et du Sud ». Il est pourtant insensé d’en attendre une transformation économique et sociale véritable. L’altermondialisme d’État transparaît dans de nombreux documents officiels. Il est également présent sous le masque de l’impérialisme que constitue la francophonie.

La francophonie dans l’autre mondialisation

Le livre de Serge Arnaud, Michel Guillou et Albert Salon intitulé Les Défis de la francophonie. Pour une mondialisation humaniste, pourrait, de par la personnalité de ses auteurs, de hauts fonctionnaires au ministère de la Coopération, nous apporter quelques indications sur les espérances de l’État français en matière de francophonie et de mondialisation. Selon les informations du Who’s who in France, Serge Arnaud a été chef de service au ministère de la Défense (1989-1993), conseiller technique au cabinet de Jacques Toubon (ministre de la Culture et de la Francophonie), directeur du développement au ministère de la Coopération (1996-1998) et secrétaire interministériel pour l’océan indien. Son confrère Albert Salon est ministre plénipotentiaire, ancien ambassadeur, ancien directeur- adjoint au ministère de la Coopération, chargé de la francophonie. Quant à Michel Guillou, présenté comme « foccartien » par François-Xavier Verschave [10], il a été chef du département de l’enseignement supérieur et de la recherche au ministère de la Coopération, directeur général (1991-2000) de l’association des universités partiellement ou entièrement de langue française (Aupelf), délégué national du RPR chargé de la coopération (1985-1986), chargé de mission auprès de Michel Aurillac (1986-1988). Ces trois passionnés de langue prennent soin de préciser que « La francophonie n’est pas un succédané d’empire mais une idée, un espoir, un projet » (p.51).

Ils estiment qu’ « une autre mondialisation est possible » et se demandent « comment construire la francophonie pour qu’elle en soit le moteur » (p.141). Une des pistes avancée est l’action auprès du monde associatif : « Un monde associatif fort et de grandes ONG francophones sont plus que jamais nécessaires à la francophonie […] à la fois pour inspirer et stimuler les institutions gouvernementales de la francophonie et pour accompagner voire relayer leur action de coopération » (p.157). Évoquant l’action des institutions internationales, ces grands internationalistes n’hésitent pas à affirmer que « dans un certain sens, il s’agit d’une nouvelle forme de colonisation » (p.89). Leur livre, très hostile aux États-Unis, laisse pressentir l’importance des rivalités inter-impérialistes :
« La globalisation, c’est-à-dire la mondialisation libérale, est un phénomène américain. […] Elle conduit à une exploitation très dure, sans concession. Elle exclut le Sud et laisse les pays pauvres, ceux d’Afrique en particulier, sur le bord du chemin.Ce vaste processus de globalisation permet aux États-Unis de rayonner sur l’ensemble de la planète. […] Les États-Unis s’opposent à une forme européenne d’universalisme fondé sur un libéralisme éthique et social. L’universalisme américain se révèle hégémonique voire totalitaire, en ce sens qu’il ne peut être atteint que si tout le monde l’adopte, alors que l’universalisme venu du messianisme catholique est un universalisme de synthèse qui recherche l’unité dans l’apport des différences. » (p.46).

Voilà comment les auteurs tentent de donner un contenu idéologique à ce qui n’est très probablement qu’une question d’intérêts et de rapport de force. L’important est de faire rêver : « Il faut supprimer la primauté de l‚économique sur l’humain, le politique, la culture.[…]La francophonie est une autre mondialisation. Voilà pourquoi il est nécessaire de placer face au rêve américain le rêve francophone » (p.50). La francophonie « se dresse contre les tendances à l’uniformisation du monde en un vaste marché aux produits standardisés. […] Le déclin des valeurs humanistes et la montée du matérialisme, le comportement hégémonique des États-Unis, renforcent le besoin de francophonie » (p.51). L’altermondialisme d’État est célébré : « La France a aujourd’hui un rôle moteur à jouer pour mettre en place l’autre mondialisation » (p.51). Mais pourquoi la France devrait-elle jouer ce rôle ? En dehors d’une vague glose humaniste, les auteurs ne le précisent pas.

Derrière la morale se cachent les intérêts.

