Violence du Front national et impuissance congénitale de la gauche

A propos du livre de Marine Tondelier «Nouvelles du Front», Editions Les liens qui libèrent [1], 2017

Sur la couverture, l’éditeur a introduit un ajout explicatif pour mieux expliquer le contenu de l’ouvrage «La vie sous le Front National. Une élue de l’opposition raconte». Le mot le plus éclairant dans ces deux phrases est l’adverbe «sous» car ce livre décrit parfaitement (même si l’auteure n’en tire aucune conclusion politique réelle) l’impuissance totale de la gauche dite «antifasciste» (ou de l’extrême gauche électoraliste ) face à un parti qui utilise les mécanismes républicains pour imposer son idéologie, ses pratiques et ses hommes de main à la population d’une ville de 26 000 habitants. Mais nous reviendrons sur la veulerie politique de la gauche en conclusion.

Steeve Briois, le maire d’Hénin-Beaumont et député européen depuis 2014, est le nouveau président par intérim du Front national, en remplacement de Jean-François Jalkh, admirateur du Maréchal Pétain [2] rattrapé par des propos négationnistes. [3]
 Techniques de gestion de la vie locale par le FN : violences verbales continuelles et harcèlement systématique des principaux acteurs de la vie municipale

En cette année électorale, il est fort utile de comprendre concrètement comment le Front national encadre et manipule la population. Dire qu’il s’agit d’un parti d’«extrême droite», de la «droite radicale» ou «populiste», voire d’une organisation «fasciste» ou «néonazie» ne nous éclaire guère sur ses méthodes d’implantation et de domination dans un territoire donné aujourd’hui. D’autant plus que, parmi ces diverses étiquettes, celles qui induisent la critique la plus radicale du FN risquent de nous faire croire, bien à tort, que la violence physique serait l’arme principale du FN pour s’enraciner et s’imposer localement.
Ce livre a au moins une qualité : il nous décrit en détail les méthodes du FN dans le cadre de la «démocratie municipale» :
– harcèlement et surveillance permanente des employés municipaux et des militants de gauche ou hostiles au FN : la délation et l’espionnage par les employés encartés au FN deviennent des pratiques courantes et acceptées par l’ensemble du personnel ;
– diffamation et calomnies systématiques lancées contre les élus de gauche et le curé, le journal régional (La Voix du Nord) qui se montre un peu critique vis-à-vis de la gestion du FN ; ces pressions s’exercent par des messages téléphoniques (anonymes ou pas), des emails et des SMS, la multiplication des demandes de droit de réponse dans les journaux, des manifestations devant le journal régional, etc. ;– multiples «blagues» racistes répandues sur le Net comme en public ;– utilisation (de temps en temps) de la police municipale pour empêcher la distribution de tracts de l’opposition ;– falsification et intox bien organisées dans la presse municipale comme sur les réseaux sociaux (création d’un site anonyme La Voix de Hénin, qui sert de porte-voix aux calomnies et délires FN), et dans les tracts, affiches et discours du FN ;– épuration et mise au pas de toutes les associations locales à qui l’on demande de «faire des remerciements à la mairie dans les allocutions» et de «faire figurer le logo de la ville dans leur communication écrite», ce qui conduit certains dirigeants d’associations à démissionner et d’autres, moins fermes sur leurs principes antifascistes, à se montrer hypocrites, à «faire semblant de rire, d’être agréable devant eux» ;– utilisation des réunions du conseil municipal comme moyen de pression sur les élus de gauche par tous les moyens : interruptions intempestives venant tant des élus FN que des sympathisants frontistes mobilisés massivement (150 à 200 personnes «rameutés à grand renfort de textos ou d’emails comme l’affirme Bruno Bilde à un journaliste du Monde en juin 2016») dans la salle pour conspuer bruyamment et violemment l’opposition ; brouhaha organisé durant les interventions de l’opposition ; placement des élus de l’opposition dos au public alors que les élus FN font face à la salle, etc. ;– pressions sur les commerçants pour qu’ils mettent en vitrine les affiches de propagande de la mairie.

