1871 – Ce jour où l’on scia la colonne Vendôme

C’est en grande cérémonie et en présence d’une foule nombreuse, encadrée par les gardes nationaux fédérés, qu’on a enfin mis à bas la colonne impériale.

En début d’après-midi, à partir de 14h, la foule commence à se rassembler derrière les barricades qui bloquent l’accès à la place Vendôme.

La place est remplie de gardes nationaux. De très nombreux parisiens se bousculent entre la rue de la Paix et la rue Castiglione, apparaissent aux fenêtres ou observent la scène depuis les toits.

Le peuple de Paris, unanime à dénoncer les crimes de l’Empire et les horreurs de la guerre qu’il ne connaît que trop bien, était venu en masse fêter la destruction de la colonne honnie.

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La Commune de Paris est la première tentative réussie d’autogestion populaire. Un rapide historique de son contexte vous est proposé ici.


Elle a dressé pour l’avenir, non par ses gouvernants, mais par ses défenseurs, un idéal bien supérieur à celui de toutes les révolutions qui l’avaient précédée ; elle engage d’avance ceux qui veulent la continuer, en France et dans le monde entier à lutter pour une société nouvelle dans laquelle il n’y aura ni maîtres par la naissance, le titre ou l’argent, ni asservis par l’origine, la caste ou le salaire. Partout le mot « Commune » a été compris dans le sens le plus large comme se rapportant à une humanité nouvelle, formée des compagnons libres, égaux, ignorant l’existence des frontières anciennes et s’entraidant en paix d’un bout du monde à l’autre.

Elisée Reclus

 

Le 12 avril 1871, la Commune vote le décret suivant, sur proposition de Felix Pyat.

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brutale et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : Article unique. La colonne de la place Vendôme sera démolie ».

laisser_passer_1871_vendomeL’exécution de ce décret n’eût lieu que le 16 mai suivant.

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Un événement libératoire et festif relaté par le communard Maxime Vuillaume.

Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d’une pureté superbe – un ciel de floréal – la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de César.

commu12Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l’heure, va tourner et attirer à lui le monument.
Un grondement s’élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?

Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue !
Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir s’effondrer quelque chose.

1871.place.vendôme.destruction.commune– Ça va crever l’égout de la rue de la Paix! – Si ça démolissait les maisons de la place! De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d’Austerlitz, rien. Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes de papier en croix, pour amortir les vibrations. Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle. J’examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s’enroulent les cordages fixés au sommet.

colonneVendome1871Quant à la colonne elle-même, j’ai grimpé la veille encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort simple. La colonne coupée « en sifflet » au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a été sciée du côté opposé. L’entaille et la partie sciée représentent, à peu de chose près, l’épaisseur du tube de pierre – et non de bronze, le bronze ne formant qu’un mince revêtement.

Par la manoeuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d’elle. La colonne, n’ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre l’entrée de la rue de la Paix.

Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d’hommes, causant avec animation, interrogeant du regard l’écorchure du fût.
– Encore quelques coups de scie, commande l’un d’eux. Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger nuage blanc s’échappe.
– Ça va bien… On peut tirer… Trois heures et demie. On tire. Crac… Le cabestan cède. Les cordes se détendent … Murmures de déception. On dit qu’il y a des blessés … On va chercher d’autres poulies… Une grande heure d’attente.
Et l’on roule, dans un coin de la place, à l’abri, la lunette de l’astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cependant.
Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste.

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Devant mes yeux passe subitement comme le battement d’aile d’un oiseau gigantesque… Un zigzag monstrueux… Ah ! je ne l’oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle!… Blouf !…

destruction-colonne-vendome1871-Colonne-vendome-3-sOLYMPUS DIGITAL CAMERAUn nuage de poussière… Tout est fini…

destruction-of-the-colonne-vendc3b4me-may-16-1871La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent… César est couché sur le dos, décapité. La tête, couronnée de lauriers, a roulé, tel un potiron, jusqu’à la bordure du trottoir.

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« Mes cahiers rouges au temps de la commune » par Maxime Vuillaume.

preduchesneillustrgustavecourbetGustave Courbet (peintre communard auteur de  » L’origine du monde  » ), qui voulait initialement la déplacer et qui ne prit pas part au vote, sera accusé par la Réaction et portera la responsabilité de sa destruction, tant et si cruellement qu’elle le condamnera à rembourser son remplacement. Il décédera avant d’avoir fourni sa première traite.

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Pour approfondir ses réflexions:

Mai 1871 : De la Commune écrasée à la Commune glorifiée

Après 72 jours de lutte et de rénovation sociale, la Commune de Paris expire le 28 mai 1871 au terme d’une semaine de déchaînement militaire qui laissa entre 20 000 et 30 000 morts, d’où son surnom de « semaine sanglante ». Mais la vie de la Commune ne s’arrête pas là ! Dernière grande révolution du XIXe siècle, prémisse des révolutions du XXe siècle, elle constitue une expérience déterminante pour les différents courants du mouvement ouvrier autant qu’un avertissement pour les classes possédantes. La Commune devient donc l’enjeu d’une bataille mémorielle dans laquelle se confrontent diverses interprétations.

Lire la suite ici => Mai 1871 : De la Commune écrasée à la Commune glorifiée

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