Les positions internationales du capitalisme français seraient certainement les grandes bénéficiaires de cette « autre mondialisation », particulièrement en Afrique. En 1998, l’Afrique était le troisième destinataire des produits français, après l’Union européenne et les autres pays de l’OCDE [11]. Ce qui valait à la France un excédent commercial avec les pays africains de 33,5 milliards. Le continent africain est toujours le terrain privilégié de nombreuses multinationales françaises : Totalfina, Bolloré, France Télécom, DAGRIS, Bouygues, Pinault-Printemps-Redoute, BNP, Société générale etc. Cependant, en Afrique « francophone » les positions hégémoniques de ces groupes sont menacées par l’ingérence des institutions financières internationales. Les conditionnalités exigées avant l’octroi de crédits, à savoir les politiques de libéralisation ainsi que les consignes de « bonne gouvernance » lors de l’attribution des marchés publics, se traduisent par l’arrivée de concurrents sur des marchés qui, depuis la période coloniale, relevaient du « pré-carré » de l’impérialisme français. Un article de Marchés tropicaux l’observe à sa manière : « de plus en plus, l’Afrique cherche à développer ses relations commerciales avec un nombre croissant de pays, et ce souci de diversifier ses acheteurs s’explique dans le contexte de la mondialisation et de l’ouverture des marchés [12] ».

La mise en cause des institutions financières internationales n’est pas seulement indolore pour l’État et les multinationales français, elle sert directement leurs intérêts. Le maintien de monopoles est en jeu. C’est par exemple le cas dans la filière coton. En Afrique « francophone » elle est encore largement contrôlée par des sociétés cotonnières nationales, filiales de la multinationale française DAGRIS. Celle-ci a pour principal actionnaire l’État français (64,7% du capital) mais aussi le Crédit du Nord, la BNP, l’Union des industries textiles, la Société générale. Les sociétés cotonnières exportatrices vendent à crédit les intrants aux producteurs et fixent le prix d’achat du Coton. Ainsi, avant d’être dépendants du prix international, les producteurs, qui en réalité travaillent pour ces sociétés cotonnières, sont soumis aux prix fixés par la DAGRIS associée aux États africains. Les premiers actionnaires de ces sociétés sont les É tats africains, mais la DAGRIS détient des positions de contrôle minoritaire sur ses filiales (40% de la CMDT au Mali, 34% de la SOFITEX au Burkina Faso, etc).

Les monopoles de ces sociétés devraient disparaître avec la libéralisation de la filière exigée par la Banque mondiale. Ce mode d’organisation « est contesté par la Banque mondiale qui préconise que les différentes activités soient confiées à des opérateurs indépendants pour un meilleur prix pour le producteur et pour réduire les charges. Cette logique de libéralisation est suivie par plusieurs États d’Afrique francophone notamment en Côte d’Ivoire et au Bénin où le monopole des sociétés cotonnières est remis en cause et une partie des activités est confiée au secteur privé [13] ». Le conflit a été vif (et l’est peut être encore) entre la Banque mondiale et la DAGRIS (et donc l’État français) opposée à la libéralisation [14]. La lutte de classes autour de la fixation du prix d’achat, opposant cotonculteurs et sociétés cotonnières, elle aussi peut être vive. Ainsi, les paysans maliens ont « décidé fin mai de suspendre le travail dans les champs pour protester contre la baisse du prix d’achat du coton et leur surendettement [15] ». Au Burkina Faso, la filiale de Dagris a eut recours à une vieille méthode patronale pour contrer la lutte de classes. Elle a en effet promu un syndicat maison : « Le soutien de la SOFITEX a été décisif pour l’émergence de l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB). Il s’explique en partie par les positions modérées affichées par les responsables de cette organisation, en décalage avec l’approche plus revendicative et syndicale des leaders de la FENOP [16] ».

Pour maintenir ses bénéfices face à la baisse des cours mondiaux, DAGRIS a intérêt à baisser le prix d’achat aux producteurs. En même temps, la multinationale française ne peut se permettre d’exercer une trop forte pression, comme l’indique Gilles Peltier, son directeur général, qui souligne le risque d’explosion sociale ou encore de changement d’activité des producteurs [17]. D’où le soutien de l’État français à « l’initiative africaine » dénonçant les subventions de l’Europe (Espagne et Grèce) et surtout des États-Unis à leurs producteurs de coton. Contrairement à la lutte entre producteurs et sociétés cotonnières, ce sujet a beaucoup intéressé les médias français. Normal puisque l’État français soutien l’initiative. Il est en outre en concurrence directe avec le coton américain. L’impérialisme français a su maintenir « ses liens privilégiés » avec ses anciennes colonies, notamment à travers les accords de coopération économique qui ont accompagné l’octroi des indépendances. Or ceux-ci sont remis en cause par l’ouverture des marchés et les politiques de libéralisation impulsées par les institutions financières internationales. Est-ce pour conserver ces liens privilégiés que Jacques Chirac s’est prononcé en faveur d’un « régime commercial spécifique [18] » pour l‚Afrique ?