Ces différentes techniques de manipulation de l’opinion sont toutes considérées comme «républicaines» par le FN et ses militants, puisque les émules de Marine Le Pen prétendent se situer dans le cadre démocratique bourgeois et ne pas vouloir renverser l’Etat, contrairement à ce que préconisaient les fascistes et les nazis des années 20 et 30.


Ces méthodes de propagande et ces pressions ont plusieurs fonctions :

 

– pousser à la faute tous les employés municipaux qui ne prêtent pas allégeance au FN, ce qui permet d’accumuler les blâmes et les procédures contre eux, voire de les licencier en toute ‹«légalité». Pour cela, les cadres du FN n’hésitent pas à donner des ordres absurdes, ou erronés, puis à nier les avoir donnés ; ils insultent régulièrement les employés, en lançant des remarques sur leur physique ou leur vie sexuelle, dans l’espoir que ceux-ci ou celles-ci réagissent violemment ou craquent nerveusement (donc qu’ils fassent preuve de leur supposée ‹«incompétence» à gérer le stress au boulot). «Il faut à chaque erreur ou imprécision désigner celui qui subira les quolibets ou les pressions de la part de l’autorité, jamais responsable et ne se préoccupant que vaguement de la conception des projets afin d’en laisser peser toute la responsabilité sur l’administrateur» ;
– pousser à la démission les employés et cadres municipaux de gauche ou ‹«républicains», soit parce qu’ils entrent en dépression, soit parce qu’ils n’ont pas le cuir assez dur pour résister à ces pressions et préfèrent quitter la mairie sans faire de vagues ;
– présenter systématiquement les membres et soutiens de l’opposition comme des gens «incultes», des «dingues» bons pour l’asile, des individus incompétents, des ‹«nazis», des «khmers verts», des «gauchistes», des «bolcheviks», etc. Et dans les réunions internes se moquer des «cas sociaux» (les «cas soc» dans la bouche du FN) et des ‹«alcooliques» ;
– multiplier les mutations et les déménagements, collectifs et individuels, au sein des bâtiments municipaux de façon à saper les équipes et les liens de solidarité au sein du personnel municipal.
Lorsque ces méthodes frisent l’illégalité (par exemple, le placement de caméras de vidéo-surveillance à l’intérieur même de la mairie ; ou le flicage systématique des comptes Facebook des employés, flicage suivi de convocations et de réprimandes par les cadres du FN), l’extrême droite nie toujours ses intentions malveillantes et invente des histoires à dormir debout pour justifier ces pratiques. Par exemple, lorsque le FN interdit aux élus de l’opposition de déposer une gerbe portant une mention partidaire dans un cimetière, il invoque une loi inexistante pour imposer sa dictature locale. Et, cela sans le moindre risque, puisque les élus de gauche décident de toute façon de plier l’échine sans même vérifier la légalité d’une telle interdiction : «Nous déposons finalement, sous sa surveillance furibonde, nos gerbes dépouillées de toute mention politique, en silence».
On comprend bien que dans un tel climat, la plupart des employés municipaux et même des habitants de Hénin-Beaumont, même ceux qui désapprouvent le FN, préfèrent faire le dos rond, ne pas «provoquer» le FN, être polis-gentils avec cette bande de voyous élus au suffrage universel. Comme l’écrit Tondelier : « Bel exercice de propagande, qui torture les consciences : se taire, c’est accepter ; dénoncer, c’est envenimer et s’exposer à de nouveaux problèmes. Pour éviter les polémiques inutiles chacun ferme les yeux mais n’en pense pas moins. »

 

D’autant que la médaille FN a un autre revers, qui, après les manipulations «démocratiques» de la population, vise à la séduire : « ils retiennent les prénoms, prennent patiemment la pause avec les enfants, signent des autographes (…) [Briois] a concocté sa profession de foi de 2014 à partir d’un questionnaire distribué dans toutes les boîtes aux lettres. (…) Du bio dans les cantines scolaires, plus de pistes cyclables, moins d’impôts, davantage de comités de citoyens, plus de transparence dans la prise de décisions. On reconnaît à peine le parti de Jean-Marie. Tout au plus le thème de la sécurité, cher au siège, est rappelé avec la revendication de “tolérance zéro”, la proposition de créer une “unité d’intervention” disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, d’installer des caméras de surveillance et de bouter les délinquants hors des logements sociaux ».

De l’impuissance congénitale de la gauche face aux méthodes totalitaires du FN

Le second aspect intéressant du témoignage de Marine Tondelier est sa description (involontaire même si c’est certainement une femme sincère et courageuse) de l’impuissance de la gauche réformiste.

Elue écologiste, elle n’est pas liée à l’ancienne équipe municipale socialiste qui pratiqua un clientélisme effréné et ruina les finances de la commune , permettant ainsi à Steve Briois et à une camarilla de frontistes («immigrés» d’ailleurs d’autres régions de France) de transformer Hénin-Beaumont en un bastion puis en la vitrine du FN .
Cependant, Tondelier est totalement prisonnière des préjugés légalistes de la gauche réformiste. Comme elle le dit elle-même «Au début du mandat, confiants dans l’engagement démocratique du nouveau maire, nous suivions ses consignes et lui adressions nos questions directement par email». En 2014, elle a pourtant affaire, en la personne de Briois, à un militant frontiste encarté depuis son adolescence dans un parti qualifié de « fasciste » !
Elue, elle veut, comme les autres membres de l’opposition, ne pas tomber dans les provocations permanentes du FN. Elle s’impose donc de ne pas s’énerver ; d’être polie (tout comme le directeur des Affaires juridiques, hostile au FN, qui traverse la rue pour saluer les élus FN et se trouve «terriblement gêné» devant l’agressivité de ces derniers face à des Roms) ; de laisser les élus frontistes raconter n’importe quoi sans les interrompre grossièrement ; de ne pas répondre à la violence physique par exemple quand une militante du Parti de Gauche est jetée dans un ascenseur par deux vigiles («on n’a pas osé intervenir, on ne savait pas vraiment quoi faire», raconte une conseillère municipale). Elle se rend à toutes les cérémonies locales, ou au moins essaie d’y être présente (car souvent le FN l’empêche, elle, ou d’autres élus d’y participer), bref, elle joue le jeu démocratique que violent tous les jours les militants et les élus du FN.

Elle participe avec les responsables CGT au pot de l’amitié organisé par le maire le 1er mai 2014. Et après cette cérémonie «qui s’est si bien passée» (sic) elle se plaint que la mairie finisse par annuler ce rituel de collaboration de classe. Tondelier n’imagine même pas d’organiser un Premier mai indépendamment du FN, ce qui serait quand même la moindre des choses pour une militante de gauche !