Généralement, l’altermondialisme d’Etat présente l’action de la Banque mondiale et du FMI de manière manichéenne. Car si cette action est, par bien des aspects, fortement nocive sur le plan social et mérite effectivement d’être combattue, elle contient aussi un volet relativement positif, mais là encore, nuisible aux intérêts français. Ainsi, ces institutions exigent par exemple l’audit de la SNPC (Société nationale du pétrole du Congo). Elles ont également poussé l’État camerounais à renforcer sa fiscalité forestière et souhaitent étendre cette politique à l’ensemble du bassin forestier d’Afrique centrale [19]. En outre, l’action néfaste du FMI et de la Banque mondiale ne doit pas nous faire oublier les caractéristiques structurelles de la domination, dans la continuité de la période coloniale : la division internationale du travail, le pillage des matières premières, les accords néocoloniaux bilatéraux, la mainmise de capitaux occidentaux sur les appareils de production etc.

Sous couvert de bons sentiments et de nobles causes, l’altermondialisme d’État reproche aux institutions financières internationales d’être au service de l’impérialisme concurrent : « Pierre Duquesne, administrateur pour la France de la Banque mondiale et du FMI le reconnaît : “nous avons du mal à peser sur la Banque mondiale. Celle-ci dispose de moyens financiers et de la capacité à thésauriser. C’est une agence très puissante qui a tendance à s’imposer à ses clients.” Et largement imprégnée de l’idéologie américaine. Les États-Unis sont les premiers actionnaires de la banque (17% du capital), loin devant le Japon. Le fait que le quart des effectifs de la Banque mondiale et du FMI soient américains, que leur siège soit à Washington, leurs relations étroites avec les ONG et les universités américaines, mais aussi la prédominance de la langue anglaise au sein des deux institutions font qu’il existe une influence naturelle des États-Unis qui, sans conduire à une détermination de la politique, l’oriente néanmoins largement [20] ». Nul doute qu’une réforme des institutions financières internationales, par exemple leur placement sous contrôle de l’ONU revendiqué par l’association citoyenniste ATTAC, serait à l’avantage de l’impérialisme français. On peut concevoir, sans forcément approuver, que certains adhèrent à ce projet de réforme. Toutefois, il y a manipulation politique lorsque des nationalistes le présentent comme un projet désintéressé, déconnecté des rapports de force internationaux, et même comme anticapitaliste, notamment par le biais d’amalgames : mondialisation libérale-capitalisme, impérialisme étatsunien-capitalisme ou encore institutions financières internationales-capitalisme.

 

Les rivalités inter-impérialistes ne sont pas cantonnées à l’Afrique. Il y a sans aucun doute de bonnes raisons de combattre l’Accord de libre échange nord-américain ainsi que le projet de Zone de libre échange des Amériques (ZLEA) dont bénéficie l’impérialisme étatsunien. Mais pour l’État français, les bonnes raisons sont lucratives : « La négociation de la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA) présente néanmoins de réels dangers pour l’Union européenne. Si la ZLEA entre en vigueur avant l’accord d’association avec le Mercosur, l’Europe perdra d’importantes parts de marché en Amérique latine. Elle a déjà fait cette expérience au Mexique, à la suite de la mise en place de l’ALENA : la part de marché de l’Union dans ce pays a reculé de 17% en 1994, à 9% en 1999. »

Ces informations instructives proviennent d’un rapport d’information de l’Assemblée nationale française, qui offre un bel exemple de l’altermondialisme d’État : « La démarche de l’Union européenne traduit donc un véritable engagement en faveur d’une mondialisation organisée dans le sens du droit et de la justice […]. Si l’Union européenne ne parvient pas à partager sa conception de la mondialisation avec d’autres entités régionales, les États-Unis pourront alors imposer leurs propres règles du jeu. […] Or, plus les Américains réussiront à imposer leurs normes en matière commerciale sur de vastes ensembles régionaux, plus il sera difficile pour l’Europe de trouver des alliés à l’OMC pour défendre des valeurs essentielles pour la cohésion des sociétés. Le projet de mondialisation défendue par l’Union européenne est donc en concurrence avec celui défendu par les États-Unis [21] ».