Lors d’un hommage à une figure régionale de la Résistance et du Parti socialiste, Jacques Piette, elle se retrouve coincée puisque, écrit-elle, «nous souhaitons rendre hommage à ce grand homme, nous sommes pris au piège : boycotter ou dénoncer serait irrespectueux, alors nous ne disons rien». Et Tondelier de remarquer «un boycott serait surréaliste et ce genre de circonstances interdit les polémiques» à propos de trois élus du FN, petits-fils de déportés, qui prétendent dénoncer l’antisémitisme le 8 mai, alors que leur parti fourmille d’antisémites !
Il ne lui vient même pas à l’idée (ni à la gauche locale d’ailleurs) d’organiser une manifestation séparée, à cette occasion comme en bien d’autres mentionnées dans son livre. Ce qui aboutit à commémorer «la victoire de la Résistance et des alliés de la France face au totalitarisme nazi et à ses alliés de Vichy» avec les militants d’un Parti qui s’est construit sur la base du négationnisme et la dénonciation des résistants ! Quoi que l’on pense du contenu politique nationaliste bourgeois de la Résistance, on attendrait au moins de la gauche qu’elle ne célèbre pas de tels événements avec les défenseurs de la Collaboration et du pétainisme qu’ont toujours été les frontistes, malgré quelques ravalements de façade récents.
Tondelier veut se montrer aussi patriote que le FN, ce qui évidemment ne marche pas car les patriotes et les nationalistes préfèrent toujours l’original à la copie. Ainsi elle croit qu’il faut opposer à une « version patriote bleu marine » de La Marseillaise une autre version républicaine, celle de la gauche je suppose, mais elle s’empêche même de la défendre puisqu’elle accepte de dialoguer et de coexister démocratiquement dans la même institution avec le FN.
L’élue verte s’indigne que le FN l’empêche de distribuer des tracts contre le TAFTA parce que l’extrême droite locale a voté une motion de la gauche condamnant ce traité. Mais elle ne s’interroge pas sur ces convergences régulières entre altermondialistes et groupes d’extrême droite à propos de questions piégées comme celles du protectionnisme et du libre échange.

 

Même sur le terrain du racisme antimusulmans, la gauche réformiste et multiculturaliste se fait piéger par le FN local, puisque après avoir fait campagne contre la construction d’une mosquée en 2001, Briois «entretient des relations diplomatiques avec les responsables de la mosquée Ennasr» ; qu’il « a délivré un permis de construire le 7 mars 2016 pour agrandir celle d’Hénin » et que, «au lendemain des attentats de Charlie Hebdo», il s’est rendu dans les locaux de la mosquée ‹«pour inviter les administrés musulmans à se joindre au rassemblement organisé deux jours plus tard par la municipalité».
Sur le terrain du racisme contre les Africains (l’un des fonds de commerce des lepénistes pendant des années), le FN sait se livrer à des manœuvres démagogiques (et qui ne se traduisent par aucune solidarité concrète) en invitant par exemple le maire de Rufisque, commune sénégalaise jumelée avec Hénin Beaumont. Steve Briois se paie ainsi le luxe de faire venir un groupe d’élus en habits traditionnels africains qui copinent poliment devant les photographes avec les adjoints du FN en présence de Florian Philippot.

Et Tondelier, en bonne laïque new look (c’est-à-dire favorable sans doute aux «accommodements raisonnables» qui consistent pour la gauche à capituler devant les pressions des Eglises), regrette même que le curé ne soit pas invité (pendant deux ans) à la fête de la Sainte Barbe. Est-ce le boulot de militants de gauche de faire la promotion de l’obscurantisme religieux chrétien parce qu’il nous faudrait «écouter respectueusement» (sic) la version du Notre-Père concoctée par la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) et même nous préoccuper des «divisions qui commencent à scinder la communauté catholique» ? Comme si l’antifascisme prôné par l’auteure n’était pas fondamentalement (et salutairement) «diviseur» !
L’auteure ne tire aucune leçon utile de l’impuissance de la gauche réformiste face au FN. Si elle fait preuve d’une résistance personnelle exemplaire face aux attaques qui la visent, elle ou d’autres élus, elle n’arrive pas à sortir du légalisme de la gauche dont seul le FN profite.

 

Malgré ces réserves, Nouvelles du Front est un livre que devraient lire tous ceux et toutes celles qui veulent comprendre le FN et lutter plus efficacement contre lui. Loin des slogans et grands discours antifascistes abstraits, cet ouvrage nous offre un portrait très vivant à la fois de la violence du FN, de la veulerie de la gauche et de la passivité fataliste d’une bonne partie de la population face à l’extrême droite.

 

 

Y.C., Ni patrie ni frontières, 17/04/2017

 

[1] Précisons ici à toutes fins utiles que Les liens qui libèrent – émanation de la maison d’édition Acte Sud que nous avions évoquée dans notre dossier « Sea Shepherd, réactionnaire mon cher Watson  » – édite des auteurs de l’écologisme et de l’altermondialisme allant de David Graeber, traité dans notre dossier Nuit Debout, l’hélicologiste pieux Nicolas Hulot, traité dans le dossier « Les Nouveaux papes verts  » ou encore le nationaliste « de gauche » François Ruffin.

[2] Edition du journal patronal Le Monde du 25 Juillet 1991: « Près de deux cents personnes se sont rassemblées, mardi 23 juillet, dans l’église Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, pour célébrer le quarantième anniversaire de la mort du maréchal Pétain, à l’appel de l’association nationale  » Pétain-Verdun « . Le président de l’association, M. Robert de Perier, un membre du bureau politique du Front national, M. Jean Francois Jalkh, ainsi que l’ancien chauffeur officiel du maréchal Pétain, ont assisté à cette cérémonie.  »  

[3] Les propos de Jean-François Jalkh, président du Front National par intérim, fraîchement nommé puis tout aussi promptement débarqué au profit de Steeve Briois, ont été enregistrés lors d’un entretien en avril 2000 avec l’universitaire Magali Boumaza. Ils ont été retrouvés mardi 25 avril 2017.

Dénoncer scandales et corruption, est-ce faire le lit du fascisme?

Lutte des classes ou ressentiment ? Il faut choisir !

La dénonciation des scandales relève davantage du ressentiment que de l’esprit de classe, et, chaque fois que cela se produit, le risque du fascisme n’est pas loin.