L’altermondialisme d’État ressemble à « la propagande d’agitation [22] » dont se servent parfois les États, une propagande fort utile en ces temps d’intensification de la concurrence et de guerre commerciale entre les États-Unis et l’Union européenne [23]. Dans L’Empire américain, Claude Julien, ancien directeur du Monde diplomatique, expliquait à propos des États-Unis comment « une mystique internationaliste devient l ’alibi d’une politique strictement nationaliste [24] ». Claude Julien connaissait le sujet. Car si cette phrase s’applique bien sûr aux États-Unis, elle vaut également pour l’État français ainsi que pour la ligne éditoriale du Monde diplomatique. L’altermondialisme d’État n’est ni de droite ni de gauche. Il est le produit de l’Etat et se place, de manière gaullienne, au-dessus des partis. En prenant le masque de la dissidence et de l’internationalisme, il est aussi une mystification, une arme idéologique dans la vaste confrontation inter-impérialiste. S’il ne s’agit pas de dénigrer l’ensemble du mouvement altermondialiste, dont les aspects positifs sont nombreux, il importe d’en cerner les limites et d’identifier les intérêts et les enjeux tapis derrière certaines envolées lyriques. Un autre monde est possible, à condition d’éviter ou de dépasser l’écueil d’une agitation d‚Etat.

 

Nicholas Barto, le 05.10.03.

— – NOTES —

[1] – L’expression est celle d’un haut gradé : général Loup Francart, La guerre du sens. Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques, Economica, 2000.

[2] – Bruno Delaye occupa cette fonction au cours du génocide rwandais. Lire Jean-Paul Gouteux, La nuit rwandaise, L’implication française dans le dernier génocide du siècle, p.484.

[3] – Anne-Cécile Robert, « Emergence d’une voix africaine », Le Monde diplomatique, février 2003.

[4] – Comi Toulabor, « Introuvable société civile panafricaine », Marchés tropicaux n°3000, 9 mai 2003.

[5] – Christelle Marrot, « L’influence française au cœur de la conférence du HCCI », Marchés tropicaux, 27 septembre 2002.

[6] – Commission des affaires étrangères, compte rendu n°35, 25 avril 2000.

[7] – Ibid.

[8] – Xavier Moulinot, « Concilier mondialisation et développement ? », Marchés tropicaux, 27 juillet 2001.

[9] – Organisation où pullulent les banquiers de diverses nationalités européennes. Sa section française est coprésidée par Jean Deflassieux, président honoraire du Crédit Lyonnais, ancien président de la Banque des échanges internationaux et membre fondateur de l’association « Les Amis du Monde Diplomatique ». Autre membre fondateur des AMD, Roger Lesgards , ancien directeur de cabinet au ministère de la Communication.

[10] – Noir Silence, Qui arrêtera la Françafrique, Les Arènes, 2000, p.407

[11] – Jacques Alibert, « Le commerce extérieur de la France avec l’Afrique en 1998 », Marchés tropicaux, 31 décembre 1999.

[12] – Ibid.

[13] – Alain Bonnassieux, « Libéralisation de la filière coton et affirmation d’une élite paysanne au Burkina Faso », dans Afrique des réseaux et mondialisation, Karthala, 2003, p.51.

[14] – « Contresens et contre-vérités sur les filières cotonières africaines », Marchés tropicaux, 17 juillet 1998. Cet article anti- libéralisation est une réponse à un rapport de la Banque mondiale.

[15] – Marchés tropicaux, 17 novembre 2000.

[16] – Alain Bonnassieux, Libéralisation, op.cit., p.50.

[17] – « Coton : Dagris en quête de participations majoritaires », Marchés tropicaux, 11 juillet 2003.

[18] – « TICAD III : M. Chirac plaide pour un nouveau type de commerce avec l’Afrique », AFP, 29 septembre 2003.

[19] – Christian d’Alayer, « Rentabilité oblige », Jeune Afrique/L’intelligent, n°2225.

[20] – Christelle Marot, L’influence française, op.cit.

[21] – Rapport d’information déposé par la délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne, sur les relations avec les entités régionales, 28 juin 2001.

[22] – Lire Jacques Ellul, Propagandes, Economica, 1962.

[23] – Lire « Les différends commerciaux entre États-Unis et Union Européenne », Le commerce mondial, La documentation française, novembre-décembre 2000.

[24] – Claude Julien, L’Empire américain, Grasset, 1968, p.12.

Cet article extrait du site I N F O Z O N E s a m i z d a t . n e t