La publication récente d’un article relatant les affaires liées à un ancien ministre m’a un peu inquiété, d’autant plus que ce type de dénonciation est devenu habituel dans les milieux de gauche et d’extrême gauche. Peut-être cela vaut-il donc la peine d’examiner en détail les implications de cette attitude.
Présenter la relation entre l’Etat et les milieux d’affaires comme relevant de la « promiscuité » c’est considérer comme une anomalie un phénomène qui est précisément l’une des composantes structurelles du capitalisme. C’est présenter comme une exception ce qui est en réalité une règle, et donc croire implicitement qu’un autre capitalisme, qui ne serait pas pervers, pourrait exister et où l’État serait protégé contre l’influence des entreprises. Les articles de ce genre augmentent la confusion plutôt que de clarifier la situation.
Depuis les premières décennies du XIXe siècle, lorsque les critiques du capitalisme commencèrent à défendre le point de vue de la classe ouvrière, l’un des thèmes sur lequel ils insistèrent le plus était la connexion entre les milieux politiques et les milieux économiques – et même davantage : l’interconnexion entre les deux. Ensuite, et malgré tout ce qui les séparait, aussi bien les courants marxistes que les courants anarchistes, chacun à sa manière, insistèrent sur l’intimité de cette relation. A une époque où les grandes masses pauvres étaient privées du droit de vote et, a fortiori, de toute possibilité d’accéder à des postes politiques, même les défenseurs de l’Etat bourgeois devaient admettre que les gouvernants et les hommes d’affaires empruntaient des chemins très proches. Les partisans du système capitaliste prétendaient donc que le pouvoir politique maintenait une certaine impartialité face aux différents groupes d’intérêts, afin qu’un seul groupe n’en fût pas l’unique bénéficiaire ; la rotation des postes assurée par les partis politiques était censée garantir que les différents groupes d’intérêts se relayent au pouvoir afin que tout le monde profite de l’intervention économique permise par les gouvernements.
Plus tard, au XXe siècle, lorsque la technocratie et les grands gestionnaires se mirent à dominer les gouvernements et surtout les coulisses de la politique, commença à se répandre l’idée non pas que les gouvernements étaient à l’abri des pressions économiques, mais exactement la notion inverse : c’est-à-dire qu’ils seraient capables de résister aux pressions politiques. Si la bourgeoisie légitimait ses profits à travers des titres de propriété, les technocrates et, plus généralement, les gestionnaires légitiment leur pouvoir en invoquant le mythe de leur compétence technique. Depuis, les gouvernements veulent être traités dans la même optique gestionnaire qu’on utilise pour analyser l’économie. Selon ce principe, un bon gouvernement doit être géré comme une bonne entreprise, et le mot «politique» a progressivement acquis le sens péjoratif qu’il conserve encore aujourd’hui.
Un certain nombre de gens n’ont guère apprécié ce changement, notamment les petits patrons, les propriétaires de petites usines et d’ateliers, les propriétaires d’épiceries de quartier, les agriculteurs suffisamment aisés pour embaucher quelques salariés et produire pour le marché mais qui ne possèdent ni assez de terres ni la capacité suffisante pour appliquer à l’agriculture les méthodes les plus modernes et les plus productives.
Ce sont ces couches sociales qui ont commencé à dénoncer le favoritisme économique que pratiquaient les gouvernants, non pas parce qu’ils s’opposaient, par principe, aux relations entre la politique et l’économie, mais parce qu’ils voulaient bénéficier, eux, de cette relation. Pendant les années 1920 et 1930, en Europe, dans certains pays d’Asie et dans les deux Amériques, ce mécontentement des petits patrons fut l’une des principales composantes du fascisme. Il constitua pas le seul facteur, puisqu’il y en eut d’autres aussi importants, mais le fascisme ne s’imposa jamais sans avoir recours à cet élément. Voilà pourquoi, depuis lors, lorsque monte l’amertume des petits patrons, le fascisme n’est jamais très loin.
En termes sociologiques, les petits patrons n’attaquaient pas et n’attaquent toujours pas les gouvernements dans une perspective de lutte des classes, mais du point de vue de la mobilité des élites. Leur objectif est de maintenir la structure économique existante, dans la mesure où ils ont la possibilité de connaître une ascension sociale à l’intérieur de ce cadre et d’intégrer les rangs de l’élite dirigeante. Cependant, la situation s’est aggravée au cours des dernières décennies.
L’un des aspects les plus frappants du capitalisme contemporain est le fait que la concentration du capital, qui s’est accélérée sur le plan économique, où elle a atteint des niveaux sans précédent, se manifeste de façon opposée sur le plan juridique, ce qui a conduit à la fragmentation des anciennes grandes entreprises constituées à l’ère du fordisme. Nous vivons à une époque où la généralisation des relations de sous-traitance et d’externalisation a enchaîné aux grandes entreprises une myriade de petits patrons.
D’un côté, dans la mesure où ils dépendent entièrement du marché des produits et des services fourni par les grandes entreprises qui leur concèdent du travail, les petits employeurs doivent leur obéir et suivre leurs diktats. Mais d’un autre côté, l’aggravation de cette subordination stimule leurs rancœurs. C’est dans ces milieux sociaux que prolifèrent les accusations au sujet des avantages que les grands capitalistes et les gestionnaires occupant une position élevée obtiennent des gouvernements. Leur indignation ne provient pas du fait que le capitalisme existe, mais du fait qu’ils ne peuvent pas en profiter, du moins autant qu’ils le souhaiteraient.
Il ne faut pas négliger la capacité de mobilisation de ces petits patrons auprès de la classe ouvrière. Beaucoup d’entre eux sont unis par des liens familiaux à la fois aux anciens milieux ouvriers et aux nouveaux prolétaires issus de l’enseignement supérieur mais qui ne trouvent pas d’autres emplois que des jobs précaires. Certains de ces petits patrons sont d’anciens ouvriers qui ont réussi à réunir un petit pécule et à devenir de petits entrepreneurs, tout en conservant des liens familiaux et sociaux avec leur milieu d’origine.
A une époque où, face à la concentration transnationale du grand capital, les travailleurs sont fragmentés, leurs vieilles relations de solidarité ont été en partie dissoutes et leur sentiment d’appartenance de classe s’est atténué ou a disparu, il est plus facile qu’ils considèrent les petits patrons comme des leaders ou des modèles. Sur le plan idéologique et psychologique, il s’agit de remplacer l’esprit de classe par le ressentiment, c’est-à-dire de remplacer le désir d’abattre le capitalisme par l’aspiration à jouir d’une ascension sociale en son sein. Le fascisme, dans la face qu’il présente aux masses, joua exactement ce rôle.
C’est pourquoi le type de dénonciations exposées dans l’article sur les affaires de corruption illustre bien l’attitude des petits patrons qui se sentent systématiquement lésés par les grands capitalistes dans la distribution de la plus-value, autrement dit dans le partage des bénéfices.

Les rémunérations élevées, qu’ils s’agisse d’argent ou de prébendes, dont bénéficient les grands gestionnaires concernent uniquement la répartition de la plus-value entre les capitalistes, et non l’extorsion de la plus-value elle-même. Il s’agit de la répartition des fruits de l’exploitation, des bénéfices, pas du processus d’exploitation lui-même. Par conséquent, ce sujet ne devrait intéresser que les capitalistes, pas les anticapitalistes.
Je ne vois pas l’intérêt d’imaginer trois boucs émissaires au lieu de deux, ou quatre au lieu de trois. Se poser ce genre de problème, c’est croire que, derrière les accidents du capitalisme, nous devrions chercher des coupables individuels, parce que le problème relèverait d’une question de personnes et non du système économique.
Pour ce qui concerne les subventions accordées par les gouvernements aux banques, j’ai déjà expliqué ma position dans « Perspectives du capitalisme dans la crise économique actuelle ». Je me contenterai ici d’exprimer mon étonnement devant le fait que la gauche continue à prêcher une politique identique à celle appliquée par la droite conservatrice américaine à la suite de la crise de 1929. Cette politique conduisit à des faillites bancaires en chaîne et à la détérioration catastrophique de la situation économique jusqu’à ce que le New Deal et la deuxième guerre mondiale réussissent à renverser la situation. Une fois de plus, c’est le ressentiment qui prévaut ici, ou même la simple jalousie, l’idée que toutes ces subventions seraient plus utiles dans ma poche que dans les actifs des banques. A la différence que je n’assume pas le rôle joué par les institutions financières dans l’ensemble du système économique.
Je suis désolé de le dire, car je ne souhaite pas froisser les gens qui écrivent ce genre d’articles ni ceux qui aiment les lire, mais je me dois de rappeler que ce type de textes fut la spécialité de la presse d’extrême droite entre les deux guerres mondiales. Et même avant cela, à partir des dernières années du XIXe siècle, le journal de l’Action française, le parti monarchiste d’extrême droite qui joua un rôle dans la genèse de tout le fascisme français, considérait ces accusations comme sa prérogative, inaugurant ainsi un modèle que beaucoup ont suivi et même essayé de surpasser. En France, c’est en dénonçant la promiscuité entre les gouvernements et les milieux d’affaires que les fascistes se réorganisèrent après la Seconde Guerre mondiale. Le même thème sert aujourd’hui à l’extrême droite russe pour faire l’apologie du fascisme et de Staline.
À l’heure actuelle, cependant, il me semble que c’est en Grande-Bretagne que sévit le plus clairement le modèle d’une grande presse de masse qui soit à la fois d’extrême droite et se consacre à faire connaître les scandales qui éclatent parmi les riches. Cette presse de masse britannique est une composante essentielle de la vie politique de ce pays, plus importante sur le plan idéologique que ne le sont le gouvernement et les partis.
Ce type de presse de masse prolifère dans tous les pays : elle est politiquement située à droite ou à l’extrême droite et toujours prête à annoncer qu’un politicien a été surpris la main dans le coffre-fort d’une banque ou qu’un patron s’est fait prendre la main dans le tiroir d’un ministre.
Il suffit d’observer les kiosques à journaux et de voir qui sont les plus lus. En lien étroit avec cette presse à scandales qui promeut le ressentiment, on trouve des magazines qui jouxtent inévitablement les sucreries à côté des caisses des supermarchés. Ces publication servent à montrer au peuple des exemples positifs, que les gens sont tous censés vouloir imiter, les stars, les hommes d’affaires qui se sont mariés pour la énième fois avec une femme encore plus siliconée que la précédente, les individus chics et célèbres, les habitants des îles artificielles, etc. Si certaines publications sont les porte-parole du ressentiment, d’autres sont les porte-parole de l’envie. Ensemble, ils forment un duo indispensable pour contenir les rancœurs sociales dans les limites de l’ordre. Dans la mesure où l’insatisfaction ne conduit pas au renversement des institutions, mais à la volonté de s’y accrocher pour parvenir à leur tête, tout se passe comme prévu. Là où les choses commencent à se gâter, c’est lorsque les jeunes mettent le feu aux voitures au lieu d’acheter des magazines sur les voitures de luxe.
Qu’un billet comme celui évoqué plus haut suscite ma réflexion et soit diffusé dans les milieux de gauche et d’extrême gauche révèle le niveau pitoyable qu’a atteint aujourd’hui ce qui fut autrefois l’anticapitalisme.
Au Portugal, la situation est encore plus grave, pour des raisons propres à l’histoire de ce pays. Au cours de la période de l’antifascisme, le Parti communiste portugais défendit une politique favorable à « l’unité des Portugais honnêtes contre la poignée de monopolistes au service des capitaux étrangers », et continue aujourd’hui à défendre le même programme, puisqu’il n’a jamais renoncé à son ambition historique de mettre la classe ouvrière à la disposition des secteurs capitalistes – qu’il s’agisse des propriétaires d’entreprises ou de la classe des gestionnaires – qui occupent une place marginale dans la répartition des bénéfices.
Il est naturel que dans cet environnement prolifère la confusion entre esprit de classe et ressentiment. Mais chaque fois que le ressentiment prolifère parmi les travailleurs, le risque du fascisme n’est pas loin.

 

João Bernardo, mars 2009

 

 

1. Le titre original exact en portugais est «Entre lutte des classes et ressentiment» (NdT).

2.  Un article du site Passa Palavra sur les agissements de Miguel Cadilhe lors de la crise du Banco Português de Negocios (BPN)

 

3. L’auteur, dès le chapeau de son billet d’humeur, dénonce en effet, « la promiscuité entre les postes politiques et l’administration des banques ». Miguel Cadilhe fut ministre des Finances avant de devenir l’un des administrateurs du Banco Português de Negocios (BPN). Il bénéficia d’un salaire annuel d’un million d’euros, en plus d’une rente à vie exempte d’impôts et de deux voitures qu’il exigea de recevoir dès son arrivée à la tête du BPN. Lorsqu’il fut ministre des Finances il augmenta les limites de l’assiette fiscale sujette à exonération – ce qui lui fut très profitable en raison de l’importance de son patrimoine et de ses revenus personnels. Tels sont les principaux faits dénoncés dans le petit article qui suscita la réaction de João Bernardo. Toute ressemblance avec des personnes et des situations existantes ou ayant existé (par exemple les affaires Cahuzac, Fillon, etc., et l’utilisation politique qui en est faite par les citoyennistes de gauche et d’extrême gauche en France) est évidemment fortuite… (NdT).

4. Rappelons que, pour João Bernardo, la classe des gestionnaires est l’une des deux classes dominantes du capitalisme, l’autre étant la bourgeoisie traditionnelle (NdT).

5. « Perspectivas do capitalismo na actual crise económica »  (2009).

Texte traduit par Y.C. pour mondialisme.org.